‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 47 sur 391 · LE CARACTÈRE DE RUBENS · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE DE RUBENS

«1 ae le chef-d’œuvre de l’ordre et de l’hygiène morale. Tous les matins, Rubens est debout à quatre heures. Il entend la messe, puis tout en peignant, se fait lire ses auteurs favoris et « il n’est pas moins attentif à la lecture qu’à son travail ». A cinq heures, dans la belle saison, il se fait seller un cheval. Sa table réunit quelques amis, le bourgmestre Rockox, Geværts, Moretus, des philologues, des érudits, dans un entretien substantiel, plein de faits, d’un tour un peu stoïcien, ce qui est la philosophie des « honnêtes gens » de ce temps-là. Ou bien Rubens s’occupe de sa correspondance : il est en commerce régulier avec toute l'Europe littéraire et savante. De nos jours, il serait de trois ou quatre académies, et celle des Inscriptions serait aussi bien son fait que celle des Beaux-Arts. S’élever au-dessus de sa profession, s’y rendre tous les jours supérieur, ouvrir sans cesse son horizon, entretenir en soi, cultiver l'homme ; savoir se modérer, obliger tout le monde, tenir son rang partout, être à sa place n’importe où, aussi bien à la cour que devant son chevalet : cette excellence du régime, cette administration admirable de toute la vie, celle de l’esprit et celle du cœur, comme du travail et des affaires, voilà le plus bel exemple que nous ait laissé Rubens; on comprend le mot de Spinola, que dans un pareil homme le moindre mérite était le talent de l’artiste.

Il était beau, d’une beauté virile et fine, avec un air de jeunesse qu’il retint jusqu’au dernier jour, et un soupçon de coquetterie dans ses vêtements noirs et ses feutres à larges bords, qui n’est qu’une grâce de plus chez ce peintre toujours épris. Sa vie se distribue de la façon la plus heureuse : deux périodes de vaste labeur, avec deux entr actes de voyages et de galas à travers les grandeurs artistiques et mondaines. Tout lui profite, rien ne l’altère, honneurs, fortune, succès, ni femmes. Il en eut deux, toutes deux charmantes, deux fils qu’il vit grandir et deux enfants plus jeunes qui furent le sourire de son arrière saison. Tout chez lui se passe au grand jour. Il eut un palais, de beaux livres, des tableaux qui le délectaient, des chevaux qu’il montait le soir. Il avait à la fois de la piété et de la vertu, du cœur et de la raison ; bon chrétien et bon humaniste, catholique sans trouble et païen sans remords. Il avait toutes les corrections, hormis une seule, celle du goût : et de là vient qu'il put produire sans angoisse comme sans efforts, sans découragement ni orgueil. C'était une âme enthousiaste avec sérénité, inspirée et intelligente, ardente sans tourments ni orages. Jusqu’à la soixantaine il vécut sans autre misère que les deuils inévitables, et il les ressentit avec toute la tendresse d’une sensibilité exquise en sa décence. La goutte qui l’attaqua sur la fin, l’emporta

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