L’ÉLOQUENCE DE RUBENS
les anciennes rhétoriques eussent qualifiée d’asiatique, si le mot ne sousentendait une mollesse et une recherche étrangères à ce mâle génie. C’est un homme que le tempérament, autant que les conditions de son art, oblige à la publicité, par conséquent à parler haut, à grossir un peu ses moyens, à enfler légèrement la voix, mais aussi à ne pas s’égarer, à marcher droit au but, à frapper vite et juste. Ses habitudes sont aux nôtres ce que la belle langue oratoire du xvne siècle est à la prose dépouillée des écrivains du xvme. Il lui arrive de déclamer, de pérorer un peu ; il choque, il étonne, mais il émeut, transporte et, à l’occasion, « autant que personne, il attendrit». Il a la parole entraînante, la flamme communicative de la tribune ou de la chaire; et il est bien encore en cela de ce temps, dont le seul lyrisme est l’éloquence.
Enfin le lyrique supplante peu à peu le grand orateur d’histoire. La dernière partie de l’œuvre de Rubens, après son second mariage, est presque toute poétique. Quelques pages sanglantes, le Saint Liévin ou le Saint Pierre, n’ôtent pas à l’ensemble un caractère de paix et même de volupté, comme si l’artiste vieilli, mais aussi ardent que jamais, finissait par ses plus beaux rêves. La salle du Prado où l’on a réuni ce qui subsiste des peintures de la Torre delà Parada, passe tout ce qu’on se figure en fait de passion. Étonnant Alhambra ! C’est le plus obsédant des hymnes à l’amour. Cà et là, des grondements sourds et des harmonies caverneuses évoquent les dangereux mystères et les peines d’Eros. Parfois des traits furieux, une ruée de convoitise pousse le galop des satyres sur le facile troupeau des nymphes en déroute. Mais les plus beaux de ces poèmes sont ceux où le désir se tait, où Pàris décerne aux déesses le prix de la beauté, où Diane au bord des fontaines rassemble les blanches chasseresses, où dans une vague contemplation l’artiste n’écoute plus que la musique de l’Etre. C’est alors qu’il invente ses fêtes galantes, ses conversations de l’Astrée où, à l’ombre des parcs, sous les portiques à l’italienne, les seigneurs et les dames se murmurent les stances de l’éternel duo ; et à ces couples bien disants, les rustres de la Kermesse donnent la réplique en patois. L’amour devient le thème unique de toutes ces pages. Lui seul s’exhale de toutes parts, il est le dernier mot de cette œuvre colossale. Même des tableaux de dévotion, c’est encore son chant qui s’élève : dans la Madone de Saint-Jacques, la plus belle ligure, au centre, est une Madeleine décoiffée, dégrafée, en grand déshabillé, sœur jumelle de l’Hélène à la Petite pelisse.. .
Ici, comme partout, la couleur, l’admirable légèreté de la brosse,