SUFFOCATION ACCIDENTELLE
extraordinaire. Elles éliminent deux fois moins d’acide carbonique que des personnes ordinaires.
Lorsqu’on lit, dans une relation de voyage, les faits relatifs aux fakirs, on ne peut pas douter que ces individus ne se mettent artificiellement, en s’excitant d’une façon ou d’une autre, enétatdegrandehystérie.Si,commelesfemmesétudiées par Empereur, ils ne fabriquent qu’une quantité minime d’acide carbonique, il n’est pas étonnant qu’ils puissent vivre assez longtemps dans les conditions particulières où ils se font placer. Nous savons que dans l’intoxication par l’acide carbonique (1), la mort survient lorsque la tension de l’acide carbonique contenu dans le plasma du sang devient égale à celle de l’acide carbonique dans l’atmosphère : l’acide carbonique n’est plus éliminé par le poumon, et on meurt asphyxié par l’acide carbonique que l’on fabrique soi-même.
Presque tous les fakirs se préparent à leurs expériences en avalant des drogues : nous sommes mal renseignés sur leur nature. Ce sont des simples, dans lesquels le haschich entre pour une grande part, et sans doute aussi des substances analogues, par certaines de leurs propriétés, aux opiacés.
L’absorption de ces drogues n’entraîne-t-elle pas un ralentissement de la nutrition tel que l’élimination de l’acide carbonique et des excreta est réduite à son minimum extrême?
Dans la discussion soulevée à la Société anthropologique de Munich par le rapport du Dr Kuhn (2), l’opinion dominante a été celle-ci : « Les fakirs sont dans un état d’autohypnotisme. » Le Dr Kuhn, qui avait observé deux fakirs dont l’un avait séjourné vivant dans la terre dix jours et l’autre trois semaines, dit nettement qu’ils étaient en catalepsie. Cette opinion nous ramène à notre comparaison avec les grandes hystériques.
Il reste à démontrer que celles-ci, lorsqu’elles sont plon-
(1) Voyez P. Brouardel, les Asphyxies par les gaz, les vapeurs et les anesthésiques , p. 151.
(2) Zeitschrift fïir Hypnotismus , Berlin, 1894 ; et Ann. de Psych. et d Hypnot., mai 1894. Vovez Brouardel, la Mort et la mort subite , Paris,
gées dans un état cataleptique, pourraient être enterrées vivantes : je suppose que cette question ne sera pas de sitôt résolue.
Voilà ce que nous savons sur les fakirs. En apprendronsnous davantage? Peut-être.
Quelques fakirs ont en effet l’intention de venir à Londres et d’y renouveler leurs pratiques. Mais il est très possible que les conditions mêmes de ces expériences soient changées à Londres. Ces fakirs ne seront plus dans leur milieu accoutumé ; ils n’y retrouveront ni l’excitation dont ils ont besoin, ni les conditions particulières de nutrition auxquelles ils sont habitués. Il peut se faire qu’ils ne réussissent pas. Mais je n’oserai pas conclure, d’un échec à Londres, à l’impossibilité de la réussite aux Indes.
Questions médico-légales. — La question qui vous sera posée par le juge d’instruction est celle-ci : On trouve un cadavre : l'individu a-t-il été enfoui vivant ou mort ? Combien de temps peut-on rester enfoui avant de mourir ?
Je laisse naturellement de côté les fakirs, qui sont dans des conditions toutes particulières qu’on ne retrouve pas ailleurs. Les exemples que je puis vous citer sont nombreux et quelques-uns sont très typiques.
En 1848, après les journées de Février, le roi Louis-Philippe dut prendre le chemin de l’exil. Il traversa avec une partie de sa famille le jardin des Tuileries, pour monter en fiacre à la place de la Concorde. Deux gardes nationaux gisaient, inanimés, aux portes du jardin. Afin d’épargner au vieux roi une émotion pénible, des gens de bonne volonté enfouirent rapidement ces corps sous un tas de sable ; on les en retira quelques heures après : l’un de ces hommes, qui n’avait été qu’en état de mort apparente, vivait encore.
Pendant la retraite de Russie, le général Ornano, chargeant l’ennemi à la tête d’un escadron, est blessé et précipité de son cheval. Son aide de camp, le capitaine Tascher, lui porte secours, constate qu’il ne donne plus signe de vie et le
fait enfouir sous un tas de neige, car le temps manquait pour lui donner une sépulture plus convenable. Puis, il court annoncer à Napoléon la mort du général. Quelques heures après, Ornano revient se mettre à la disposition de l’empereur. Quarante ans plus tard, à l’enterrement du capitaine Tascher, devenu général, le maréchal Ornano tenait un des cordons du poêle.
Lorsqu’il s’agit d’enfants, les exemples de survie sont nombreux : Tardieu estime que si la couche de terre n’est pas très considérable, un enfant enfoui peut vivre quatre à cinq heures. Il a noté, une fois, une survie de huit heures. Nous nous trouvons là en présence de faits qui rappellent de loin ceux dont les fakirs sont coutumiers.
Vous savez par les expériences de Harvey, répétées par William Edwards et par P. Bert, que des êtres qui viennent au monde peuvent vivre dans des conditions de milieu qui seraient incompatibles avec la vie, pour des adultes. Harvey a fait accoucher une chienne dans un baquet d’eau. La mère a succombé, les petits chiens ont survécu. William Edwards a repris ces expériences. Paul Bert les a répétées également, en les variant. Il a constaté que des chiens nouveau-nés pouvaient vivre un certain temps dans de l’eau dont la température ne dépasse pas 14°. Si on élève la température de l’eau à 20°, par exemple, ils meurent en quelques minutes. Cette expérience semble contraire à tout ce que nous apprend la physiologie, mais elle est exacte. Paul Bert a constaté également que les tissus des jeunes animaux consommaient dix fois moins d’oxygène que ceux d’un animal adulte : leur nutrition est donc ralentie, comme celle des fakirs.
