LA COULEUR DE RUBENS
jusque dans l’immobilité, on ne sait quel air plus actif qui la fait paraître en sueur.
Songez aux dix-neuf Titiens de ses collections, à ses vingt et une copies de sa main d’après Titien; comptez ses dix-sept Tintorets, ses Bassans et ses Yeronèses et, sans chercher ici ce que leur doivent ses Bacchanales ou ses mythologies, ses Fêles de Vénus et ses Jardins d'amour , ou sa Bataille des Amazones à la Bataille de Cadore, ne regardons que sa palette, pour lui demander en quoi elle dérive, en quoi elle se distingue de celle de Venise. Lu couleur y paraît d’abord moins concentrée, plus simple en son principe et plus légère en sa teneur. La gamme est aussi résonnante et plus claire. Les tons, rarement unifiés par des dessous solides, s’accordent délicieusement par le jeu des surfaces et l’orchestration des reflets. Tout le tableau vibre et chatoie. La matière, toujours abondante, est copieuse sans excès, généreuse sans enduits inutiles, jamais gluante, jamais trop sèche, toujours conduite avec esprit, sans mystères, sans longues préparations et sans préliminaires, point fatiguée, point tracassée, et conservant partout son imperturbable fraîcheur.
Il va de soi qu’il n’atteignit pas d’emblée cette perfection exquise. Au début la palette a des aigreurs et. des opacités. Les couleurs, quoique très vives, sont comme neutralisées par des contacts trop violents. Les timbres sont plus divers, l’ensemble moins sonore. C’est par degrés seulement que Rubens parviendra à l’entière maîtrise de sa langue, laissera ilans son jeu plus d’air et de caprice, apprendra l'usage calmant et savant de sa gamme grise, et utilisera davantage, sous la mince coulée du liquide colorant, le brillant du panneau résistant et poli. Rien n’est plus surprenant que l’économie des ressources chez ce maître éclatant. Et de là vient précisément le luxe de Rubens : car sa palette, si réduite quant au nombre des éléments, est la plus riche en couleurs simples. Et, dans l’extraordinaire faste d’un tableau de Rubens, ce qu’il y a de plus admirable, c’est la sobriété, la distinction des moyens, la légèreté inspirée des opérations de la main, l’étendue d’un clavier dont il frappe si peu de notes mais qu’il attaque parfois aux deux extrémités ; enfin, la brosse la plus alerte et la plus expéditive, jamais noyée, jamais chargée, trouvant toujours à son service la dose de substance nécessaire, toujours émue ou amusée, insistant, effleurant, selon que la chose vaut ou non qu’on y insiste, voltigeant et se tirant toujours des situations les plus risquées par l à-propos d’une touche heureuse.
Telle est cette langue magnifique, la plus belle sans doute qu’ait parlée