LES ROMANISTES AU TEMPS DE HALS
nichée dans les plus pauvres galetas de la ville divine. C’est là qu’allaient se balbutier les premières syllabes d’un art précieux entre tous, l’art de peindre par la transparence et l’enveloppe aériennes. Toute une partie, la plus rare, de l’école hollandaise ne serait pas, ou serait autre, sans le principe créé parce rêveur écarté.
Le grand titre d’Elsheimer est peut-être sa façon d’interpréter l’bis-
Cliché Bruckmann.
Dirck Hais. — Fête galante. (Musée d’Amsterdam.)
toire. Sandrart rapporte la surprise et l’admiration publiques, le jour où un marchand exposa une planchette de cuivre représentant Tobie et l'ange, et où il ne fut bruit dans Rome que de la « manière nouvelle d’Adam de Francfort ». Que ce fût en effet Tobie, le Bon Samaritain ou les Pèlerins d’Emmaüs, qu’il s’agît de l’Evangile, de la Bible ou des fables, la nouveauté d’Elsheimer était de les traiter en dehors de toute convention solennelle et décorative, dans un cadre exigu, c’est-à-dire
l’influence d’elsheimer
réduits à l’essence des choses, sous le jour de la poésie pure et comme à l'état d’élixir. C’était le grand art ramené à l’échelle de l’intimité. C’était pour tous le droit au rêve et le partage des hautes pensées. C’était enfin dans les idées une familiarité nouvelle, un degré de chaleur et de réalité gagnées au contact de la vie.
Il est étrange qu’une formule si spécifiquement hollandaise soit de création romaine. Grâce à elle, du moins, il put exister en Hollande un art pour les penseurs. Tout ce qu'il y avait dans ce pays d’ardent et de curieux, d’âmes éprises des idées, impatientes du terre-à-terre, eut dès lors une issue. Il y eut place pour une peinture religieuse, pourvu qu’elle se laïcisât et désertât les temples pour l' intérieur des maisons. Il y eut place pour I histoire, à la condition d’en transformer le style. Ce que l’art perd en majesté, en ampleur de surface, il le regagne en profondeur, Le tableau n’a plus le droit de s’étendre : il se creuse. Rogné sur deux dimensions, il s’empare delà troisième, s’v installe, en fait son domaine. De cette contrainte singulière sort un ordre inédit de grandeurs pittoresques, une sorte de milieu nouveau, d’autant plus propice aux idées qu’il est lui-même plus idéal, d’autant plus propre à exprimer toutes les nuances de l’âme, que chaque artiste se le crée à la mesure de la sienne : c’est le séjour du sentiment, l’élément favori des conceptions morales, le plus parfait langage que l’art du peintre ait inventé pour rendre, avec l’aspect des choses, les émotions qui naissent des choses, et ajouter aux faits réels « cette vie imaginaire qui est l’art, et nominativement l'art du clair-obscur » {Fromentin).
Il fallut plus d'un effort aux peintres pour apprendre cette langue nouvelle. Les œuvres de Jan Pynas (1583-1631) et de Pieter Lastman (1583-1633) sont par là d’un grand intérêt. Tous deux étaient des maîtres studieux et bizarres, avec des recherches d’exotisme dont on surprend déjà la trace chez Elsheimer, et qu'on retrouvera plus d'une fois chez Rembrandt. Ils n'en furent pas moins célèbres, surtout Lastman, qui dès 1607 faisait fureur à Amsterdam. Ce fut lui le grand promoteur de la peinture intellectuelle. Son David au temple (Brunswig, 1618) inaugure en Hollande une poétique complexe, à mise en scène savante, aux mille ingrédients étranges et composites, comme un écrin confus scintillant dans la nuit.
ils sont foule d’ailleurs, ces scholars , ces elsheimériens parfois délicieux, précurseurs d'un génie qui les résume et les éclipse : c’est Cornelis van Pœlenburg (1586-1667), d’Utrecht, Moïse van Uytenbrœck (1590-