SYMPTOMES DE LA PENDAISON
l’expérience sur lui-même; il se mit une corde au cou et l’attacha à un endroit élevé, après être monté sur un petit banc qu’il abandonna pour se lancer dans l’espace, pensant toujours pouvoir y remonter quand il le voudrait, ce qui devint impossible parce qu’il perdit connaissance, et l’aventure aurait été tragique, si un ami amené par le hasard ne fût venu interrompre la scène. Le fruit d’une expérience si bizarre c’est que l’on n’éprouve pas de douleur dans ce genre de mort (1). »
C’est au cours de cette première phase, que les pendus doivent éprouver, dans la créance populaire, des sensations voluptueuses. Fleichmann et Scott ont assuré n’en avoir jamais ressenti. Il est probable que l’origine de cette légende doit être rapportée au fait suivant :
En 1572, Guyon, médecin français, dit avoir assisté à la pendaison de quatorze nègres, dont neuf auraient eu des érections pendant leur supplice.
La deuxième phase est caractérisée par d’horribles convulsions qui surviennent après une demi-minute. La perte de connaissance est absolue et complète. Tous les auteurs sont d’accord sur la fréquence et la violence de ces convulsions. Elles commencent par les muscles peauciers de la face, et par ceux de l’orbite, le visage se déforme en épouvantables grimaces; on tient à épargner la vue de ces convulsions, même au publie qui assiste aux exécutions capitales, dans les pays où les condamnés sont pendus, car on rabat sur la figure de ceux-ci leur bonnet de coton, au moment de les lancer dans l’espace. Les muscles des membres supérieurs, puis ceux des membres inférieurs sont pris de convulsions peu après ceux de la face; elles sont très énergiques et lorsque les talons du pendu touchent le sol ou une paroi, ils exécutent comme un battement de tambour. Ce battement révélateur était bien connu des gardiens de Mazas, où au moment de l’application du régime cellulaire les suicides se
(1) Tourdes, Dict. encyclopédique des sciences médicales , art. Pendaison,
multipliaient. Il était aussi bien connu des détenus qui voulaient se pendre et qui avaient réussi à dépister l’attention de leurs geôliers.
Gomme les pendaisons étaient relativement fréquentes à Mazas, on avait retiré des cellules tout objet qui pouvait être utilisé h cet effet et toutes les saillies des murs avaient été effacées. Il ne restait que le rebord, large de deux doigts environ, de la porte qui s’ouvrait dans l’intérieur de la cellule. Le condamné utilisait ses vêtements pour en faire un lien, il en accrochait l’anse au rebord de la porte et après avoir dressé son matelas contre le mur afin d’étouffer le bruit révélateur de ses talons, il se pendait. Le Dr Jacquemin, médecin de la prison de Mazas, a signalé ce fait dans une étude très intéressante sur la pendaison dans les prisons.
Si j’insiste sur ce point, c’est surtout parce que le battement des pieds se retrouve aussi caractéristique dans la strangulation. Si vous êtes appelés à faire une enquête dans un cas de strangulation présumée, n’oubliez pas de demander si les personnes habitant au-dessous de la personne étranglée, n’ont pas entendu un bruit insolite, un battement sur le parquet. Quand Gabrielle Bompard a loué un appartement pour y attirer l’huissier Gouffé (elle en a même loué deux), elle a choisi un appariement au rez-de-chaussée. Elle l’a choisi en connaissance de cause, car elle savait que les gens qu’on étrangle ont des convulsions.
La troisième phase est celle de la mort apparente à laquelle succède bientôt la mort définitive. Devergie avait affirmé que pendant cette dernière phase, il y avait émission involontaire de matières fécales, d’urine et de sperme. Tardieu, et je me range à son avis, niait le fait. Messieurs, Jacquemin sur quarante et un faits observés à Mazas n’a constaté que deux fois l’émission d’urine et de matières fécales.
Dans certains cas, des individus plongés dans, cet état de mort apparente, peuvent être rappelés à la vie.
