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LES PORTRAITS DE GOYA

une recherche, aucun effort sensible, nulle préoccupation Je style, — et à cet égard, Goya est aux antipodes de ses contemporains anglais. L’œuvre existe comme la vie même, par une opération magique et incompréhensible : visages, physionomies, étoffes, modelé, caractère, condition sociale, tout se trouve exprimé comme par enchantement, dans des formules dont rien n’égale la simplicité et le raccourci. En ce sens, la galerie du Prado suffisait à elle seule à mettre Goya hors de pair dans toutes les écoles. Ses portraits équestres de Charles IV et de Maria-Luisa passent tout ce qu’on connaît en fait de pittoresque, d’expression, d'imprévu. C’est un couple de charivari, qui a l’air de sortir d’un conte d’Hoffmann ou d’Edgar Poë. Quant à la Famille de Charles IV, également au Prado, l'expression du réel, aperçu dans le clair-obscur, atteint au fantastique : vaste toile de cérémonie, pleine de chamarrures, d’uniformes et de robes de gala, de diamants et de satins, avec des scintillements dans l’ombre et, parmi toute cette pompe, d’épouvantables grimaces de vice et d’infamie, la vision d’un monde en dissolution, pareil à une cour de spectres et de larves, apparue dans un éclair pour s’évanouir dans la nuit. Rien de plus instantané, de plus puissant quant à l'effet, de plus mystérieux quant aux moyens. Après le Comte d’Orgaz et après les Ménines, c’est ici le troisième tableau où l’Espagne, par le portrait, s’élève à la plus haute « histoire » ; et le vrai titre de cette page véridique, tragique et caricaturale, dans son inconsistant éclairage de fantasmagorie, ce serait la Ronde de nuit à l Alcazar.

Avec son prodigieux sentiment de la vie, Goya se trouve un peu gêné dans le genre « idéal »; ou, plus exactement, cet ordre de sujets ne l’intéresse pas. On pourrait négliger sa production religieuse, même son Christ du Prado, si hlaireauté, si inférieur au modèle de Yelazquez, — même son Baiser de Judas (Tolède), qui n’est qu'un effet de nuit emprunté à Yan Dyck — s il n’y avait les fresques de San-Antonio de la Florida (1798). Là, dans une immense scène de miracle, lartiste porte au paroxysme du pittoresque et du mouvement ses dons incomparables de manieur de foules et de peintre de genre ; tandis qu’aux pendentifs qui supportent la coupole, il a placé des couples d’anges, d’une beauté blonde et troublante, et dont l’ivresse sensuelle dépasse, semble-t-il, celle même d’un Corrège.

Cependant, de l’observateur amusé des débuts, du portraitiste merveilleux de la maturité, se dégage peu à peu un satirique, un visionnaire. Le réaliste, ami des ombres, perçoit de plus en plus le côté occulte de la nature. Dans son fameux recueil d’eaux-fortes, qu’il intitule ses

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