‹ La pendaison, la strangulation, la suffocation, la submersionChapitre 20 sur 48 · P CG · texte numérisé non relu

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médiane caractérisant le glissement du bord de l’ongle.

Ces érosions onguéales ne sont pas toujours très faciles à constater; si vous êtes appelés dix ou vingt minutes après la mort, vous aurez infiniment de peine à les trouver; mais si vous procédez à un second examen, que le juge d’instruction ne vous refusera jamais, dix à douze heures après le décès, vous les verrez parfaitement. Ces érosions onguéales ont alors un aspect jaunâtre et parcheminé, elles sont souvent ecchymotiques, et, au point de vue des suffusions sanguines, ces ecchymoses présentent un caractère curieux (6g. 35, 36, 37).

Si l’ongle a été appliqué sur des parties molles qui ne reposent sur aucun tissu osseux, souvent il n’y a pas de suffusion sanguine dans le tissu cellulaire sous-cutané. Mais lorsque la constriction s’est exercée sur du tissu cellulaire placé audessus d’une région osseuse, il se produit une suffusion sanguine au-dessous du derme. Cette suffusion affecte, sur une coupe, la forme triangulaire, la pointe répondant à la peau et la base s’ouvrant à la surface de l’os. Ce sont en effet les portions de tissu les moins élastiques qui se déchirent le plus facilement.

Nous avons pu constater, sur le cou et la face de Mme Crémieux, de nombreux stigmates onguéaux. Deux seulement avaient déterminé des suffusions sanguines : ils siégeaient au niveau du maxillaire inférieur et de l’os malaire.

Ces ecchymoses doivent être soigneusement recherchées à l’autopsie.

Un charcutier de Paris, âgé de trente-sept ans, ayant fait fortune, se retire dans les environs de Dieppe. Un soir il emmène sa bonne à la pêche aux crevettes. Des femmes du» pays les aperçoivent tous les deux dans l’eau, à la tombée de la nuit, et d’après leur attitude, se disent: « Voilà un homme qui noie une femme. » Elles se cachent, et lorsque le charcutier retourne chez lui, elles le suivent pour savoir où il demeure, puis elles préviennent le maire; celui-ci se

rend chez le charcutier, il lui demande ce qu’est devenue sa bonne. Le charcutier s’embarrasse dans ses réponses, on l’arrête et le lendemain le corps de la bonne est retrouvé sur la grève. L’expert fit malheureusement une autopsie très incomplète, mais les médecins légistes qui intervinrent ensuite se trouvèrent en présence d’une lésion qui les intrigua beaucoup : le menton de cette femme était parsemé d’érosions pointillées, et la peau était à ce niveau doublée de petites suffusions sanguines : le meurtrier avait appuyé sur le sable de la grève, le menton de sa victime, et ce sont les grains de sable qui, en comprimant la peau et le tissu cellulaire sous-cutané contre le plan osseux du menton, avaient déterminé une suffusion sanguine et l’éclatement du derme (1).

Quand la personne étranglée est faible, quand elle ne se défend pas, il n’y a que peu d’érosions. Chez la petite Michet, âgée de douze ans et demi, que son père étrangla après l’avoir violée, nous n’avons pu constater que quelques petites érosions rassemblées en triangle, au-devant du larynx, et la trace de l’ongle du pouce (2).

Enfin, Messieurs, le juge d’instruction sera parfois amené à vous poser une question un peu embarrassante : « La main du meurtrier peut-elle déteindre sur la victime? » Il paraîtrait à première vue possible que la main d’un individu exerçant habituellement un métier dans lequel les mains offrent une coloration caractéristique, puisse imprimer sur le cou de îa victime une souillure particulière. Mais il ne saurait être question dans ce cas que de souillures, dues à des matières solides, pulvérulentes et colorées, telles que celles qui salissent les mains des plâtriers, des forgerons, des charbonniers, des mouleurs en cuivre, etc.

Il n’y a pas lieu de compter trop sur ce signe.

Tardieu, dans une de ses expertises, l’a recherché sans succès.