Durée de la vie après la pendaison. — Le juge d’instruction pose souvent au médecin expert la question suivante : « Pendant combien de temps un individu peut-il rester pendu avant de mourir? »
En d’autres termes, avons-nous des données relativement exactes sur la durée de la vie après la pendaison?
Dans nos expériences sur les animaux, nous avons toujours trouvé que la survie pouvait se prolonger pendant douze à vingt minutes. Chez les hommes, la durée de la survie paraît être plus courte. Dans tous les cas, elle est très variable.
Le fait suivant est très instructif à cet égard. Un nommé Meignant, inculpé d’avoir violé sa fille, était détenu à Mazas. Il s’est pendu dans le promenoir cellulaire. Il avait été mené à sa cellule à 10 h. 1/2 très précises et à 10 h. 40 le gardien le trouvait pendu et mort.
Faure a cité le fait d’une femme qui était restée suspendue sept minutes et qu’on put rappeler à la vie ; Taylor, par contre, raconte l’histoire d’un homme qui ne resta pendu que cinq minutes et qui ne put être ranimé.
Messieurs, excepté pour le cas de Meignant, où le hasard voulut que l’horloge de la prison sonnât juste au moment où il fut mené à sa cellule (10 h. 30), je ne saurais ajouter grande créance à ces évaluations de temps. Je vous l’ai dit et répété : quand nous faisons cuire un œuf à la coque, les trois minutes qui sont nécessaires à sa cuisson nous paraissent interminables. Il en est encore ainsi quand plusieurs individus s’intéressent à un même spectacle, au sauvetage d’un noyé par exemple. Les uns vous diront que l’individu est tombé dans l’eau depuis cinq minutes, les autres depuis un quart d’heure. Les uns et les autres l’ont vu tomber, les uns et les autres sont de bonne foi.
Enfin, on a cité des faits plus extraordinaires encore; tel, le cas du meunier d’Abbeville qui détache un voleur pendu la veille, il survit, vole son bienfaiteur qui le surprend et le pend de nouveau au même lieu (1).
(1) Bniliier, t. II, p. 357.
P. Broüardkl. — La Pendaison.
Brierre de Boismont rapporte le fait suivant : une femme qui se déliait des intentions de sa sœur enfonce la porte; elle la trouve sur son lit la corde autour du cou, elle s’élance pour la décrocher, l’autre la regarde fixement, plie les genoux, fait quelques soupirs et meurt, tous les secours furent inutiles (1).
Pouvons-nous expliquer ces différences de temps?
S’il s’était agi simplement, pour la malade de Brierre de Boismont qui d’ailleurs se pendait étant à genoux, d’une suppression d’air respirable, elle ne serait pas morle en une minute, mais il s’agissait peut-être d’un phénomène d’inhibition, encore mal connu à cette époque.
Et cependant, Messieurs, il y a des résurrections prouvées par deux observations très détaillées, très curieuses que je vais vous relater.
Voici le premier fait : Il s’est passé à Baab, en Autriche-Hongrie. Hofmann a donné son approbation aux conclusions du rapport médico-légal. Le DrSikor assistait par ordre de l’autorité à une pendaison judiciaire. Au bout de huit minutes, il ausculte le cœur du pendu, ainsi que l’exigent les règlements, le cœur ne battait plus. Le condamné reste suspendu pendant trois minutes encore, puis le DrSikor ne percevant plus aucun battement déclare que le supplicié est mort. On dépend celui-ci, on le place dans un fourgon et on le transporte, à travers des rues montantes et raboteuses, à l’institut anatomique, au galop des chevaux, toujours pour obéir aux règlements qui déclarent qu’un individu condamné à mort et exécuté n’a droit à aucune marque de respect. Quand on sort le corps du fourgon pour le placer sur une table d’amphithéâtre, le pendu est vivant. Les médecins qui s’apprêtaient à le disséquer envoient une dépêche au ministère de la justice pour demander ce qu’il faut faire de cet individu et en attendant ils lui prodiguent les soins les plus empressés. Cet homme mourut, par congestion pulmonaire, vingt-deux heures après sa pendaison, au
(1) Brierre de Boismont, Obs. méd.-lég. sur les diverses espèces de suicide ( Annales d'hygiène , t. XI, p. 42oJ.
