‹ La pendaison, la strangulation, la suffocation, la submersionChapitre 25 sur 48 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Messieurs,

La suffocation et la submersion pourraient ne constituer qu’un seul groupe. Mais les conditions médico-légales dans lesquelles elles se produisent et, par suite, les conditions de l’expertise ne sont pas les mêmes dans la suffocation et la submersion, nous ne les confondrons donc pas.

La suffocation est, en général, due à un accident, aussi les enquêtes médico-légales ont souvent, lieu au civil; il s’agit dans ces cas d’ouvriers enfouis dans une sablière, dans une mine, etc. L’expertise médico-légale, au civil, est au moins aussi compliquée qu’au criminel ; de plus, dès qu’il s’agit de dommages-intérêts trois experts sont commis, tandis qu’il n’en faut qu’un au criminel, même dans une affaire capitale’

Définition. — La mort par suffocation comprend tous les cas dans lesquels un obstacle mécanique à l’arrivée de l’air dans les organes respiratoires constitue le seul élément morbide. Cette définition, qui est de M. Morache, professeur de médecine légale à la Faculté de Bordeaux (1), doit être complétée par ces mots: <' sauf les cas de pendaison, de strangulation et de submersion ».

(1) Morache, Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, article Suffocation.

La suffocation peut se produire par occlusion des voies aériennes, lorsqu’un corps étranger a pénétré dans la trachée ou l’œsophage accidentellement ou à la suite d’une manœuvre criminelle; par occlusion des orifices de la respiration (narines et bouche), l’application sur le visage d’un masque de poix en est le type le plus complet; par enfouissement dans la terre ou dans un milieu pulvérulent; enfin, par compression des parois thoraciques et de l’abdomen dans les foules, ainsi qu’on l’a observé en plusieurs circonstances, notamment à l’occasion de feux d’artifices ou de grandes réjouissances publiques.

Mécanisme de la mort. — Qu’il y ait occlusion de la trachée, des narines ou de la bouche, le mécanisme de la mort est un : c’est une suffocation brusque ou du moins assez rapide par suite de la non-pénétration de l’air dans les bronches. A l’inverse de ce qui se passe dans la pendaison et la strangulation par un lien, la circulation encéphalique n’est pas gênée, le cœur bat très longtemps après la cessation des mouvements respiratoires. Aussi n’est-il pas rare qu’on puisse rappeler à la vie des individus qui sont restés enfouis pendant quelques heures sous un éboulement.

Introduction de corps étrangers dans les voies aériennes. — Nous avons, dans ce cas, des questions médico-légales assez imprévues à résoudre :

Introduction de corps liquides. — Un individu avait eu la mauvaise idée d’accepter à dîner chez des personnes qui lui servaient une rente viagère. Il avale son café de travers, et meurt suffoqué. Le commissaire de police intervient ; un juge d’instruction est commis; il se demande si, par hasard, il n’y aurait pas eu, dans cette affaire, plus qu’une coïncidence fâcheuse ; l’enquête se poursuivit, elle fut fort désagréable aux personnes, parfaitement innocentes d’ailleurs, qui servaient au défunt une pension viagère.

Vous savez tous par expérience ce que c’est que d’avaler

CORPS ÉTRANGERS

de travers ; c’est un accident vulgaire et qui a rarement de graves conséquences; cependant, si le liquide avalé pénètre jusque dans les bronches, il peut y avoir, surtout chez les enfants, une inflammation et même une gangrène du tissu pulmonaire.

Les enfants au biberon avalent souvent de travers ; les vieillards, les paralytiques généraux en particulier, qui mangent gloutonnement, succombent parfois à des accidents de ce genre.

Au lieu de pénétrer dans les voies aériennes de dehors en dedans, les liquides peuvent y arriver du dedans en dehors ; les bronches peuvent être obstruées par du pus, provenant d’un abcès de l’arrière-gorge ; par du sang, dans une opération de trachéotomie; un kyste hydatique, un abcès pleurétique peuvent se vider dans les bronches; enfin, celles-ci peuvent être remplies de sang à la suite de la rupture d’un anévrysme.

On trouve un jour un cadavre, au pied d’un banç de l’avenue de l’Observatoire. Le corps était couvert de sang; ce n’était, pour me servir de l’expression pittoresque du commissaire de police qui avait fait le constat, qu’tm caillot de sang. Le corps fut porté à la Morgue; il était naturel de penser que l’individu avait dû recevoir des coups de couteau. Nous avons déshabillé et lavé le cadavre avec le plus grand soin : il n’avait pas une égratignure. Nous avons alors, en pratiquant l’autopsie, ouvert sur place la trachée et les bronches, nous avons trouvé un caillot qui obstruait la trachée, nous avons pu le suivre jusqu’à une caverne pulmonaire, dans laquelle un anévrysme s’était rompu.

Le docteur Lamoureux a publié l’observation d’un malade atteint de fièvre typhoïde. Une épistaxis eut lieu pendant la nuit, le liquide pénétra dans la trachée et les bronches, la mort eut lieu par suffocation (1).

