LA VIE DE GOYA
moins plus de vie dans les petits genres, dans les paysages de Miranda (1696-1766), ou dans les tableaux du « petit maître » Paret y Alcazar (1747-1799), sorte de Lancret madrilène, élève d’Ollivier et de Charles de la Traverse. Au total, peu de chose, nulle sève originale ; l’école abdique et semble bien morte. C’est pourtant dans ces conditions qu'elle devait produire un de ses maîtres les plus éclatants : mais qui aurait prédit, dans ce terne crépuscule, le soudain passage d’un météore et l’éclair d’un Goya ?
Francisco Goya y Lucientes (1746-1828). — C’était un paysan, de rude race aragonaise, un tempérament de muletier. Il débordait de forces sauvages. On connaît son portrait, l’eau-forte populaire qui ouvre les Caprices : un Goya de quarante ans, le chapeau mal brossé enfoncé sur la tête, là-dessous une face de dogue et de dandy, mâchoire terrible, moue dédaigneuse, petit œil perçant, observateur et clignant de côté; évidemment, un « monsieur » personnel et rétif, d’une ràblure magnifique, intimidant par un aspect si brutal d’insolence, d’autorité, de satisfaction et d’audace.
Cet homme d’énergie furieuse se trouva lâché dans un monde en complète déliquescence, qui pourrissait sur pied et tombait par lambeaux, de vices et de débauches. Goya jouit frénétiquement de tous les plaisirs offerts. Comme un rustre attablé, il s’en donne goulûment de toutes les facilités apportées par la corruption. Tl ricanait de toutes les forces surannées et haïes, risibles et détestables, — les moines et l’Inquisition — qui faisaient la police du royaume, comme des épouvantails grotesques et percés à jour font la police d’un champ. Il était voltairien, libertin, libéral. Il s’ébroue avec verve dans une joyeuse orgie, se moquant de tout et de tous, et faisant à son aise le Lovelace et le don Juan. Et puis, des craquements sinistres, une révolution qui balaie cette société souillée, l’invasion, les guérillas, l’orgueil national réveillé dans la fusillade, le sang et les massacres. Enfin, après la victoire et le retour des rois, un épilogue désabusé, et une vieillesse pleine de dégoût, loin de cette patrie redevenue inerte, indigne de la liberté.
C’était un peintre prodigieux, l’organisme le plus sensible qui ait jamais paru pour réfléchir les choses ; mais il ne faudrait pas croire, en dépit de son œuvre immense, que la peinture ait joué le rôle essentiel dans sa vie : il s’occupe d’abord de vivre, et l’art ne vient qu’après, oii il jette le rellet de ses passions effrénées. Une enfance à plaies et à