(1) Observation 28.

(2) Observation 27.

Moi-même j’ai dû m’en occuper une fois. Il s’agissait d’un petit forgeron de dix-huit à vingt ans qui était inculpé d’avoir étranglé quelqu’un. La victime avait une tache noire sur la figure ; le juge d’instruction voulut savoir si cette tache n’était pas la signature du meurtrier, dont la main aurait déteint sur le visage de sa victime.

Le forgeron était enfermé à Mazas ; je fis nettoyer avec soin une de ses mains. Elle ne me parut pas moins noire que l’autre, qui n’avait pas subi de lavage ; je coupai alors avec un scapel un lambeau d’épiderme et je l’examinai au microscope. L’épiderme était incrusté de parcelles de fer et de charbon qui lui donnaient son aspect noir et crasseux particulier. Je ne pense pas que, dans ce cas-là du moins, la main ait pu déteindre.

Vous pouvez aussi, Messieurs, vous trouver en présence d’accidents imprévus dans leurs détails. Une vieille dame(l) de soixante-dix-neuf ans habitait, rue du Pont-Neuf, avec une bonne à laquelle elle avait accordé sa confiance. La servante n’était pas sans savoir que sa maîtresse lui léguait quelques milliers de francs par testament. Elle trouvait sans doute que la vieille dame vivait trop longtemps. Un jour un régiment défile dans la rue ; elle entraîne sa maîtresse à la fenêtre ouverte et essaye de la jeter sur le pavé. La vieille dame résiste, revient dans la chambre, et la bonne essaye de l’étrangler ; mais, comme elle poussait des cris terribles, elle lui enfonce la main si violemment dans la bouche qu’elle arrache la luette. Des voisins accourent, la bonne est arrêtée et la vieille dame a guéri.

M. Fredet, médecin expert à Clermont-Ferrand, a rapporté le fait suivant (2) : H est appelé à constater la mort d’un homme qui avait succombé une heure après que, dans une rixe, un individu lui avait serré le cou assez violemment.

L’autopsie fut faite et amena la découverte d’un abcès de l’épiglotte. La tentative de strangulation n’avait pas pro-

(1) Observation 29.

(2) Observation 35.

voqué, en une heure, la formation de cet abcès, et elle n’était pas, par conséquent, la cause de la mort.

Lésions internes. — Elles sont mieux connues que dans la pendaison ; elles sont bien plus nombreuses dans la strangulation à la main que dans la strangulation à la ficelle.

Ce sont d’abord des suffusions sanguines qui siègent à l’intérieur du tissu cellulaire, autour du cou. Elles ont souvent la grosseur de lentilles ou de petits pois; on les trouve plus souvent dans le tissu cellulaire qui double la région sus-hyoïdienne et le muscle sterno-mastoïdien, que sous la peau ; elles sont tantôt disposées en nappes, tantôt en noyaux.

Dans une affaire qui se déroulait aux assises d’Angoulême (1) et où je fus commis, j’eus l’occasion de discuter la valeur de ces suffusions sanguines. Il s’agissait d’un gendre, gros fermier, qui devait servir une rente viagère à sa bellemère. Un jour celle-ci fut trouvée sous une pile de bois qui semblait s’être écroulée sur elle. Le gendre déclara que sa belle-mère avait été tuée par la chute des bûches. Le médecin légiste qui examina le corps constata qu’il n’y avait aucune trace de violence, mais qu’il existait le long de la trachée quelques érosions sans coup d’ongles bien marqués (le gendre portait les ongles très courts), et dans le tissu cellulaire une multitude de suffusions sanguines qui formaient de véritables nappes dans la gaine des vaisseaux; enfin il y avait une ecchymose rétro-pharyngienne.

Aux assises un médecin appelé par la défense soutint que toutes ces lésions avaient pu être produites par la chute des madriers; il s’appuyait sur cette affirmation, au moins étrange, que, quand des madriers tombent de haut, ils produisent des lésions plus minimes que quand ils tombent de plus près.