Caussé d’Albi a raconté l’histoire d’une jeune fille de dixsept ans qui est restée enfouie, vivante, pendant quinze heures sous une couche de terre de plusieurs mètres d’épaisseur. Cette jeune fille était peut-être une hystérique, mais Caussé d’Albi n’a pas insisté sur ce point.
L’enfouissement accidentel, celui des ouvriers pris sous
l’éboulement d’une sablière ou d’une mine, donne le plus souvent lieu à une enquête médico-légale.
Des ouvriers sont enfouis dans une carrière, on les croit morts et on va renoncer à leur sauvetage. C’est alors qu’il est du devoir des médecins et des ingénieurs d’intervenir et de faire continuer les travaux. On a retiré vivants des ouvriers qui avaient été enfouis pendant six ou sept jours. Je sais bien que dans l’immense majorité des cas il n’est pas question d’un enfouissement tel que nous le comprenons; il s’agit de gens plutôt envoûtés, enfermés dans un espace confiné où ils ont encore à leur disposition une certaine quantité d’air respirable. Quelquefois des fissures laissent pénétrer un peu d’air du dehors ; on entend, au moins pendant les premiers jours, ces ouvriers crier et parler.
Je puis vous citer le fait suivant, qui date de six mois et qui n’est pas encore jugé. C’était quelque part sur la ligne d’un chemin de fer. Cinq ouvriers sont pris sous un éboulement. On en retire deux, puis on dit qu’il estinutile de pousser plus loin les travaux de sauvetage, les trois autres hommes devant être morts. Un médecin, qui était présent, insiste, et avec raison, pour que l’on continue les travaux; il s’emporte et finit par traiter d’imbécile l’individu qui s’opposait à la reprise des travaux. Celui-ci se ceint de son écharpe : c’était le maire. Le médecin comparaîtra ces jours-ci en justice pour répondre du délit d’outrages envers un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions : Il a eu du moins la satisfaction de voir continuer les travaux de déblaiement et le bonheur de pouvoir rappeler à la vie un des trois ouvriers que, sans lui, on eût abandonnés.
Ne perdez donc jamais courage, faites continuer les fouilles bien plus longtemps que vous n’avez, scientifiquement, l’espoir de retirer quelqu’un vivant.
Lorsqu’il s’agit d’une expertise, notez exactement les traces de violences : et pour savoir si des individus ont été enfouis vivants, recherchez avec le plus grand soin la présence des matières pulvérulentes au milieu desquelles
le corps a été trouvé, dans les organes de la respiration et de la digestion.
Le Dr Matthysen, en 1842, trouva dans la trachée et l’estomac d’un individu des cailloux et du sable, qui s’y étaient introduits à la suite des efforts d’inspiration et de déglutition faits par cet homme au moment où il fut enfoui.
Les expériences du Dr Béringier datent de 1851. Il ensevelit des petits chiens sous des cendres ; il les retira au bout de quinze heures, et à l’autopsie il trouva des cendres jusqu’au milieu de l’œsophage et dans la glotte.
Le Dr Raynaud, de Montauban, a été commis dans une affaire de suffocation criminelle. Il retrouva dans la trachée, dans l’œsophage, dans l’estomac, et jusque dans le duodénum de la victime, des grains de blé. L’enquête démontra qu’effectivement cet homme était mort étouffé ; ses meurtriers lui avaient maintenu la tête enfouie dans un tas de blé.
Quel que soit l’endroit où un individu vivant est enfoui, il fait des efforts considérables pour respirer. Vous pouvez juger de l’intensité de ces efforts d’inspiration, en vous souvenant des résultats de l’autopsie, pratiquée par M. Descoust, d’un ouvrier égoutier tombé la face sur la cunette de l’égout du boulevard Rochechouart. Il trouva la trachée et les bronches bourrées de graviers, dont l’un avait la grosseur d’un haricot (1).
Si un nouveau-né respire au moment où on le projette dans une fosse d’aisances, et c’est là un procédé d’infanticide très commun, et s’il tombe dans la couche de matière pâteuse qui s’appelle, en terme du métier, le chapeau, vous trouverez, à l’autopsie, de la matière fécale dans les bronches, dans l’estomac, et jusque dans l’oreille moyenne ; si vous faites une coupe du poumon et que vous pressiez entre vos doigts une tranche de tissu pulmonaire, vous verrez sourdre par les ramifications bronchiques, de petites chandelles de matière fécale.
(1) Voyez Brouardel, les Asphyxies par les gaz , les vapeurs et les anesthésiques, p. 142.
Des savants anglais, membres de la Société britannique, ont essayé en 1857 de mesurer la puissance de ces efforts d’inspiration. Ils ont suspendu par les pattes de derrière des petits chiens, la tète en bas, de telle façon que le nez vînt affleurer une cuve à mercure, plutôt qu’y plonger. Au bout de deux minutes ils ont constaté la présence du mercure dans les bronches et jusque dans les alvéoles.
Est-ce un signe absolu ? Non, Messieurs; il y a des causes d’erreur.
Lorsqu’on enterre un cadavre dans un terrain très meuble et soumis à des trépidations fréquentes, on peut trouver dans le nez, dans la bouche, dans le pharynx, des matières pulvérulentes. Ces matières pulvérulentes pénètrent dans les orifices naturels, c’est vrai, mais ce mode de pénétration est tout différent de celui dont je vous parlais à l’instant ; il ressemble à l’ensablement des tuyaux placés dans la terre.