moment où arrivait la réponse du ministère qui statuait sur son sort. Pourquoi cet individu avait-il survécu? Hofmann, qui fut chargé de l’enquête, établit que le condamné avait passé un temps très long en prison. Les ganglions placés autour du cou avaient subi une altération profonde (cette altération est fréquente chez les prisonniers), ils avaient pris un développement énorme ; le lien n’avait pas pu comprimer les carotides. En effet, en disséquant le cou, Hofmann se convainquit que les carotides étaient protégées par les masses ganglionnaires; il faut aussi admettre que ces masses empêchaient le refoulement de la base de la langue vers le pharynx. Il est toutefois probable que les pneumogastriques avaient été quelque peu intéressés, puisque la pendaison a été suivie d’une congestion pulmonaire mortelle.
Le second fait est encore plus extraordinaire. Il s’est passé, en Amérique, à Boston, et je l’ai raconté dans tous ses détails, en parlant devant vous de la mort apparente (1). Je vais le rappeler en quelques mots. Les Drs Clark, Ellis et Schaw examinaient un supplicié qui était resté pendu vingt-cinq minutes : il n’y avait plus ni bruit, ni impulsion du cœur. L’exécution avait eu lieu à dix heures ; le pendu fut détaché h dix heures vingt-cinq minutes. A onze heures trente un mouvement de pulsation régulier se montra dans la veine sous-clavière droite ; en appliquant l’oreille sur la poitrine, les médecins s’assurèrent que le cœur battait : il y avait quatre-vingts fois par minute un battement régulier et unique. Les Drs Clark, Ellis et Schaw ne font pas alors ce que firent plus tard nos confrères autrichiens ; au lieu de songer à rappeler le pendu à la vie, ils ouvrent la cage thoracique, afin de mettre à nu le cœur. La dissection continue pendant trois heures; à midi le nombre des pulsations est de quarante par minute, il n’est plus que de cinq à une heure quarante-cinq. Enfin l’homme meurt, définitivement cette fois.
(1) P. Brouardel, La mort et la mort subite. Paris, 1895, p. 24.
Il y a dans cette observation, malgré son étrangeté, un fait précis : la persistance des battements du cœur. Les médecins de Boston l’ont constatée avec le plus grand soin, mais ils n’ont pas dit ou su dire pourquoi le pendu avait survécu à. la pendaison.
Cette observation est unique et, pour l’honneur de la science, j’espère qu’elle restera unique.
Nous pouvons conclure de tous ces faits, que la durée de la pendaison mortelle est tellement variable, qu’il est à peu près impossible de déterminer, même approximativement, le temps pendant lequel un individu devra rester suspendu pour qu’il meure.
C’est dans le mécanisme de la mort que nous devons chercher la cause de la survie plus ou moins longue des pendus. Ce mécanisme est complexe, car le pendu peut mourir par le cœur ou par les poumons. Dans le premier cas, ou le muscle cardiaque s’arrête brusquement et il y a inhibition, ou il y a syncope à la suite de l’anémie cérébrale. Dans le second cas, l’air ne pénètre plus dans l’arbre respiratoire, il y a asphyxie, production de convulsions, et le cœur reste Yultimum moriens.
Quels sont les symptômes que nous pourrons rencontrer chez les dépendus qui survivent?
Ici se pose immédiatement la question de la simulation. Un individu a commis un crime, il est découvert et il se pend au moment où il entend le commissaire monter l’escalier pour procéder à son arrestation ; il sait fort bien que sa tentative de suicide paraîtra inspirée par le remords et lui vaudra l’indulgence du jury et des juges.
Lorsqu’on dépend à temps un individu qui s’est réellement pendu, il se produit presque aussitôt une congestion secondaire de la face, même chez un pendu blanc ; le visage devient turgescent ; en même temps, s’établit un état de demicoma, de mort apparente, qui peut se prolonger pendant quelques heures seulement, mais dont la durée est souvent
de vingt-quatre et même de quarante-huit heures. On est «n présence d’un état très analogue à celui qui succède à une forte commotion cérébrale.