Je n’ai pas admis cette théorie, Messieurs, et j’ai soutenu qu’il s’agissait bien, dans l’espèce, d’un cas de strangulation.

(1) Observation 26.

Ce fut aussi l’avis des jurés, et le gendre, qui avait été inculpé, fut condamné.

Les ecchymoses peuvent s’étendre aux muscles pectoraux.

Les lésions du cou que nous venons d’étudier sont presque constantes, il en est d’autres qui sont moins fréquentes: ce sont les fractures du larynx et de l'os hyoïde. Il faut, Messieurs, bien s’expliquer sur cette question des fractures du larynx, car vous pouvez être appelés à vous prononcer aux assises, et, en ce moment même, à propos de l’affaire de la Blancarde qui sera jugée à nouveau dans quelques semaines, une discussion est pendante à ce sujet.

Lorsqu’un individu est encore jeune, bien entendu je ne parle pas ici des nouveau-nés, le larynx est souple, cartilagineux, bien entouré de parties molles; il est très difficile de le briser. Même chez un individu qui a atteint l’âge adulte, qui a vingt-cinq à trente ans, les fractures du larynx ne sont pas faciles à réaliser. Il faut prendre le larynx à deux mainsf le presser comme on comprimerait une amande pour la casser, et s’y reprendre souvent à plusieurs fois avant de produire une fracture.

Dans l’affaire de la Blancarde, Marie Michel, une jeune fille de dix-huit ans, s’est accusée d’avoir étranglé sa bienfaitrice; le larynx a été fracturé. A l’audience les avis ont été partagés. Des médecins ont dit que les fractures du larynx étaient faciles et fréquentes ; d’autres ont soutenu, au contraire, qu’elles étaient rares et difficiles à produire. D’autres médecins légistes, consultés par les avocats, ont donné leur opinion par correspondance. Permettez-moi, Messieurs, d’ouvrir à ce propos une parenthèse. Quand un avocat vous demandera votre avis par correspondance, pesez avec le plus grand soin les termes de votre réponse. Il est possible que l’avocat, pour les besoins de la cause, ne lise pas, à l’audience, votre lettre en son entier. Il est possible qu’il en passe sous silence certaines phrases, dont l’omission dénaturera le sens de votre consultation.

En thèse générale, s’il est très difficile de briser le larynx

d’individus jeunes, rien n’est plus aisé au contraire que de fracturer le larynx d’un vieillard, quand il commence à s’ossifier, et c’est ce que les experts du procès de la Blancarde n’ont peut-être pas suffisamment mis en lumière.

D’un autre côté, les apophyses de la partie postérieure du cartilage thyroïde se brisent facilement, et il ne faut pas confondre la fracture de ces apophyses avec celle du cartilage lui-même; je n’ai pas constaté une seule fois une fracture du cartilage cricoïde ou du cartilage thyroïde dans son corps même, chez un adulte, après une tentative de strangulation soit à la main, soit à la ficelle; mais j’ai vu souvent des fractures des apophyses thyroïdes et de l’os hyoïde.

Vous devrez procéder ensuite avec le plus grand soin à l 'examen de la muqueuse pharyngienne ; j’insiste sur cet examen, parce qu’il vous permet de constater l’existence de l’ecchymose rétro-pharyngienne dont je vous ai déjà parlé à propos de la pendaison. J’ai souvent retrouvé cette ecchymose, notamment chez la domestique d’un horloger du Palais- Royal, que son mari avait étranglée.

L’ecchymose rétro-pharyngienne peut être très limitée ; elle est quelquefois énorme, ainsi que je vous l’ai dit, et s’étend jusqu’au médiastin.

11 existe en outre, tant que la putréfaction n’a pas commencé, un pointillé hématique sur le larynx et la trachée; mais vous aurez rarement l’occasion de le constater, car dans l’immense majorité des cas, les autopsies médicales ne sont pratiquées que lorsque la putréfaction s’est déjà établie.