Quand vous serez appelés à faire une autopsie dans un cas de ce genre, quand la question posée par le juge est celle-ci : « Voici un corps: l’individu a-t-il été enterré vivant ou mort? » faites bien attention, au moment où vous examinez les organes respiratoires, à ne pas transporter, avec vos pinces ou vos ciseaux, du sable du larynx dans les bronches.
Recueillez quelques mucosités à la bifurcation des bronches; placez-les sur le dos d’une de vos mains et élalez-les avec un doigt ; si elles contiennent un grain de sable, fût-il imperceptible, vous le sentirez: ce sera une présomption de l’enfouissement de l’individu, vivant.
Enfouissement dans un espace confiné. — Lorsque des nouveau- nés sont en état de mort apparente, il peut arriver qu’on les place dans un espace confiné, tel qu’une boîte, une malle ou un tiroir de commode, pendant qu’on s’occupe de la mère. Ils y restent un certain temps et ils meurent.
Tardieu rapporte l’histoire d’une sage-femme arrivant à la mairie pour déclarer la naissance d’un enfant mort-né qu’elle apportait dans un panier. Au moment où elle ouvre
son panier, l'enfant crie et l’officier de l’état civil lui dit : « Mais il n’est pas mort, il crie ! »
Tardieu estime qu’un enfant peut vivre environ une heure dans une caisse, si cette caisse contient trois fois son volume d’air. Il est possible que ce temps soit plus long, rappelezvous les expériences de Harvey.
J’ai eu à faire une enquête dans les conditions suivantes (I ) : Un enfant âgé de huit à neuf ans disparaît. Son père s’était remarié et la belle-mère, qui ne passait pas dans le quartier pour être très tendre pour son beau-fils, fut accusée de l’avoir fait disparaître. Au bout de six jours de recherches on retrouva le cadavre du petit garçon blotti dans une malle (fig. 40). Alors on se demanda comment il avait pu être enfermé dans cette malle, s’il s’y était placé lui-même ou s’il y avait été placé par une autre personne. L’enquête se continua, et l’on apprit que le jour de sa disparition, cet enfant avait joué à cache-cache avec ses camarades. Ceux-ci ne s’étonnèrent pas de ce qu’il n’avait pas reparu, ils pensèrent qu’il s’était retiré du jeu.
Nous avions fait sauter le pêne du couvercle de la malle : une fois le corps retiré, il fut impossible de la refermer. On a dit alors : « Quelqu’un a donc fermé cette malle quand l’enfant s’y était blotti. »
Le cadavre était en putréfaction ; le bois avait joué sous l’influence de l’humidité; il a suffi que cette malle fût placée, à la Morgue, dans un lieu sec, pour qu’elle se refermât très bien au bout de quelques jours.
On peut aussi mourir, en espace confiné, dans les bains de vapeur. Nous avons fait cinq ou six expertises médicolégales à la suite d’affaires de ce genre. On avait autrefois l’habitude, dans ces bains, de laisser la clef qui règle l’arrivée de la vapeur, à la disposition des clients; ceux-ci tournaient parfois cette clef, comme ils auraient tourné le robinet d’eau chaude d’une baignoire pour réchauffer leur bain. Puis ils ne parvenaient plus à fermer ces robinets et
(1) Yoy. Obs. 2.
on les trouvait morts dans les petits cabinets où se prennent ces bains.
Deux facteurs sont ici en jeu : L’extrême chaleur peut suffire pour amener la mort, et d’un autre côté l’air est sursaturé par une énorme quantité de vapeur d’eau. Dans un
bain de vapeur du faubourg Saint-Denis, nous avons constaté que, dans la petite pièce où un accident de ce genre s’était produit, la température était montée à 80° en dix minutes.
Les individus qui succombent ainsi ne meurent pas brûlés, ils ne sont pas cuits. On les a toujours trouvés étendus par terre ; tous portaient des brûlures du deuxième ou du troisième degré, disposées en traînées le long du corps et terminées par une petite brûlure circulaire en forme de goutte. Il semblerait que des gouttes d’un liquide bouillant tombant de leur tête aient coulé le long de leur corps; cette explication serait plausible si ces individus étaient morts debout : mais ils meurent couchés et je ne puis vous expliquer l’origine et le mécanisme de ces brûlures.
Compression des parois thoraciques. — Vous entendrez très communément accuser des nourrices d’avoir étouffé un enfant, qu’elles ont placé dans leur lit, soit avec un oreiller, soit avec le bras, soit même avec le sein, en lui donnant à téter. On a accusé également des chats d’avoir étouffé de petits enfants en se couchant sur leur poitrine. Ces accidents sont possibles, mais probablement moins fréquents qu’on ne le croit.
Messieurs, je vous l’ai déjà dit, un grand nombre d’enfants de trois à quatre mois, quand ils prennent une bronchite capillaire, meurent dans le premier accès de suffocation : ils n'ont jamais toussé auparavant , circonstance que ne manquent pas de faire valoir les parents ou les voisins qui accusent une nourrice ou une fille-mère d’avoir étouffé son nourrisson, Lorsqu’un enfant a deux ou trois ans, il résiste plus longtemps, et s’il succombe, il meurt après avoir eu déjà trois ou quatre accès suffocants. Tout le monde, dans son entourage, sait qu’il est malade.
Que trouvons-nous à l’autopsie ? un peu de spume dans les bronches comme dans les suffocations criminelles : mais dans celles-ci, la spume est formce par des mucosités fluides.