(1) Voy. Obs. 1, p. 410. — M. Lamoureux donne à cette observation le titre de Mort subite %ar submersion. Il s’agit pour nous d’une suffocation et non d’une submersion.

Des matières vomies peuvent également pénétrer dans la trachée, surtout chez les enfants:

Un petit garçon d’une vingtaine de mois était sur les genoux de sa mère pendant que le père était encore au lit dans la pièce voisine. Impatienté par les cris de l’enfant, le père ouvre la porte et lui dit d’un ton menaçant : « Te tairas-tu, bougre! » L’enfant se tait, pousse un soupir et meurt. Il venait de boire un peu d’eau sucrée et on retrouva, à l’autopsie, le même liquide gluant, un peu jaunâtre, dans l’estomac et dans la trachée ; il avait dû s’introduire dans la trachée, au moment où l’enfant, pris de peur à la menace de son père, fit une inspiration désordonnée (1).

Il est arrivé à Gorvisart un fait à peu près semblable. Voici comment Laënnec le raconte (2) :

« Le professeur Gorvisart, voulant exercer une surveillance inattendue sur quelque partie du service de l’hôpital des Cliniques, y vient un soir contre son habitude: il entre chez le concierge, qui dans ce moment digérait un dîner trop bachique. Cet homme, surpris, éprouve des nausées, fait un violent effort pour ne pas vomir, tombe à terre et expire.

« A l’ouverture du corps on trouva les bronches, la trachéeartère et le larynx remplis d’aliments à moitié digérés. )»

Vous pourrez vous trouver en présence de cas analogues à celui-ci, qu’il faut que vous connaissiez.

Les alcooliques sont souvent pris d’envie de vomir, mais ils sont parfois couchés dans une position peu favorable à l’expulsion des matières vomies; et ils sont, en outre, à moitié inconscients ; il arrive fréquemment que les ivrognes se noient dans leurs vomissements par pénétration dans les voies aériennes des matières emmagasinées dans le pharynx.

Introduction de corps solides dans le pharynx. — Les suffocations au tampon sont peu fréquentes dans l’infanti-

(1) Dr Miquel d’Amboise, Gaz. des hôpitaux, 1848.

(2) Laënnec, Traité de l’auscultation médiale, 3e édit., t. I, p. 259.

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eide, ou du moins vous les constaterez rarement, peut-être parce que le tampon est retiré après la mort de l’enfant. 11 y a parfois des erreurs à savoir éviter :

Une vieille femme est trouvée dans son appartement, râlant, avec un tampon de linge entre les lèvres : elle meurt sans avoir pu donner aucune explication, et son corps est envoyé à la Morgue; le commissaire de police crut à un assassinat et l’enquête fut dirigée dans ce sens. A l’autopsie, nous avons constaté que cette femme avait une perforation syphilitique de la voûte palatine; elle avait l’habitude de l’obturer avec un petit tampon de linge. Elle était atteinte d’une pneumonie, et c’est dans un accès de délire que le tampon s’était déplacé et qu’il était venu tomber entre les dents.

Les individus bien portants peuvent être, aussi bien que des malades, victimes de l’ingestion de corps solides.

M. Tourdes en a cité un exemple curieux. C’était pendant l’invasion prussienne de 1870. Des soldats allemands étaient logés et nourris dans un château des environs de Strasbourg; un jour, pendant qu’ils mangeaient, assis autour d’un plat, dans lequel ils piquaient des morceaux de lard au bout de leur fourchette, l’un de ces militaires mourut subitement. L’autopsie fut faite par M. Tourdes, qui trouva sur le larynx un morceau de lard de 11 centimètres de long sur 7 centimètres de large; l’ouverture du larynx était hermétiquement fermée ; l’estomac contenait des morceaux de lard de dimensions presque analogues.

J’ai eu à faire l’autopsie d’un homme qui était mort subitement en passant devant la Morgue. On le porta immédiatement dans cet établissement. C’était le 6 janvier, jour des Rois. Cet homme avait mangé de la galette, et il avait le larynx absolument recouvert par un morceau de galette mâché et trituré avec de la salive. La masse pâteuse était devenue tellement homogène et elle était appliquée à ce point sur le larynx, qu’on aurait pu mouler l’empreinte que le larynx y avait laissée.

Ce genre d’accidents arrive surtout aux paralytiques géné- P. Broüardel. — La Pendaison, 25

raux : il faut prévenir les familles de leur possibilité, lorsqu’elles gardent chez elles un paralytique général qui n’est pas dangereux.

Le fait est bien connu dans les asiles, où l’on est obligé de surveiller les aliénés à cet égard. Ils mangent vite, gloutonnement; ils mangent beaucoup. L’incoordination des mouvements existe chez eux aussi bien dans la déglutition que dans les autres fonctions; ils accumulent dans leur pharynx, sans l’avaler, une masse d’aliments â peine mâchés; il n’est pas rare de trouver dans l’arrière-gorge des paralytiques généraux des paquets de bœuf bouilli.

A côté de ces accidents il faut en placer d’autres, tel que le cas d’un enfant de dix-huit mois, qui dormait la bouche ouverte et auquel son frère avait laissé tomber, en jouant, une bille dans la gorge. Cet enfant mourut suffoqué.