Enfin l'on trouve quelquefois, sous la muqueuse du larynx, du sang extravasé en nappe, témoignant des violences exercées.

On a noté quelquefois la rupture de la tunique interne des carotides, dans la strangulation à la ficelle. Mashka dit l’avoir observée une fois dans un cas de strangulation à la main.

Des discussions passionnées se sont élevées pour savoir si oui ou non, il y avait de la spume dans les bronches et la trachée.

Les uns, avec Morgagni qui avait déjà constaté ce caractère, ont soutenu qu’il y avait toujours, dans la strangulation, une écume plus ou moins colorée, parfois sanguinolente, dans les bronches. Les autres, au contraire, ont déclaré qu’il n’y en avait jamais. Les deux opinions adverses s’appuyaient du reste sur des observations.

La vérité est qu’il y a souvent de la spume dans les bronches, et cette spume, quelquefois blanche, est le plus ordinairement rosée, presque sanguinolente dans certains cas. Il y en a peu chez les nouveau-nés, chez les individus qui ont été étranglés sans grandes violences. Mais si la victime s’est débattue pendant un certain temps et si la mort a tardé, il y aura de la spume et elle sera colorée. Il y a là une relation de cause à effet sur laquelle j’insiste avec intention. On a même trouvé, dans la trachée et les bronches, du sang pur.

Au point de vue de Yexamen des poumons t nous avons deux points importants à noter :

Je ne vous parle que fort peu de la congestion des poumons; au moment où vous pratiquerez l’autopsie, la putréfaction aura le plus souvent fait son œuvre. Vous vous trouvez alors en présence d’un engouement des poumons post mortem , que vous ne pouvez différencier d’une congestion qui se serait produite pendant la vie.

Vous constaterez de l’emphysème pulmonaire, qui a son siège vers les lobes antérieurs et au niveau des bords du poumon. Il se manifeste sous forme de petites plaques soulevant la plèvre ; il est dû à des* ruptures alvéolaires qui ont laissé pénétrer l’air sous la plèvre et qui ont été causées par les efforts violents d’inspiration de la victime. Vous rechercherez aussi avec le plus grand soin les noyaux d’apoplexie pulmonaire ; ils sont rares dans la pendaison, très rares dans la suffocation ; ils n’existent pas comme noyaux visibles à l’œil nu dans la submersion. On les trouve surtout dans les cas de strangulation à la main. Leur étendue varie de la largeur d’une pièce de vingt centimes aux dimensions d’une pièce de cinq francs.

Gomment faut-il expliquer leur production? On a dit que lorsqu’un individu fait de violents efforts pour respirer, il peut, tout aussi bien qu’il rompt ses alvéoles pulmonaires, déchirer les tuniques des petits vaisseaux pulmonaires : la rupture de ces vaisseaux déterminerait la production des noyaux apoplectiques.

C’est possible, mais il y a autre chose : les individus qui ont échappé à une tentative de strangulation ont de l’aphonie comme les pendus qui ont survécu à leur pendaison. Cette aphonie paraît être en rapport avec des froissements du pneumogastrique et du nerf laryngé supérieur.

En 1870, pendant le siège de Paris, les mobiles qui campaient dans les fossés, étaient pris de frissons, devenaient aphones, et entraient à l’hôpital pour se faire soigner. Ils étaient atteints de bronchite ; peu après leur arrivée à l’hôpital ils s’endormaient, puis au bout de quelques heures ils se réveillaient, les voies respiratoires encombrées de spume bronchique. Ils étaient pris de catarrhe suffocant, rapidement mortel. A l’ambulance de Javel, dont j’étais chargé, j’ai constaté que tous avaient des noyaux apoplectiques dans les poumons. Cette constatation, faite par moi à l’ambulance de Javel, M. Ranvier, qui avait un service au Valde-Grâce, l'avait faite de son côté.

L’aphonie dont souffraient ces malheureux nous avait surtout frappés. Nous avons fait des expériences sur des animaux : nous avons sectionné les pneumogastriques chez des chiens que nous avons ensuite ouverts : ils avaient tous, dans leurs poumons, des noyaux apoplectiques.