P. Brouardkl. — La Pendaison.
Dans le catarrhe suffocant, au contraire, nous trouvons du muco-pus qu’on fait saillir sur une coupe du poumon serré dans les doigts, sous forme de petites chandelles ; cette constatation seule vous permet de dire que l’enfant a succombé au catarrhe suffocant de la bronchite capillaire et non pas à la suite d'une tentative criminelle.
Nous avons, en étudiant la mort des adultes par compression des parois thoraciques, distingué deux mécanismes bien distincts :
En effet, un adulte peut mourir suffoqué dans les mêmes conditions que dans Yinhibilion ; seulement, au lieu d’être tué par un coup sur le larynx, il succombe à un coup sur la région épigastrique. Tous ceux d’entre vous qui ont été au lycée, connaissent le coup de tête dans l’estomac, fort en honneur dans certains jeux. Les personnes qui fréquentent les bals publics de bas étage le connaissent également. Lorsqu’un bourgeois s’est aventuré dans un de ces bals, il est parfois suivi, à la sortie, par des gens sans aveu qui à un moment lui donnent un coup de genou ou de tête dans l’estomac et le volent. L’effet de ce coup de tête est d'annihiler les moyens de défense de la personne attaquée, elle suffoque pendant quelques instants, et ce court espace de temps suffit pour accomplir le vol. Mais il arrive aussi que l’individu ainsi attaqué tombe et meurt, par inhibition.
Dans des cas de ce genre, le médecin légiste ne trouve aucune trace de violence, pas d’ecchymose, pas de suffusion sanguine dans les parois de l’abdomen. Cela se conçoit, car au moment où le coup est reçu, la paroi de l’abdomen est lâche, elle n’est pas appuyée sur un plan résistant.
Lorsque le coup a été porté dans la poitrine, au lieu d’intéresser le creux de l’estomac, il peut y avoir quelques difficultés au point de vue médico-légal.
Nous en trouvons un exemple dans Tardieu.
Moi-même j’ai été commis dans deux affaires de ce genre, dont l’une surtout était assez embarrassante. 11 s’agissait d’un gardien de la paix, qui reconnaissant un malfaiteur dans
la rue, veut l’arrêter. Celui-ci lui donne un coup du bout de sa canne, au niveau du troisième ou du quatrième espace intercostal droit. Le gardien de la paix tombe et meurt. Il avait une ecchymose à, peine apparente de la largeur d’une pièce de cinquante centimes. Mais, à l’autopsie, nous constations qu’il avait une pleurésie à droite.
Cet homme avait-il succombé à une mort subite à la suite du coup reçu, ou à une mort subite préparée par sa pleurésie ? Il ne m’a pas été possible de me prononcer nettement ; il y avait là une complication qui obligeait le médecin légiste à laisser la question en suspens.
Du reste, les complications sont l’écueil de la médecine légale. Dans ces leçons, je vous présente les faits tels qu’ils doivent évoluer normalement ; je vous en donne un schéma, pour ainsi dire. Mais dans la réalité, les choses ne se passent pas toujours aussi simplement.
Mort dans les foules. — A côté de ces faits, encore un peu obscurs, il y en a d’autres, mieux connus : je veux parler de la mort dans les foules. Les accidenls de ce genre, heureusement de plus en plus rares, se sont profondément gravés dans le souvenir de la population parisienne.
Le premier fait de ce genre remonte aux fêtes qui furent données par le roi Louis XV pour célébrer le mariage du Dauphin avec l’archiduchesse Marie-Antoinette. Les illuminations étaient fort belles, la foule arrivait de divers côtés pour les voir, et trente à quarante personnes périrent étouffées.
En 1837, lors de l’illumination du Champ-de-Mars, il se produisit un mouvement si violent dans la foule, que vingttrois personnes, qui furent ensuite examinées par Ollivier (1), moururent.
En 1866, Tardieu (2) étudia l’accident du pont de la Con-
(1) Ollivier (d’Angers), Relation médicale des événements survenus au Champ-de-Mars le 44 juin 1 837'{Bull. de V Acad, de méd., 20 juin 1837, et Ann. d’hyg. publ. et de méd. légale , 1837, tome XVIII, p. 485).
(2) Tardieu, Relation médico-légale de l'accident survenu au pont de la Concorde à Paris le 15 août 1866 , pour servir à l'Histoire de la mort
corde, survenu dans des circonstances analogues, et qui fit neuf victimes.
Signalons enfin l’accident tout récent, survenu le 29 mai 1896, pendant les fêtes du couronnement de l’empereur de Russie Nicolas II et dans lequel près de 3000 personnes succombèrent et un grand nombre furent blessées.
Quel est le mécanisme de la mort, dans ces événements ? 11 est très complexe. En général, quand on est pris dans une foule, le premier danger est la chute ; car, s’il y a un espace suffisant pour qu’un individu puisse tomber par terre, la foule passe sur lui et l’écrase.
Si l’on n’est pas écrasé, on peut être énucléé. Il arrive à un moment donné que les pieds d’une personne, prise dans une foule, incessamment poussée par les gens qui sont à côté d’elle, perdent le contact du sol. Observez une foule en mouvement; vous verrez, de temps à autre, une personne émerger au-dessus du niveau général. Cette personne n’a plus les pieds par terre et elle subit une compression considérable de la paroi thoracique et de la paroi abdominale. Les femmes et les enfants sont les victimes les plus ordinaires de cette énucléation.
Il semble qu’il soit difficile que les côtes et le diaphragme soient comprimés au point de ne plus pouvoir faire pénétrer dans la cage thoracique une quantité d’air suffisant à la respiration : on n’a pas d’ailleurs relevé chez les victimes d’accidents de ce genre, de fractures de côtes, à moins qu’elles n’aient reçu des coups de pied.
