‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 42 sur 391 · LE GÉNIE FLAMAND · texte numérisé non relu

LE GÉNIE FLAMAND

les variétés du portrait et du « genre », et qui va conduire à Téniers, comme l’autre à Rubens.

Cette nouvelle tradition se résume au xvie siècle dans deux ou trois familles. Les familles d’artistes forment un des traits principaux de la physionomie artistique de la Flandre. C’est ainsi que pendant cent ans de 1540 à 1667, il y a succession de Francken en ligne directe. 11 y a de même des Claeis, des de Vos. Le fait est toutefois plus fréquent et plus significatif parmi les peintres dont nous parlons. Rien ne prouve mieux la nature particulière de l’art aux Pays-Bas. La peinture était un métier, une industrie comme les autres. Un genre demeurait la propriété d’une famille, en vertu de contrats tacites qui équivalent à nos brevets. Ces brevets se léguaient de père en fils à défaut du talent, qui n’est pas objet d’héritage, mais qui importait beaucoup moins que le nom ou la marque de fabrique ; ils pouvaient se communiquer à des tiers par mariage : ils faisaient partie de la dot des filles. C’est ainsi qu’il y eut alliance entre les Brueghel, les van Balen et les Téniers, entre G. Coques et David Ryckaert. Snyders et P. de Vos, son beau-frère, réalisent un trust domestique de la peinture d’animaux. Si l'on voit les élèves rechercher si souvent la fille de leur maître (c’est le cas de Jordaens, qui épouse Catherine van Noort), ce n’est pas seulement que la vie en commun favorisait le roman entre les jeunes gens : il y avait encore des intérêts de boutique, et l’espoir d’un établissement comprenant un fonds de commerce et une clientèle.

Ces mœurs antiques et bourgeoises, si contraires à nos idées modernes sur l’individualité en art et la liberté du génie, expliquent la magnifique et tranquille fertilité de cette admirable école. La peinture 11amande ressemble à une belle exploitation maraîchère. Chaque domaine se cultive de père en fils. Pas un coin n’est laissé en friche, pas un lopin abandonné avant d’avoir produit tous ses fruits. Les dons personnels comptent moins que la continuité héréditaire du travail. Les générations les moins douées ont leur rôle dans l’œuvre commune. Elles conservent les méthodes à transmettre à. leurs descendants ; elles amassent un capital de génie pour un représentant plus heureux, qui sauvera de l’oubli une lignée d’ouvriers obscurs. L’école d’Anvers nous offre le modèle d’une sage entente des lois de l’hérédité, c’est-à-dire de la vie, dans leur application à l’art. C’est le principe de fixité, d’économie quasi rurale, qui permit à la Flandre de remplir sans danger sa mission internationale. Ces familles fortement constituées

LE PORTRAIT FLAMAND AU XVIe SIÈCLE

formaient, si l’on peut dire, un laboratoire naturel, l’appareil vraiment digestif par où les éléments les plus hétérogènes Unissaient par s'incorporer à la substance flamande. Le tempérament national, assuré de la sorte dans sa cohésion intime, pouvait sans inconvénient essayer de tous les alliages. Et d’autre part les peintres, une lois imprégnés de cet esprit de corps, n’avaient plus rien à craindre du cosmopolitisme. Partout ils demeuraient invariablement Uamands. Ce double mouvement de lïux et de reflux, de nutrition et d’expansion, d’absorption et de propagande, qui est la loi de l’école flamande, est une conséquence de cet organisme tout spécial des familles d’artistes.

Le portrait et le genre : les Fourbus, les Brueghel. Le paysage. — C’est ainsi que Je portrait, avant l’école issue de Rubens, est un peu le lie! des Fourbus. Cette famille considérable semble originaire de Gouda, en Hollande : ce point n’est pas indilférent. Le pur Flamand est rarement un portraitiste de nature. L’ancêtre de la race, Pierre 1510-1584), établi à Bruges et gendre de Lancelot Blondeel, laissa dans les églises de sa ville d’adoption de bons tableaux, qui ne valent pas les ligures de donateurs qui ornent leurs volets. C’est un portraitiste éminent. Ses œuvres se distinguent par une facture lisse, un peu vitrifiée, aux noirs sévères et denses, par un modelé scrupuleux, et par une sobriété grave. Son lils François le Vieux (1540-1580) eut les qualités de son père, moins l’austérité. H y a chez ces deux maîtres une dignité surannée, un goût des tenues empesées, des cossues et fortes étoffes, îles linges, des manchettes, des béguins éclatants de blancheur parmi des noirs compacts, qui donnent à leurs portraits un air honnête d’autrefois. Ils retardent évidemment sur l’heure de la Renaissance. Cette habitude de famille se transmit encore au dernier et au plus brillant des Fourbus — , François le Jeune (1569- 1622), un courtisan qui devança Rubens chez les ducs deMantoue et chez la reine de France. François exécuta toutefois pour Vincent de Gonzague une commande qui n’avait rien de puritain : la fameuse Chambre des beautés, Panthéon féminin, formé des images de toutes les dames vivantes ou défuntes en odeur de galanterie, espèce de musée général de l amour, ou sérail en peinture à l’usage d'un prince fatigué. Il s’acquit ainsi une renommée de peintre mondain. Henri IV ne voulut poser que devant lui, et I artiste demeura ensuite au service de la Régente. Ses portraits durement glacés, aigrement peints, d’allure héraldique, sont bien inférieurs à ceux de son aïeul. Ils devaient plaire justement par

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