Je me suis déjà expliqué devant vous sur la valeur des ecchymoses sous-pleurales et sous-péricardiques ; je n’y reviens pas. Tardieu (1), dans sa XIIe et sa XIIIe observation, cite deux cas de strangulation où. ces ecchymoses étaient manifestes ; dans la XIIe il y avait strangulation par un lien. Rappelez-vous que ces ecchymoses

(1) Tardieu, Étude médico-légale sur la pendaison , la strangulation et la suffocation, 2e édit. Paris, 1879.

existent dans quelques cas et qu’il faut les rechercher.

Etat du cœur. — Les ecchymoses sous-péricardiques sont rares; le cœur est rempli d’un sang fluide et noir, quelquefois on y trouve de petits caillots.

Le cei'veau est congestionné.

Au point de vue médico-légal nousne pouvons tirer aucune donnée de ces diverses constatations.

La strangulation et la suffocation sont ordinairement combinées, parce que le meurtrier pour étouffer les cris de la victime, place la main sur sa bouche et réalise ainsi l’occlusion des voies respiratoires, telle qu’elle est nécessaire pour amener la suffocation.

Lorsque j’ai étudié la pendaison devant vous, j’ai beaucoup insisté sur la distinction, nécessaire à faire, entre la pendaison pratiquée pendant la vie et la suspension faite après la mort pour dépister la justice et faire croire à un suicide, alors qu’il y a eu réellement un assassinat. Ici, c’est tout autre chose. Lorsqu’on se trouve en présence d’un cas de strangulation, la première idée qui surgit est celle d’un crime. Les cas de simulation sont rares, mais il faut songer à leur possibilité ou à des apparences parfois trompeuses.

Tardieu (1) et Devergie ont été commis dans une affaire de ce genre.

Le 30 janvier 1831, on avait trouvé, enfermé dans une malle, envoyée de Châteauroux, le cadavre d’un individu nommé Poiriée-Desfontaines. Le corps était replié sur luimême, la tête au fond dans un angle, les cuisses et les jambes fléchies; une ficelle assez forte, tournée autour du cou, passait derrière le dos et se rattachait à. la cuisse. On crut d’abord à une strangulation. 11 n’en était rien. Tardieu et Devergie constatèrent que la mort était due à une fracture du crâne ; le corps n’avait été ainsi ligotté par le meurtrier, qu’aûn de le faire tenir dans la malle.

Une question médico-légale bien plus difficile à ré-

(1) Tardieu, Étude mé /ico-légale sur la pendaison , la strangulation el la suffocation, 2e édit. Paris, 1879, p. 227.

soudre est la simulation d’une strangulation incomplète. Ce sont précisément les strangulations auxquelles on échappe qui donnent lieu à des simulations de crimes qu’il est difficile de dépister. Il faut donc que vous sachiez distinguer une tentative de strangulation pour pouvoir répondre aux questions du juge d’instruction; j’ajoute immédiatement que, pour laisser quelques traces, la tentative doit être sérieuse.

Il y a quelques années (1), une femme prétendit qu’elle avait été surprise dans sa cuisine par deux individus, dont l’un aurait tenté de l’étrangler, pendant que l’autre s’emparait d’une vingtaine de mille francs déposés dans le coffre-fort. Le mari porta plainte. Je fus commis avec M. Descoust. Nous ne pûmes constater aucun signe de strangulation. Il ne nous fut pas difficile de démontrer que cette histoire avait été inventée à plaisir par la femme et son amant, de complicité avec le mari. L’argent fut retrouvé.

La tentative de strangulation est souvent surajoutée à d’autres tentatives criminelles, telles que le viol et le vol.

Ainsi que nous l’avons vu dans la pendaison, dès que le lien qui serre le cou de la victime est écarté, la face devient très rouge, congestionnée, turgide ; en même temps, elle se couvre d’un piqueté hémorrhagique, qui se manifeste également sur les conjonctives, et qui a une réelle valeur.