Eh bien, Messieurs, en dehors de toute violence apparente et appréciable, un certain nombre de personnes ont succombé, et elles ont paru succomber uniquement à la compression des parois thoraciques.
L’intérêt qui s’attache à ces considérations ne serait pas très pressant, s’il ne s’agissait, dans tous les cas, que d’une compression dans la foule attirée par une réjouissance pu-
par suffocation [Ann. d'hygiène pub l. et de méd. légale, 1806, tome XXVI, p. 338). •
blique ou un spectacle extraordinaire. Aujourd’hui, à Paris, les foules sont moins aveugles, elles savent mieux se conduire et les agents de l’autorité savent fort bien les diriger.
Mais il y a d’autres faits sur lesquels j’appelle toute votre attention.
En 1851, Hardy a examiné sept ou huit femmes, victimes d’un accident d’usine. Un mur s’était éboulé; toutes les ouvrières qui travaillaient dans l’atelier se précipitèrent du côté opposé vers une porte de sortie qui s’ouvrait vers l’intérieur de la salle. Elles s’y écrasèrent, aucune ne succomba, mais pour quelques-unes d’entre elles, les suites de cette suffocation par compression furent longues et pénibles; les unes étaient devenues à demi folles, d’autres eurent de l’amnésie, d’autres encore des crises d’hystérie.
Quand nous étudierons les grands traumatismes, à. la suite d’accidents de chemin de fer par exemple, dont je n’ai pas en ce moment à faire l’histoire, nous retrouverons les mêmes fails. Là aussi on constate des états nerveux parliculiers, convulsifs, la perte de mémoire, etc.
Dans quelles conditions avons-nous à intervenir dans des accidents de ce genre? Rarement au criminel, presque toujours au civil.
Lorsqu’il s’agit d’un accident arrivé dans un atelier, effondrement ou incendie, les ouvriers qui en ont été victimes intentent une action en dommages-intérêts à leur patron : ils ont été blessés en se livrant à un travail pour lequel il les employait; il est donc responsable. Le patron se retourne contre son architecte qui aurait dû ne lui livrer qu’un atelier satisfaisant aux exigences de la sécurité.
Rappelez-vous que pour qu’il y ait écrasement dans un endroit où se tiennent une trentaine de personnes, il faut qu’il y ait un affolement instantané.
Il y a quelques années, le Congrès de chirurgie se réunissait dans cet amphithéâtre. Pour lui faire honneur on avait placé quelques tentures légères. M. Ledentu faisait une communication : comme il était midi passé, il ne restait
heureusement plus que quelques congressistes dans la salle; M. Ledentu, sentant sous ses pieds une chaleur insolite, soulève un coin du tapis, immédiatement une flamme jaillit.
Larrey et Verneuil, qui siégeaient au bureau, n’eurent que le temps de se sauver; encore Verneuil dut-il abandonner son chapeau, placé près de la cuve à mercure, et que la chaleur racornit tellement, que ses proportions en furent réduites de moitié. Il est déposé au Musée de médecine légale.
En quelques secondes, les flammes avaient atteint le haut de l’amphithéâtre et fait éclater le plafond vitré.
Ce qui s’est passé à l’amphithéâtre de la Faculté, se passe dans les grands ateliers en bois.
A côté des ateliers en bois, placez les baraques des hôpitaux. J’ai obtenu, depuis l’incendie des baraquements élevés à l’hôpital Trousseau pour le service des scarlatineux, qu’il ne fût plus élevé dans les hôpitaux de Paris, de constructions en bois.
Lorsque j’étais médecin de l’hôpital Saint-Antoine, en 1876, trois baraques occupées par des femmes furent incendiées. Deux malades, qui ne purent se sauver, périrent. Les trois baraques ont été enflammées en moins de cinq minutes. Les infirmiers disaient qu’elles avaient flambé comme un paquet d’allumettes qu’on gratterait avec l’ongle. Dans ces incendies le danger est énorme, pour les malades qui peuvent se lever et pour ceux qui ne le peuvent pas.
J’ai visité, il n’y a pas longtemps, un baraquement destiné à abriter des femmes, dans un service de chirurgie abdominale.
Cette baraque, assez grande, devait contenir une vingtaine de lits, elle en compte 36, elle n’a qu’une porte. En cas d’incendie, combien de ces malades pourrait-on sauver?
Si vous êtes consultés sur l’établissement et les conditions de sécurité de baraques en bois, et on vous demandera votre avis dans les commissions d'hygiène dont vous serez appelés à faire partie, vous devez vous dire qu’il n’est possible de compter, en cas de feu, ni sur les pompiers, ni sur les
bouches d!incendie. Quand le feu éclate, c’est une explosion, et c’est à ce moment que les personnes qui peuvent se sauver en ont encore la possibilité. Après quelques minutes, il est trop tard.
Ces mêmes faits se sont produits lors de l’incendie de l’Opéra-Comique; je ne vous en referai pas l’histoire (1).
Rappelez-vous que dans les baraques, les ateliers en bois, les portes doivent être en très grand nombre, et que toutes doivent s’ouvrir en dehors.
Lors d’une des dernières épidémies, dans une ville importante de province dont je tairai le nom, j’ai été voir une baraque qui devait recevoir quatre-vingts malades. Cette baraque avait 52 mètres de longueur; on n’en pouvait sortir que par une seule porte trop étroite pour que deux personnes pussent y passer de front. Il y a là une incurie, une ignorance des phénomènes qui se passent dans les incendies des baraques en bois, que ne semblent pas avoir atténuées de bien cruels exemples.
