CHAPITRE PREMIER
ITALIE
Après quatre siècles de génie, et après avoir encore, au début du xvne siècle, frayé toutes les voies à la peinture moderne, T Italie se repose; elle entre dans une longue période de sommeil, d’où il ne paraît pas que le Risorgimento lui-même soif près de la faire sortir.
Toutes les petites cités autrefois si fécondes, Pise, Milan, Sienne, Pérouse, ne sont plus que des foyers éteints et des villes à peu près mortes, où même l'étranger ne se met pas en peine d’aller chercher une àme. Florence n'est plus que la capitale d’un duché provincial, quelque chose, sur la carte des grands États modernes, comme une grosse souspréfecture. Naples se fait lazzarone sous son ciel fainéant : personne ne remplace son dernier peintre, Solimène mort en 1747). LTn seul point de l’Italie conserve le privilège d’une vie encore intacte, et que l’àge, ce semble, ne fait que rajeunir : c'est Venise où les Piazzetta, Gianbattista Tiepolo, donnent au monde la plus éblouissante fête de l'imagination, et tirent en plein ciel, dans la fuite azurée des plafonds et des dômes, les étincelantes fusées de leur lyrisme décoratif ; puis, ce feu d’artifice éteint, il reste encore, dans la rue et dans le spectacle quotidien de la vie vénitienne, de quoi fournir à la carrière de toute une école indigène de paysagistes, de peintres d’architecture ou de genre, les Longhi, les Guardi, les Canaletto et les Belloto, — - tandis que les portraitistes, comme la Rosalba et Lampi, vont porter à toute l'Europe le suprême rayon de la gloire de Venise.
Le sujet est traité au premier volume de cet ouvrage ; je n’y reviens pas. Mais cette disparition de l’Italie, son effacement de la carte du beau, sont un fait important, fertile en conséquences. Le centre de la vie artis-
L ITALIE AU XVIIIe SIÈCLE
tique se déplace : il remonte vers le Nord et se fixe à Paris. Les écoles que les divers princes entretiennent à Rome, agissent peu, semblent stériles; beaucoup d’artistes négligent de faire le voyage. Ce qui, pour un Poussin, pour un Claude, était l’objet même et la raison de toute une vie, — le séjour de Rome, n’est plus qu’une visite de politesse, quelquefois d'agrément, et dont les jeunes gens se dispensent de plus en plus. L’Italie, en d’autres termes, n’a eu d’action sur l’art qu’aussi longtemps qu’elle-même a eu un art vivant : car la vie seule peut réagir sur la vie. Du jour où elle cesse de créer, pour devenir un musée et une vaste nécropole, son influence change de nature et devient dangereuse. Des étrangers, Caylus ou Winckelmann, Mengs ou David, interpréteront à leur manière les leçons de l’antiquité et de la Renaissance, pour les appliquer durement aux conditions d’un monde pour lequel elles ne sont pas faites. Presque toujours, désormais, dans ce qui vient de Rome, il y aura un principe rétrograde, une protestation de l’immobilité contre le mouvement contemporain. C’est en quoi les nouveaux romanisants diffèrent de leurs ancêtres des xvie et xvn° siècles : les premiers, plus ou moins adroits, plus ou moins bien doués, essayaient de copier un art qui était le plus « moderne » et le plus nouveau de leur temps; à compter de la mort de Bernin et de ses derniers imitateurs, Rome n’invente plus : faut-il parler, en effet, du célèbre chevalier Pompeo Battoni (1708-1787), l’auteur de la médiocre Madeleine de Dresde, si longtemps et si faussement attribuée à Corrège? Dès lors, le culte des artistes ne s’adresse plus qu’à du passé, avec ce péril toujours grave de poser en arrière une règle absolue, comme si la beauté s’était révélée pour jamais et qu’il ne restât qu’à la reproduire, au lieu de la chercher près de nous dans la vie.
Et pourtant, faut-il regretter? Rome est si belle encore, assise au milieu de ses ruines, sous son divin soleil, parmi sa campagne sublime, avec ses marbres souriants, son peuple sérieux et ses caressantes filles ! Cela aussi est de la vie ! Si quelques pédants du Nord ont imposé d’elle, chez eux, une image sèche et glacée, décolorée et rebutante, d’autres y ont trouvé de liantes inspirations : David y a nourri son héroïsme républicain ; Ingres y cultiva son sentiment précieux et émouvant de la beauté : et le charmant Corot y mêla dans son cœur, en proportions inimitables, les grâces classiques aux grâces françaises, et les souvenirs latins d’Albano et de Nemi aux paysages verts des étangs de Yille-d’Avray.