Du côté du cou, il subsiste une certaine tuméfaction ; il y a une douleur, quelquefois assez vive, qui dure assez longtemps. Il y a de la dysphagie. On constate la présence d’ecchymoses . sous-cutanées. Lorsque l’individu a survécu deux ou trois jours, ces ecchymoses n’ont pas les mêmes caractères que celles dont vous constatez l’existence après la mort. Il y a épanchement sanguin, par conséquent coloration noirâtre de la peau, d’abord circonscrite ; mais l’ecchymose s’étend

(I) Observation 33.

peu à peu, se diffuse, et en même temps elle change de couleur, passant du noir au bleu, puis au vert et au jaune. Ces ecchymoses ne paraissent pas toujours le premier jour, mais souvent le second ou le troisième. Elles sont bien plus larges, bien plus étendues, bien plus diffuses que les ecchymoses que vous constaterez sur le cadavre d’un individu mort à la suite d’une tentative de strangulation ; vous y trouverez plus facilement l’empreinte du pouce, tandis que, lorsqu’un individu a succombé, ce sont surtout les stigmates onguéaux qui prédominent.

Enfin on a noté, chez les personnes qui ont survécu, la production d’un phlegmon des parties contuses; mais c’est un phlegmon qui ne s’accompagne pas de üèvre et qui ne suppure pas. Je dirai volontiers que c’est une fluxion : le tissu cellulaire s’infiltre en effet de sérosité ou même de sang, à la suite de la violence qu’il a subie, et c’est pendant la période de résorption que cette fluxion apparaît; mais je le répète, il n’y a pas de suppuration.

Au point de vue des troubles nerveux, il faut particulièrement insister sur Y aphonie. Elle est constante dans les tentatives poussées un peu loin ; elle est complète. Presque tous les individus qui ont simulé une tentative de strangulation, ont traduit aphonie par mutisme. Les gens aphones peuvent parler sans faire résonner leur larynx, ils se font admirablement comprendre : à aucun moment ils ne sont muets et à aucun moment ils n’ont d’aphasie.

L’aphonie peut persister huit, dix et même quinze jours, suivant l’intensité des violences subies par le larynx.

Je vous ai dit qu’il y avait de la dysphagie.

On a constaté quelquefois, mais beaucoup moins souvent, que chez les individus qui ont survécu à une tentative de pendaison, de l’amnésie, et cette perte totale du souvenir de ce qui a précédé ou suivi la tentative de strangulation, embarrasse toujours le juge d’instruction, qui est tenté d’y voir une simulation.

Il y a ordinairement perte de connaissance ; celle-ci peut

se prolonger deux et même trois jours; il y a là une sorte d’état de demi-commotion, accompagnée de troubles nerveux divers; des convulsions, des crises hystériformes peuvent éclater pendant les quelques jours qui suivent.

Enfin, même lorsque les individus ont échappé à l’acte, la mort peut survenir au bout de deux, trois ou huit jours, par congestion pulmonaire, comme dans la pendaison.

Comment utiliserons-nous ces données en présence d’une accusation dans le genre de celle-ci :

C’était sous le second Empire. Une jeune fille habitant les environs de Paris, appartenant à une famille riche et distinguée, ayant même des relations dans le monde diplomatique, rentre un jour chez elle, très émue. Elle explique par gestes qu’elle veut parler et qu’elle ne le peut pas ; elle est atteinte de mutisme. On lui donne de quoi écrire, et alors elle raconte qu’elle a été surprise dans la rue par un individu qui lui a sauté à la gorge et qui lui a donné deux coups de poignard. Elle avait, en effet, dans le corsage et le corset deux trous paraissant provenir de coups de couteau. Elle expliquait, en outre, qu’elle avait dû être attaquée par vengeance, parce quelle avait découvert un complot tramé contre la vie de l’empereur Napoléon III.

Une enquête est ordonnée, mais le juge d’instruction n’est pas convaincu de la réalité de l’agression, il s’imagine qu’il se trouve en présence d’une simulatrice.