Le feu prend, l’explosion suit immédiatement, en un clin d’œil la construction entière est envahie par les flammes. Les individus qui se trouvent dans la baraque se précipitent affolés vers la porte, et s’écrasent les uns les autres, en voulant se sauver.
C’est ce qui est arrivé dans l’incendie du Ring-Theater de Vienne. Les portes s’ouvraient toutes en dedans. On a trouvé aux deuxième et troisième galeries quinze, vingt et jusqu’à trente-cinq cadavres brûlés, entassés derrière certaines portes qu’il n’avait pas été possible d’ouvrir.
Il en a été de même lors de l’incendie du théâtre de Nice.
Ces accidents sont imputables à l’imprévoyance des architectes qui n’ont pas su ménager à l’écoulement des foules des voies suffisamment larges et faciles.
Il ne faut cependant pas exagérer, dans ces accidents, l’importance de la compression; d’autres facteurs entrent en
(1) Brouardel, l'Asphyxie par les gaz , les vapeurs et les anesthésiques . Pari?, 1895.
jeu, tels que l'élévation exagérée de la température et le dégagement considérable d’oxyde de carbone. Mais Hofmann n’en a pas moins relevé sur un grand nombre de cadavres du Ri'ng-Theater les signes propres de la compression dans les foules. Nous n’avons pas eu à faire ces constatations sur les victimes de l’incendie de l’Opéra-Comique ; aucune ne présentait de lésion qui pût être attribuée à l’asphyxie par compression, d’ailleurs les portes des couloirs et des galeries s’ouvraient toutes de dedans en dehors.
Quels sont les signes de la suffocation par écrasement dans les foules ?
Je laisse, bien entendu, de côté les incendies.
Ce qui a beaucoup surpris les médecins légistes, c’est la pâleur de la face. Les individus n’ont pas le visage congestionné. C’est précisément dans cette forme d’asphyxie que le sang est le moins noir et qu’il garde le plus longtemps sa rutilance.
Recherchez les ecchymoses de la conjonctive, les ecchymoses ponctuées du haut du thorax, des épaules, de la face : vous les trouverez toujours.
Le poumon est un peu congestionné, il ne s’affaisse pas, il a une couleur rouge tirant sur le carmin : il présente cet aspect particulier que M. Lacassagne a appelé l 'œdème carminé. Il peut être le siège d’un emphysème partiel peu étendu. On conslatera quelquefois la présence d’ecchymoses sous-pleurales et de noyaux apoplectiques dans les poumons : mais ces deux caractères manquent parfois.
On peut trouver dans les bronches une écume rosée formée de bulles très fines. Il ne m’est pas possible de vous expliquer pourquoi l’on constate de l’écume bronchique chez certains individus et pas chez d’autres.
II y a des ecchymoses sous le péricarde. Le sang est fluide; lorsque la suffocation a été lente, le cœur contient quelques caillots.
On trouve aussi des ecchymoses dans le tissu cellulaire, sous le cuir chevelu et sur le thymus, qui est augmenté de volume.
J’attire, à propos du thymus, votre attention sur certains accidents que vous devez connaître. Chez quelques enfants, le thymus est hypertrophié, au point d’amener une suffocation subite. Ces enfants tout d’un coup penchent la tète et meurent : il faut que vous soyez prévenus, afin de ne pas être tentés de croire à une tentative criminelle.
Enfin quelques auteurs ont signalé des lésions des méninges chez les enfants, chez les alcooliques, chez les aliénés. Ce sont toujours des hémorrhagies méningées; elles se produisent surtout dans deux circonstances : tantôt il s’agit d’adultes, alcooliques ou aliénés, porteurs d’une pachyméningite antérieure et tout préparés par conséquent pour une hémorrhagie méningée arachnoïdienne; tantôt il s’agit d’enfants de quelques mois, chez lesquels cette hémorrhagie est très fréquente au moment de la première dentition.
Vous ferez, Messieurs, la recherche des corps étrangers dans le larynx, la trachée et les bronches. Je me suis suffisamment appesanti sur ces points pour ne pas y revenir de nouveau.
En résumé, l’histoire de la suffocation comprend trois ou quatre grands chapitres ; on peut nous reprocher, à la rigueur, de réunir ainsi un certain nombre de faits qui semblent être assez indépendants les uns des autres et n’avoir entre eux aucune connexion intime. Ils ont cependant un lien qui les unit : c’est la similitude de l’enquête médico-légale.
1. Mort subite par submersion interne (1), par le Dr A. Lamou-
reux. — Un jeune homme en pleine évolution de fièvre typhoïde est pris vers le dixième jour de sa maladie, d’épistaxis assez fréquentes qui se répètent les jours suivants. Pendant le cours de son affection il ne présente aucun symptôme anormal en dehors de cette tendance à l'hémorrhagie. Le vingt et unième jour il est pris, au milieu de la nuit, d’un accès de suffocation, se dresse sur son lit, sa respiration devient embarrassée avec de gros râles trachéaux, et il meurt dix minutes après.
A l’autopsie, le cadavre est celui d'un jeune homme robuste et bien musclé, la rigidité cadavérique est complète; hyposlases dorso-lombaires. Les arcades dentaires sont serrées, un peu de liquide spumeux s’écoule de la bouche, aux narines quelques caillots de sang desséchés, les yeux sont clos, les cornées vitreuses et molles. Sur la conjonctive bulbaire et palpébrale quelques taches de Tardieu. Les téguments sont pâles. La bouche et le pharynx sont remplis de caillots cruoriques.
Ouverture du thorax. — Des adhérences nombreuses, solides, anciennes, lamellaires, fixent la face antérieure du poumon gauche et surtout du droit à la cage thoracique, dans toute la hauteur.