En Europe, la suffocation n’est pas un procédé de suicide usité; il n’en est pas de même ailleurs. M. Morache(l) raconte qu’en Chine c’est au contraire un mode de suicide pour les gens distingués. Quand une jeune personne a cessé de plaire à son protecteur, quand un jeune homme a vidé sa bourse et qu’il ne sait plus comment la remplir, ils prennent une feuille d’or laminé très mince, ils l’appliquent exactement sur la bouche, les lèvres ouvertes, ils l’aspirent ensuite d’un seul coup, de façon à fermer complètement la glotte; l’asphyxie est rapide, la plupart de ces désespérés réussissent du premier coup. C’est un procédé de suicide élégant, mais je doute fort qu’il s’acclimate chez nous.

Les corps étrangers qui pénètrent dans le larynx sont très nombreux ; avant d’en faire l’énumération, je dois insister sur divers accidents qui ont été observés.

Certains dentistes, qui avaient endormi leurs clients pour leur arracher une dent, ont laissé tomber la dentextraite dans le larynx, et la mort a été le résultat de cette maladresse.

A Cincinnati, aux État-Unis, un dentiste a fait mieux : il a

(1) Morache, Pékin et ses habitants ( Annales d’hygiène publique et de 'médecine légale , 1870, t. XXXIIT, p. 50).

CORPS ÉTRANGERS

laissé tomber dans l’arrière-gorge de son client, qui en est mort, non seulement une dent, mais le bouchon qui lui avait servi à tenir les mâchoires du patient écartées.

Des sangsues ont pénétré dans le larynx et en se gonflant de sang l’ont oblitéré ; cet accident arrive surtout aux chasseurs ou aux militaires qui, poussés par une soif ardente, boivent de l’eau puisée dans une mare et ingurgitent ainsi une ou deux sangsues.

Je vous ai déjà parlé de l’introduction des aliments dans les bronches. Quelques individus sont plus facilement exposés à ces accidents : ce sont ceux qui ont une anesthésie de la muqueuse pharyngienne; celte anesthésie s’observe après la diphtérie et dans certaines affections nerveuses. Vous savez que quand nous voulons faire le diagnostic de l’hystérie, nous cherchons, en enfonçant le doigt dans la gorge et jusque dans le larynx du malade, à provoquer le réflexe pharyngien.

C’est justement la révolte du larynx, chatouillé, impressionné par la pénétration d’un corps étranger, qui provoque la toux et des efforts d’expulsion ; si le larynx est insensible, il ne réagit pas.

Quand un corps étranger pénètre dans les voies aériennes, on sait ordinairement, par les commémoratifs, quelle est sa nature. Mais, dans certains cas, on n’a aucune donnée sur laquelle on puisse s’appuyer.

Pendant le cours de mes études, j’allai voir un de mes amis qui était interne à l’hôpital Lariboisière; pendant que nous déjeunions, l’économe de l’hôpital, tout ému, amène à la salle de garde sa petite fille qui suffoquait; elle était bien portante quelques instants avant, et rien ne pouvait nous éclairer sur la cause des accidents.

La suffocation était telle que nous pratiquâmes immédiatement la trachéotomie; nous retirâmes de la trachée un petit noyau, ou si vous voulez, une petite boulette d’apparence graisseuse ; au microscope, nous pûmes constater que celte boulette était un ganglion bronchique tuberculeux.

Vous savez que lorsqu’un ganglion devient le siège d’une

Corps etrangers des voies respiratoires.

inflammation, il gonfle et le tissu cellulaire qui l’entoure participe à ce gonflement; quand l’inflammation cesse, ce gonflement disparaît. Lorsque le ganglion a été irrité plusieurs fois ainsi, il s’indure ; le tissu cellulaire devient également -scléreux ; s’il s’agit d’un ganglion bronchique, il est peu à peu poussé vers la trachée ou la bronche, qu’il comprime, il y fait une saillie et, ainsi que cela a été le cas de la petite fille de l’économe de Lariboisière, il la perfore et s’élimine.

Le docteur Poulet (1) a réuni dans le tableau suivant les

Pleins.

j Inorganiques.

corps étrangers le plus souvent rencontrés dans les voies respiratoires :

(Perles de verre.

Aiguilles.

Pièces de monnaie.

\ /Boutons,

j [ Balle.

oT

(Anneaux de verre.

Tubes à trachéotomie.

Sifflets.

Creux /Embouchures d’instru-

1 ments à vent.

! Tuyaux de pipe.

I Noyaux percés.

/ Haricots, i Noyaux.

\ Grains de blé, de café, /Réguliers.. ' de pastèque.

Il Tamarin.

f Pilules.

\Pois.

^ / Fragments de noyaux.

Dents.

Organiqm

Irréguliers.

lOs.

1 Arêtes.

ÎÉpis.

I Morceaux de viande, f Aliments.

Liège.

Sangsues.

Lombrics.

Animés J Mouches.

Hydatides.

Huîtres.

Poissons.

(1) Dr Poulet, Traité des corps étrangers en chirurgie , Paris, 1879.

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