Tardieu est chargé de l’expertise, et, immédiatement il reconnaît la supercherie. Il dit, dans la conversation, sans s’adresser directement à la jeune fille, que l’aphonie, à la suite des tentatives de strangulation, ne dure, en général, que deux jours. Trente heures après, la jeune fille parlait. Tardieu alors la pria de revêtir le corset et la robe troués par les coups de poignard. Quelque effort que fit la jeune fille, il ne lui fut pas possible de faire correspondre les coupures pratiquées dans ces deux vêtements. Elles ne concordaient pas, parce qu’elles avaient été faites séparément.

Mlle X... dut avouer sa supercherie.

(Test là un cas type.

Dans l'affaire Armand et Roux, les choses étaient plus compliquées et les passions politiques avaient contribué à les envenimer. M. Armand était à la tête du parti catholique de Montpellier; il n’était pas très aimé de ses concitoyens. Le 7 juillet 1863, à huit heures du soir, on trouva dans la cave de sa maison, son domestique, nommé Maurice Roux, étendu sur le sol, à demi étranglé. Une ficelle faisait huit à dix fois le tour du cou, mais les chefs n’étaient pas arrêtés par un nœud. Les pieds étaient attachés à la hauteur des chevilles par un mouchoir marqué aux initiales de M. Armand. Les mains étaient liées derrière le dos, mais d’une façon assez lâche.

Cet homme râlait et son pouls était faible, au dire du premier médecin qui fut appelé. Un deuxième médecin constata, une demi-heure plus tard, que le pouls était normal et que Roux respirait bien.

Le juge d’instruction, le procureur impérial interrogent l’accusé; il fait signe qu’il ne peut parler, il est atteint de mutisme et il écrit sa déposition. Il accuse son maître M. Armand d’avoir voulu l’assassiner, parce qu’il aurait dit que sa maison était une sale baraque. Il aurait été surpris par M. Armand dans la cave où il chargeait du bois, à sept heures du matin; M. Armand, en l’apostrophant, lui aurait asséné un coup de bûche derrière la tête et aurait ensuite essayé de l’étrangler, après l’avoir ligotté.

M. Armand est arrêté : il fait neuf mois de prison préventive. L’enquête se poursuit, le premier médecin commis constate derrière le cou de Maurice Roux, une petite écorchure au niveau de l’insertion du trapèze. Les experts se laissent prendre au roman inventé par Roux, ils n’jnsistent pas sur l’aphonie qui suit toujours les tentatives de strangulation ; ils la confondent, eux aussi, avec le mutisme.

La condamnation de M. Armand semblait certaine quand, fort heureusement, ses défenseurs consultèrent Tardieu; et, à ce propos, vous pouvez juger jusqu’à quel point les pas-

sions politiques étaient surexcitées, par le fait suivant : Lorsqu’on apprit à Montpellier qu’un des avocats de la ville s’était chargé de la défense de M. Armand, la populace pilla sa maison. L’affaire, pour cause de suspicion légitime, fut transférée de la cour d’assises de l’Hérault à celle des Bouches-du-Rhône.

Tardieu parvint à dépister la supercherie de Maurice Roux: je ne puis que vous renvoyer au remarquable rapport de l’éminent médecin légiste, que vous trouverez tout au long dans son Étude médico-légale sur la 'pendaison , la strangulation et la suffocation. 11 est trop long pour que je vous le lise ici; je ne vous en indiquerai que les points principaux ; tel qu’il est, il peut être considéré et il restera comme un chef-d’œuvre dans l’histoire de la médecine légale.