Les poumons ne se rétractent pas, mais quand on les libère de leurs adhérences, on fait sourdre par la bouche et les narines une grande quantité de liquide spumeux, sanguinolent, très aéré.
Les poumons ont un aspect tigré ; à côté de plaques assez larges de broncho-pneumonie, on trouve des lobules de coloration rosée, d'autres pâles, exsangues. Sur toute l’étendue de la plèvre viscérale, taches de Tardieu en grande quantité, de grandeur variable. En arrière, du sommet à la base du poumon droit, adhérences résistantes, emprisonnant le poumon dans toute sa hauteur; le poumon gauche n’a d'adhérences que dans ses deux tiers inférieurs. Des deux côtés, les lobes pulmonaires sont réunis par des
(1) Extrait des Archives d' Anthropologie criminelle du 15 mai 1896, n° 63.
adhérences solides, indiquant l’existence d’une pleurésie interlobaire. Pas d’adhérences diaphragmatiques. Les poumons sont lourds, rebondissent sur la table et ne s’affaissent pas sous la pression. A la section, il s’écoule une grande quantité de liquide séro-sanguin (œdème carminé du professeur Lacassagne) mélangé d’un peu de mucus aéré. Quelques noyaux disséminés de broncho-pneumonie, surtout en arrière. Pas de lésions tuberculeuses.
Dans la trachée et les bronches, liquide spumeux, sanguinolent, identique à celui qui sort de la bouche.
Ouverture du péricarde. — Environ 200 grammes de liquide citron.
Le cœur est volumineux^ flasque à droite, décoloré, d’aspect vitreux.
Au niveau du ventricule gauche, en systole, semis de taches de Tardieu, tranchant vivement parleur coloration ; mêmes taches sur le péricarde pariétal et à l’origine de l’aorte.
Caillots fibrino-sanguins dans les oreillettes. A l’épreuve de l’eau insuffisance des orifices aortique et pulmonaire. A la section, les parois du cœur sont pâles, de teinte feuille morte, en voie de dégénérescence granulo-vitreuse. Au-dessous des orifices auriculo-ventriculaires, taches de Tardieu. Une plaque d’adhérence sur la valvule sigmoïde aortique antérieure. Caillots fibrineux dans le ventricule droit; rien dans le gauche.
Ouverture de l'abdomen. — Le diaphragme bombe dans la cavité thoracique; météorisme considérable de l’estomac, à l’ouverture pas de liquide, mais caillots cruoriques, disposés dans les replis de la muqueuse, sans trace d’hémorrhagie stomacale.
V intestin grêle , dans sa dernière portion surtout, présente une coloration rouge brunâtre. Nombreux ganglions mésentériques de la grosseur variant de celle d’un pois à celle d’une noix, turgescents et mollasses. A l’ouverture, l’intestin grêle laisse échapper un liquide noirâtre (melæna). Près de la valvule, amas de plaques de Louis et sur une longueur de 15 centimètres, plaques ulcérées, à fond coloré en noir par le pigment sanguin; sur toute l’étendue de la muqueuse piqueté hémorrhagique fin.
Gros intestin. — Quelques follicules ulcérés et sur la muqueuse, piqueté hémorrhagique abondant. L’appendice iléo-cæcal présente extérieurement un grand nombre de taches de Tardieu. A l’intérieur, piqueté hémorrhagique, à l’insertion du mésentère, près de la valvule iléo-cæcale trois ou quatre taches de Tardieu.
La rate est légèrement hypertrophiée, de teinte ardoisée très diffluente. Quelques taches de Tardieu.
Le foie présente une capsule très adhérente sur la face convexe
et quelques traces de dégénérescence graisseuse. A la section il s’écoule très peu de sang.
Les reins sont mous, pâles, légèrement hypertrophiés avec un assez grand nombre de taches de Tardieu. La capsule se détache facilement ; à la section, tissu exsangue surtout au niveau des pyramides.
En raison des lésions observées, il n’esl pas douteux que la mort, en pareil cas, n’ait été due à la suffocation. La cause de cette asphyxie a été certainement l’hémorrhagie nasale qui, survenant brusquement, au milieu de la nuit, pendant le sommeil, chez un malade en état d’adynamie, a amené rapidement l’obstruction des voies respiratoires supérieures. Il s’est donc agi d’une véritable submersion, liée à l’hémonhagie interne. Le cadavre avait, du reste, l'aspect extérieur d’un noyé : champignon de mousse à la bouche, pâleur des téguments comme ceux d’un noyé blanc.
2. Suffocation accidentelle. Enfant se cachant dans une malle et retrouvé au bout de six jours (fig. 40). — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Lascoux, juge d’instruction, en vertu d’une ordonnance, en date du 24 septembre 1885, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée à l’occasion du décès du jeune B... (Auguste-Gustave), âgé de cinq ans, dont le cadavre se trouve impasse Molin (rue Buzelin, La Chapelle).
« Attendu la nécessité de constaler judiciairement l'état où se trouve en ce moment le cadavre de l’enfant et de procéder à son autopsie.
;< Ordonnons qu’il y sera procédé par M. Brouardel, docteur en médecine, lequel après avoir reconnu l’état où se trouve le cadavre, déterminera les causes de la mort et tous indices de crime. »
Serment préalablement prêté, me suis rendu le 24 septembre, impasse Molin, et ai procédé à l’autopsie du ca lavre le 26 septembre 1885.