Du côté de l’appareil respiratoire, on constate une congestion pulmonaire souvent violente, des râles bronchiques, de la dyspnée, une toux plus ou moins intense, quelquefois des hémoptysies. La production de cette congestion pulmonaire pourrait, comme je l’ai déjà dit, être liée à l’excitation des nerfs pneumogastriques. Cette congestion peut entraîner la mort, parfois celle-ci est la conséquence d’une pneumonie, ou d’une gangrène pulmonaire (Lacassagne).
Les phénomènes nerveux consécutifs ont pour le médecin légiste, appelé à faire une expertise, une très grande importance.
Tout d’abord, il y a de l’aphonie. Tardieu dit expressément : « Ne confondez pas Y aphonie et Y aphasie ». Et cette aphonie milite, elle aussi, en faveur d’une irritation des pneumogastriques.
Dans l’observation si intéressante que je dois à MM. Rendu et Homolle(l), il y eut une réelle aphasie avec hémiplégie droite chez un vieillard de soixante-seize ans.
Il y a de la dysphagie, due à la compression des organes contenus dans le cou. Les paralysies consécutives du rectum et de la vessie ne sont pas rares, et ce sont elles sans doute qui ont fait supposer à Devergie que l’émission involontaire des urines et des matières fécales était la règle dans la pendaison; enfin on a noté des hémiplégies.
La mort survient quelquefois, au bout de quelques jours, par méningite. Dans le cas de Homolle et M. Rendu la mort n’est survenue que six jours après la tentative de pendaison. Enfin, et j’insiste sur ce symptôme, parce que le juge d’instruction a de la peine à y ajouter foi, il y a de i’amnésie et même de l’amnésie rétrograde.
Quand un homme a commis un crime, qu’il s’est pendu
(1) Observation 12.
pour faire croire à des remords, s’il est dépendu et rappelé à la vie, lorsqu’il est interrogé par un magistrat sur les circonstances dans lesquelles il a perpétré son crime, ce magistrat admet difficilement qu’il y ait, chez cet individu, perte absolue de mémoire sur certains fails seulement : ce sont précisément les faits qui intéressent le juge, car ils ont trait à ce qui a précédé et suivi le crime.
Je vais vous citer deux exemples d’amnésie rétrograde survenue subitement, bien qu’il ne s’agisse pas de pendaison.
Un monsieur monte en omnibus. Au moment où il met le pied sur la plate-forme de la voiture, l’essieu de la voiture se brise et il est précipité à terre ; il perd connaissance, on le ramasse, on le porte dans une pharmacie ; il revient à lui, il s’étonne et demande : « Où suis-je? — Dans une pharmacie. — Pourquoi? — Parce que vous êtes tombé d’un omnibus. — Pourquoi ai-je pris l’omnibus ? » Cet homme ne se souvenait plus de ce qui s’était passé, non pas seulement immédiatement, mais même quelques heures avant son accident.
L’autre fait, a été observé par M. Motet :
Une dame apprend qu’une de ses amies qui habite Versailles est morte Elle prend le chemin de fer avec son mari pour assister à l’enterrement. Elle arrive à Versailles, et, au moment où elle descend de wagon, elle est frappée par la portière qui se referme brusquement, elle est renversée sur le sol. On la relève, elle a perdu connaissance ; elle revient à elle et, comme l’individu tombé de l’omnibus, elle s’étonne et demande où elle est : « A Versailles, lui dit son mari. — Pourquoi? — Pour assister à l’enterrement de Mmo X... — Elle est donc morte l »
Vous voyez que dans ce cas également l’amnésie ne se rapporte pas seulement à l’accident, mais aussi à une période de temps assez longue, qui l’a précédé. Un individu inculpé qui s’est pendu ou qui a simulé une pendaison, peut donc présenter fort bien cette amnésie particulière. Le médecin