Tardieu démontra d’abord qu’il était facile de se lier les mains delà façon dont celles de Roux avaient été liées, et il répéta l’expérience devant la Cour. Le serrurier Jean Servent , qui avait dégagé les liens de Roux, dit dans sa déposition : « Les mains étaient placées derrière le dos, attachées l’une à l’autre par une corde de 6 millimètres de diamètre. La main droite était retenue par dix tours et chaque tour par un nœud. La corde qui enroulait ce poignet était très serrée. L’autre main était retenue par une corde qui faisait trois fois le tour du poignet, et par un seul nœud. Une seule corde reliait les deux mains ; la longueur de cette corde était celle d’un doigt. »

Rien n’est plus commun que de voir des suicidés qui se lient les mains, parce qu’ils se défient de l’énergie et de la constance de leur résolution; plusieurs des individus qui se sont pendus à Mazas et dont je vous ai montré les dessins se sont liés les mains : personne, à coup sur, ne les avait aidés.

Il ne fut pas difficile non plus à Tardieu de démontrer que lorsqu'un individu en étrangle un autre il ne passe pas six ou dix fois la ficelle autour du cou de sa victime. L’assassin ne multiplie pas les tours de ficelle, il se contente P. Brouardel. — La Pendaison. 15

d’une constriction directe, violente et assez énergique pour amener la mort. De plus, cette ficelle n’était pas nouée ; « ce qui, dit Tardieu, ne pourrait s’expliquer que par celte circonstance, que le meurtrier aurait serré très fort, de façon à n’avoir pas besoin d’assujettir ce lien, la strangulation ayant été opérée d’un seul coup. Or les marques de cette constriction très forte, qui seraient restées profondément empreintes sur la peau du cou, font précisément défaut. »

Le coup porté au niveau de l’insertion du trapèze aurait, lui aussi, dû donner naissance à une ecchymose, et il n’y en a pas eu. La place était en outre fort mal choisie, s’il s’agissait d’étourdir la victime.

Roux a prétendu que c’est à sept heures du matin que son maître l’aurait frappé. Il fut retrouvé à huit heures du soir, quand la cuisinière descendit à la cave pour y chercher du vin. Or, il savait fort bien que M. Armand soupait à huit heures et que la bonne descendait tous les jours à la même heure dans la cave pour y chercher du vin.

C’est peu avant cette heure qu’il a fait sa tentative de strangulation, et non pas le matin. 11 n’est pas resté douze heures à demi étranglé. Tous les témoins ont affirmé que le lien qui entourait le cou de Roux était très serré : cette assertion est parfaitement exacte. Rappelez-vous ce que je vous ai dit plus haut : le resserrement du lien autour du cou résulte du gonflement spontané qui s’opère dans les parties molles du cou sous l’influence d’une constriction d’abord modérée, mais qui s’accroît graduellement. Vous connaissez tous ce sentiment de gêne d’abord léger et presque insignifiant que l’on ressent quand on met un faux col un peu étroit; peu à peu la face et le cou se congestionnent, la gêne augmente, devient insupportable et l’on est obligé de déboutonner son col.

Roux, qui n’avait probablement pas serré la ficelle très fortement^ subi un commencement d’asphyxie, et a failli devenir la victime de sa tentative de simulation.

M. Armand fut acquitté.

Il n’y avait pas trois semaines que cette affaire avait été jugée, lorsqu’une jeune fille qui habitait rue de Lourcine fut trouvée dans la même situation que Roux. Elle accusa son maître d’avoir voulu l’étrangler parce qu’elle n’avait pas voulu accepter certaines propositions. Ici encore la simulation put être démontrée, ainsi que dans le cas d’une vieille femme dont Lorain a rapporté l’observation.

Je ne crois pas qu’il y ait eu depuis cette époque des strangulations aussi bien simulées. Elles avaient été mises à la mode par l’affaire Armand. La mode a passé. Elle reviendrait peut-être si un procès retentissant frappait de nouveau l’imagination des simulateurs.

Dans tous les cas, il est nécessaire que vous sachiez que les individus qui veulent faire une simulation de ce genre sont assez au courant de toutes les discussions qui ont lieu aux assises : elles sont reproduites par les journaux ; ils peuvent même avoir lu quelque livre traitant des questions médico-légales : mais souvenez-vous aussi qu’ils ne savent pas faire la différence entre l’aphonie et l’aphasie, et c’est grâce surtout à celte erreur que vous les démasquerez.

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