LES ÉTUDES DE RUBENS
brusquement, sans humiliation ni déclin. Elle lui laissa toutefois le temps de se reconnaître et de faire son sacrifice, comme il fit tout le reste, avec lucidité. Il mourut à soixante-trois ans, le 30 mai 1G40, laissant la plus vaste des œuvres sorties du cerveau d’un penseur, l'un des plus glorieux héritages dont s’enorgueillisse un pays. Au total, un de ces hommes qui font honneur à l’homme et l’une de ces vies qui font aimer la vie.
Les maîtres de Rubens. — Des trois maîtres que Rubens eut avant l’Italie, le premier, Tobias Verhaecht, un paysagiste, ne compte pas. Les deux autres, Van Noort et Veenius, se ressemblent, quoi qu’on ait inventé pour les distinguer; d’ailleurs Rubens ne fit que passer chez Van Noort. Ainsi, ce brelan de maîtres se réduit au dernier. C’est à Veenius seul que revient le mérite de cette éducation insigne; et Veenius était de tout point digne d’un tel honneur. Mais nous n’avons plus rien de Rubens avant 1600. Tout ce qu’on écrira de plus est pure conjecture.
On peut dire toutefois qu’après son stage chez Veenius, Rubens était préparé à comprendre les Italiens. Il y a plus. Veenius est le contemporain des Carraches. Il fait de son côté à Anvers, ce que les trois frères exécutent puissamment à Bologne (et Ton ne peut oublier, sur leur école même, l’action des Kampeneer et des Calvaert). En arrivant en Italie, Rubens se trouvait donc en pays de connaissance.
Son premier arrêt, à Venise, déclare tout de suite ses instincts et ses préférences. C’est encore Venise qu'il rencontre à l’Escurial, où sont les plus beaux Titiens du monde. Désormais il ne verra plus qu’à travers ce prisme coloré. Sans doute il ne néglige aucun enseignement : il copie Mantegna, pour l’archéologie savante de son Triomphe de César; Léonard pour sa merveilleuse analyse d’une situation morale; Michel-Ange pour l’anatomie et la vie titanique qu’il inspire à ses héros. Le maître qu’il consulte le moins, en somme, c’est Raphaël. En revanche, Corrège est un de ses favoris. Il lui prend ses figures planantes, ses scènes à la volée, ses visions fuyantes là-haut dans les nuages (Plafonds des Jésuites d’Anvers et de Whitehall). Enfin, beaucoup plus qu’on ne l’a dit, Rubens est Bolonais. Ses deux derniers séjours à Rome (1605 et 1607) datent des années mêmes où y opèrent à la fois Caravage, Annibal, Dominiquin, le Guide. Tout son système pittoresque, sa conception du pathétique, ses principes d’éclat et de luxe, l’animation du geste, l’exaltation du Lon, le mouvement partout, les contrastes partout, l’impression générale de violence et de vie, tout annonce en Rubens le plus grand des « baroques ».