LA SENSIBILITE DE RUBENS
Et sur les hommes et les choses, quel est le témoignage de ce prodigieux témoin?
A ces questions, nulle réponse. La pensée de Rubens, quand il pense, ne sort guère du lieu commun. Sans doute il est parfois aussi amphigourique et quintessencié que personne de son temps. Il a, comme tous les baroques, le travers de l'allégorie, des énigmes, des « pointes » qu'il prend pour des pensées profondes. Mais encore, qu’y a-t-il là qui lui soit personnel? Un peut aller plus loin. A ne regarder que la matière, son œuvre semble en opposition formelle avec lui-même. Il était pacifique, et elle retentit de violences; humain, et elle est pleine d’atrocités ; correct, rangé, honnête, et la sensualité déborde de son art; dévot, et sa peinture est frénétiquement païenne. Qu’y a-t-il cependant de lui-même dans son art? En est-il tout à fait absent? C'est, ce qu’on ne croit pas un instant, quand on sait avec quelle autorité, dans les musées, le maître se signale au milieu des plus redoutables voisinages, fait aux environs le silence et s’installe partout comme chez lui. Si l'objet de son art demeure indépendant de lui, son âme conserve le privilège d’en être émue ou enflammée. Sa création n'est jamais indifférente ni impassible. Il a le don de l’enthousiasme, et son œuvre, au même degré qu’elle est naturaliste, est d’un lyrique, et du plus grand lyrique de tous les peintres.
On s’en apercevrait d’abord à la nature de ses idées ou de ses intuitions. Car où et quand a-t-il eu le temps d’observer? Où a-t-il vu ces types, ces expressions de tortionnaires, ces mêlées de bêtes fauves que sa légende explique par des contes ridicules? C'est une surprise que la rareté des « études » dans son œuvre. Son information ne repose sur aucun système de documents. 11 n use que d'un « jeu » très restreint de modèles. Hormis quelques pages intimes d’après ses femmes, ses enfants ou ses belles-sœurs (le Chapeau de poil , Londres ; le Chapeau de paille, Louvre; la Petite pelisse, Vienne), il n’est qu’un portraitiste distrait et superficiel. L’individu ne l’intéresse pas. Il est clair que l’artiste, sans prendre la peine de vérifier chaque détail, se contente de créer dans le sens de la nature. Comme elle, il enfante sans trouble le bien et le mal, le beau et le laid, la douleur et la joie, sûr que le bilan final sera toujours une victoire de l’harmonie. Tout ce qui est, est égal devant ses sympathies. Et cette effusion, cette profusion des idées, ce large mouvement du dedans au dehors, c’est déjà l’allure du lyrisme.
Cette allure lyrique, elle se retrouve dans la structure intime de chaque composition. Tout tableau de Rubens est un tableau de « jet ».
LE LYRISME DE RUBENS
Il y en a d'obliques, de verticaux, de circulaires ou de tourbillonnants. Ce qu’il y a de plus agile dans l’inspiration, de plus étincelant dans le
Cliché Hermans.
Rubens. — La Sainte Famille. (Lglise Saint-Jacques, Anvers, vers 1638.)
C’est le tableau que Rubens, peu de temps avant sa mort, fit placer sur l’autel de sa chapelle de famille, à l’église Saint-Jacques, où on le voit encore. L’auteur s’est représenté sous l'armure de saiDt Georges. D’après la tradition, il aurait donné à Madeleine et à la sainte, sa voisine, les traits de ses deux femmes, Isabelle Brantet Hélène Fourment.
déploiement d’une idée, de plus ailé en son vol et de plus sûr en son trajet, si c’est là ce qu’on entend par le mot de lyrisme, Rubens est le
l’hÉROÏSME DE RUBENS
premier lyrique cle la peinture. Tel morceau de lui, avec son départ foudroyant, ses bonds, ses repos, son rythme, son élan, son progrès, ne se compare qu’à l’ode, à l'hymne, au dithyrambe. Fromentin parle du « pindarisme » de Rubens. C’est la seule expression qui rende ce mode spécial du lyrisme, le plus héroïque de tous, qui consiste non dans la confession des émotions individuelles, mais dans l’enthousiasme des idées générales.
Du lyrique, Rubens enfin a l’éclat, le génie de la gloire, le penchant aux apothéoses. C’est, on l'a vu, un trait commun à tout le siècle. Mais nulle âme plus naturellement splendide que Rubens. Il y a dans son œuvre des plaies hideuses, des poitrines labourées par des ongles, des martyres écœurants, des scènes de curée et de charcuterie, vierges qu’on égorge, langues extirpées, bouches vomissant le sang, corps jetés aux chiens par lambeaux; et cependant, parmi ces drames innommables, une chape d’or qui s’écroule à genoux, un ciel blanc devant lequel se cabre un cheval blanc, des toques écarlates dentelées en crêtes de coq, les taches noires et blanches de la robe d’une meute, une grappe de chérubins qui se culbutent dans la clarté, en voilà assez pour sauver toute l’horreur du spectacle et changer la brutalité sauvage en fête céleste ( Saint Liévin, Bruxelles). Avec ses drapeaux, ses cuirasses, sa poussée oblique dans la toile, sa soldatesque, sa pompe équestre, la Montée au Calvaire (Bruxelles) évoque une idée de triomphe. Toujours il erre une fanfare, un coup de clairon vibre au fond d'un tableau de Rubens. Et si l’on se demande pourquoi on aime son emphase, ses carrures épaisses, ses muscles ronflants et injectés, d’où vient que ses violences cessent d’être révoltantes, on reconnaît sa magie, son secret pour changer en or tant de matières brutes, c’est une générosité pour laquelle tout est objet de poésie, et dont l’expression visible est sa couleur. La vulgarité du réel, ses disparates s’évanouissent; il ne reste qu’un amas de choses étincelantes, et surtout la sérénité d’une âme qui n’a peur de rien, ne se refuse rien, mais souverainement harmonieuse, et dont la vraie nature est le rayonnement.
Et puis, Rubens est orateur. C’est l’homme des vastes auditoires. U faut être entendu de loin, convaincre et persuader de loin, donc des mouvements clairs, des apostrophes, du pectus et des effets qui portent ; quelques taches sonores et bien équilibrées, une arabesque simple et puissante, de quoi marquer sur une muraille et s’inscrire à toute distance sur la rétine du spectateur. De là des redondances, des négligences, le lâché de certains détails, autant de faules qui n’en sont plus dès qu'on tient compte de la perspective nécessaire : une efflorescence de style que