LUS TAPISSERIES DE C.OYA
Sans maîtres, sans études suivies, rien qu’en ouvrant les yeux et en comparant les œuvres et la vie, à Madrid et à Rome, au Prado et au Vatican, il a absorbé presque toute la somme ou la substance de la peinture européenne. Il sait par cœur nos petits-maîtres, Watteau, Boucher et Fragonard ; il adore Corr'ege, Rembrandt, Tiepolo; par dessus tous et tout, il admire Velâzquez; et il est même le premier qui ait, depuis cent ans, compris la souveraine grandeur de ce magnifique génie. C’est le seul, en tout cas, auquel il rende l’hommage d’une copie en règle : la suite de ses eaux-fortes d’après les Gueux du maître est un miracle d’intelligence et d’interprétation Seul, depuis plus d'un siècle, il pénètre ce qu’il y a là de profondément national, à la fois dans le sujet et dans l’incomparable liberté du pinceau. On pense à ses stations devant telle des petites toiles de Velâzquez, la Chasse au sanglier ou la foule du premier plan de la Vue de Salamanque .
C’est à son retour de Rome que Mengs le distingua et lui lit conlier les cartons d’une .série de tentures destinées à l’appartement du prince des Asturies. A Rome, Goya avait connu David, le « grand David », comme il disait, déjà en train de méditer sa réforme et sa dictature. Le jeune homme, sous l’œil de Mengs, eut le courage de concevoir sa décoration dans le genre le plus badin du xvme siècle. 11 adopta le style de Fragonard et de Boucher. Clarté îles tons, bordures « rocaille », données mêmes, escarpolettes, colin-maillard, poursuites et culbutes amoureuses, pastorales, baisers pris et rendus dans les bois, tout cela est la pure tradition de nos « fêtes galantes ». Mais dans ce cadre, que Boucher et Fragonard lui-même emplissent d’un personnel de convention, c’est toute la vie espagnole, costumes, tvpes, occupations, plaisirs, résilles, basquines, œillades, coquetteries, manèges, — c’est toute son expérience de donneur de sérénades et de coureur de filles, que Goya fait passer avec un rire de belle humeur; on dirait, dans un art déshabitué de la vie, la trépidante entrée, le coup de talon du fandango , et son irruption au crépitement des castagnettes.
Dès lors, Goya était illustre. Pendant quinze ans (1776-1791), se succédèrent une cinquantaine de nouveaux « cartons » : les Gitanos , le Mât de cocagne, Y Attaque de la diligence , le Mariage à la campagne, le Toril avant la course, la Fête de Saint-Isidore , Y Apparition du Commandeur. L’Espagne avait trouvé son peintre populaire, celui qui, à sa manière originale, ferait pour elle ce que les petits Hollandais ont fait pour leur patrie. Et, en effet., à cette époque, il se borne à exploiter cette veine