LES IDEES DE RUBENS
nicubando : telle est sa devise latine. Elle veut dire que toute œuvre de lui est une œuvre longtemps vécue, nourrie et comme couvée. De là l'instantanéité, de l’improvisation. De là aussi l’unité de Rubens, et cet air de famille que présentent entre elles toutes ses créations. Car malgré les répétitions, il n’y en a pas de plus variées et de plus continuellement « autres ». Néanmoins toutes ces compositions se ressemblent, comme des frères el des sœurs, malgré les différences qui les individualisent, réalisent avant tout le type de la race. C’est, en ce sens que l’œuvre de Rubens est véritablement un « monde ». Toutes les parties en sont étroitement solidaires; elles soutiennent enlre elles des rapports qui, pour n’être pas ceux de l'unité logique, n'en rendent que plus sensible la parenté profonde.
Après cela, Rubens pouvait bien ne pas peindre Y Histoire de Décins ou Y Histoire d' Achille , plutôt que celles d’Hector, de Coriolan ou de Erutus ; mais ce qui était impossible, c’est qu’il ne « sortît » pas un jour, d’une façon ou de l’autre, tout son homérisme et toute son archéologie. De même c’est pur hasard si, des deux Vies contemporaines qui lui furent commandées, celle de Marie de Médicis et celle de Henri IY, une seule, et la plus ingrate, s’est vu exécuter ; mais ce qui était fatal, avec le tour d’esprit et la carrière de Rubens, c'est que le moment vînt pour lui de s’expliquer sur la société et la vie de son temps. Enfin rien ne « nécessitait » le Saint Liévin ou le Saint Pierre , le Saint André de Madrid ou le Saint Thomas de Prague, pas plus (dans le genre profane) que Cimon et Iphigénie, ou que les Filles de Cécrops et le fils d' Er echtée : mais tout, en revanche, exigeait que le maître exprimât la dévotion de son siècle, fît des martyres et des « miracles », des exorcismes et des « gloires », comme, d’autre part, qu'il résumât l'humanisme d'alors, et flattât le goût du public pour les mythes savants et les riantes nudités. Voilà ce qu’entend Rubens en faisant son « métier » de peintre : n’avoir ni préjugés, ni règles, ni « art » proprement dit, rien de ce qui risquerait d’amoindrir le champ de ses idées ou de restreindre le domaine de ses représentations ; mais être simplement de son temps, en vivre énergiquement la vie et, ayant reçu d’ailleurs les plus sublimes dons de l’imagination, laisser s’épancher librement, à son heure, à son aise, l’intarissable flot du torrent créateur.
Un seul maître depuis Giotto peut être comparé en ce sens à Rubens. Titien, lui aussi, a prétendu tout dire et donner une image complète de la vie. Mais il cherche davantage encore à en faire de l’art, et ses œuvres les plus parfaites trahissent les tourments et les angoisses du « style ».