‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 355 sur 391 · LOS PORTRAITISTES RUSSES · texte numérisé non relu

LOS PORTRAITISTES RUSSES

tèrent ses desseins. Pétersbourg devint un foyer de l’art français. La grande Catherine se fait renseigner par Grimni et Diderot (lequel lit même le voyage) sur les derniers événements de la gazette parisienne. Elle réorganise l’Académie (1764). Sous son règne, comme sous celui d’Elisabeth, c’est un défilé perpétuel d’artistes de chez nous : Le Lorrain, Jean-Michel Moreau, Maurice, Lagrenée, Le Prince, sans compter Falconet, auteur de la statue équestre de Pierre le Grand, pour finir par le charmant miniaturiste Wille, par Yigée-Le Brun et Doyen. En outre, l'on commande, l'on achète en France; on meuble de nos ouvrages les palais impériaux et le musée de l’Ermitage. Mais, comme dit la grande Catherine : « Il vaut mieux mettre dans son pot des eboux de son jardin » : ces efiorts de culture ne servent qu'à élever des talents indigènes. Les mieux doués s'en vont faire des études à Paris; le bon Wille marque sa surprise de voir arriver chez lui deux jeunes Scythes, « les premiers de leur pays qui se soient faits artistes ». Et, en effet, en peu d’années, tant de soins ont porté leurs fruits : il y a une école russe, évidemment tout imprégnée de goût et de pratiques françaises, mais qui se trouve, en dehors de France, être la plus agréable de tout le continent, — celle qui résista le mieux à l’idéalisme allemand, et qui prolongea la dernière, avec l’école anglaise, les habitudes de l’Ancien Régime.

Les oeuvres. Levitzky 1735-1822;, Borovikoysky (1758-1826). - — Cette école russe « nouveau stvle », n’est presque exclusivement qu’une école de portraits. Le Slave a peu de penchant pour l’allégorie, le symbole ; il est, comme l’Anglais, réfractaire à l'esprit classique, à la mythologie, aux idées générales; au contraire, il a le sentiment délicat de la vie, l’instinct physionomiste, le goût du pittoresque et de l’individuel. La Russie du xvme siècle a eu des portraitistes charmants.

Dès le règne de Pierre le Grand, voici deux peintres excellents, Nikitine (1688-1741), qui fut déporté en Sibérie, où il mourut, et dont on connaît l’impressionnant portrait du tzar Pierre sur son lit de mort; Malvéiev (1701-J739), qui fut à Leyde l’élève de Carel de Moor, et qui a laissé de lui-même un beau portrait avec sa femme (École des Beaux-Arts, Pétersbourg).

Mais le premier maître de grand mérite qu’ait produit l’école slave, est le Petit-Russien Dmitri Levitzky 1735-1822 . Jamais il ne sortit de •son pays, et c’est peut-être pour cela qu’il a si bien su le peindre. Il s’était formé tout petit chez son père, peintre d’icônes, en regardant des gravures

LEVITZKY

de Giotto et d’Orcagna; quelques tableaux français, qu'il put voir ensuite, Tirent le reste. A vingt-cinq ans, il possédait à peu près son métier. En 1770, à la première Exposition des Beaux-Arts de Pétersbourg, sur

Borovikovsky. — Le Tzar Paul Ier.

les vingt tableaux exposés, cinq étaient de Levitzky. C’était un génie cordial, spirituel et tendre ; ses œuvres n’ont pas toujours la correction la plus exacte, mais elles ont le charme et la vie. Il n'y a pas de Diderot un meilleur portrait que celui de Levitzky (Bibliothèque de Genève).

BOROVIKOVSKY

L’œuvre la plus connue de l’artiste, et la plus digne de l’être, est la charmante série des « Demoiselles d'honneur ». Ce sont les portraits des pensionnaires de l’Institut Smolny, le Saint-Cyr russe, où se plaisait la grande Catherine. On y donnait, comme chez M"‘° de Maintenon, l’opéra, le bal, la comédie ; et c’est justement dans ces rôles que Levitzky représente ses jeunes et touchants modèles. Ce sont des tableaux d’un mouvement, d'une grâce, d’une gaîté délicieuse. Le dessin n’est pas bien profond, I artiste très savant ni très fort : le sentiment est irrésistible. Il y a ici, dans des formes encore un peu françaises, une humeur primesautière, un enjouement, une sensibilité ignorante de tout pédantisme, et qui expriment pour la première fois, après des siècles d’hiératisme, le charme de la vie russe Levitzky est la première fleur, naïve et parfumée, et le premier sourire — exquis — - du printemps slave.

Les vingt dernières années de l’artiste furent stériles. Wladimir Borovikovsky (1758-1826) prit la place laissée vacante. 11 n’a pas le talent souple et riant de Levitzky ; c’est déjà le style Empire qui succède au style Louis XV. Beaucoup d’uniformes, d’épaulettes, de hottes et de culottes blanches moulant les cuisses comme des balustres ; la couleur est mince, lisse, claire et un peu crayeuse; elle perd le velouté, le clairobscur et le fondu chers à l’époque précédente. On sent, l’avènement d’une génération militaire; les hommes observent le « garde à vous » comme pour la parade. Mais, dans ce genre un peu tendu, ce sont de beaux portraits que ceux du tzar Paul Ier, avec sa face de fou, son costume mêlé du César et du pontife, ou celui du tzar Alexandre, joli homme, d’une beauté câline et inquiétante. Les femmes, avec leurs belles épaules et leur air de chérubins, semblent dévêtues — ô temps des écharpes et des châles ! — sous les étoffes, les satins miroitants et collants qui les drapent : c’est la grasse Princesse Lopoukhine et sa jolie fillette Maria Ivanovna ; c’est la Princesse Kourakine, enveloppée d’un châle cannelle, dans les allées d'un parc aux verdures acides, et cette délicieuse Princesse Bagration, si effrontément innnocente dans ses déshabillés candides, qu’on l’appelait le « bel ange nu ». En un mot, ce sont tous les acteurs de la plus singulière époque de la Russie; avec les portraits de l’auteur, on ferait une édition illustrée de La Guerre et la paix. Plus tard, — avec son siècle, — Wladimir Loukich tourna au mysticisme ; il décore l’église de Notre-Dame de Kazan, peint des iconostases et fréquente le cercle mystique de la Tatarinov. On a de lui quelques beaux portraits de patriarches, d’archimandrites; puis il abandonna entièrement la pein-

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