Dans une malle en bois, peinte en vert, cerclée de fer, et mesurant 74 centimètres de longueur sur 33 centimètres de largeur et 31 centimètres dans sa plus grande hauteur, nous trouvons le cadavre d’un enfant placé en S. La face, située dans l’angle antérieur gauche, regarde le fond de la malle. Les membres supérieurs sont repliés sous le cou et la partie supérieure de la poitrine, les cuisses sont fléchies, la jambe gauche repliée sur elle-même est placée au-dessus de la droite. Nous faisons photographier l’enfant dans la position qu’il occupe dans la malle,
sans le déplacer. Après avoir retiré le cadavre de cette malle, on constate que l’angle antérieur gauche du fond de la malle et du couvercle est maculé de sang; par l’interstice qui sépare le couvercle de la caisse il est sorti un peu de sang qui a taché la face externe de la malle. Cette malle fermait primitivement par deux serrures, mais il ne reste plus que celle de droite, la serrure de gauche a disparu. Les deux gonds fixés au couvercle dont la saillie en pénétrant dans la serrure opérait l’occlusion de la malle sont intacts. Il y a dans cette malle un certain nombre de feuilletons provenant du journal le Siècle et portant la date du mois d'octobre 1849.
Le petit cadavre est habillé d’un tablier en cotonnade à carreaux bleus et blancs; d’un petit veston en drap bleu marine, d’une culotte en drap noir décousue à la partie inférieure, d’une chemise blanche tachée de matières fécales, de bas rouges et à raies et de souliers brodequins. Aucun de ces vêtements n’est déchiré. Les boutons et les boutonnières sont intacts.
Le cadavre est celui d’un enfant du sexe masculin, mesurant dm, 12 de longueur. 11 est dans un état de putréfaction gazeuse avancée, marquée surtout à la tête, au cou, et à la partie supérieure du tronc. La tête infiltrée de sanie putride a un volume d’un tiers supérieur à la normale. La peau de la face et celle du cou ont une couleur vert noir.
Les orifices du nez et de la bouche, la face et le cou sont couverts par une couche abondante de matière sanguinolente qui s’est écoulée après la mort. (Pas de coagulation sanguine.)
Sur les diverses parties du corps, notamment sur la peau des épaules et du dos, on ne distingue pas de pointillé hémorrhagique, mais la putréfaction est trop avancée pour pouvoir affirmer qu’il n’a pu exister et disparaître. Il n’y a pas d’ecchymoses sous-conjonctivales.
Dans diverses régions on trouve quelques érosions ou ecchymoses. Ce sont :
a) Au niveau de la commissure droite des lèvres une petite plaque parcheminée, noirâtre, mesurant 1 centimètre de diamètre. Il n’y a pas d’épanchement sanguin dans le tissu cellulaire souscutané.
b) Sur la région antérieure du cou, un peu à droite de la ligne médiane, une petite ecchymose, mesurant environ 2 centimètres de diamètre, doublée par une suffusion sanguine noirâtre. Cette ecchymose correspond à un bouton de métal de forme sphérique qui fermait la première boutonnière du veston que portait cet enfant.
c) Sur la face interne de la cuisse gauche à 3 centimètres audessus du genou, une ecchymose mesurant 3 centimètres de diamètre et doublée par une suffusion sanguine noirâtre.
d) Sur la face interne de la cuisse droite, presque symétriquement placée par rapport à la précédente, une ecchymose semblable, mais plus petite.
e) Sur la peau de la fesse gauche, une petite ecchymose linéaire mesurant 2 centimètres, sans suffusion sanguine dans le tissu cellulaire.
La langue est placée entre les arcades dentaires.
Sous le cuir chevelu il n’y a pas d’épanchement sanguin. Les os du crâne ne sont pas fracturés. Le cerveau est complètement putréfié et s’écoule dans le plateau sous forme de bouillie.
Les cavités pleurales contiennent un peu de liquide teinté en rouge par la transsudation de la matière colorante du sang.
Il n’y a ni adhérence, ni ecchymose sous-pleurale.
Les poumons sont congeslionnés à leur partie postérieure, il n’y a pas de tubercules.
Les bronches contiennent de la spume teintée en rouge. Par • la pression des poumons on fait sourdre un peu de spume dans la trachée.
L’œsophage contient quelques matières alimentaires provenant de vomissements.
Le cœur est absolument vide. Les valvules sont saines.
Le péricarde contient un peu de liquide de transsudation. Il n’y a pas d’ecchymoses sous-péricardiques.
L’estomac contient environ 200 grammes de matières alimentaires parmi lesquelles on distingue des haricots et des choux. La muqueuse stomacale est saine.
Le foie est sain.
La rate est un peu grosse, mais elle paraît saine; elle n’est pas diffluente.
Les reins sont sains et se décortiquent facilement.
Les intestins paraissent sains.
La vessie est vide.
L’anus est très dilaté. Il n’y a pas d’érosions delà peau ni de la muqueuse.
biscussion. — La mort de cet enfant a eu pour cause une asphyxie. Il ne porte sur le corps aucune trace témoignant qu’il ait subi des violences, notamment qu’une tentative de strangulation à la main ou à l’aide d’un lien ait été pratiquée.
La question qui se pose est donc celle-ci : L’enfant a-t-il été enfermé par surprise dans la malle? A-t-il pu en jouant se ca-
cher dans cette malle, et celle-ci se refermant d'elle-même, l’enfant a-l il été incapable de sortir de cette prison accidentelle?
An moment où nous avons retiré le cadavre de la malle, il fallait pour la fermer appuyer fortement sur le couvercle. En laissant tomber celui-ci, le pêne du couvercle restait au-dessus du trou de la serrure. Nous avons pensé que sous l’influence de la putréfaction humide qu’avait subie le cadavre, le bois du couvercle avait pu être gonflé et que l’expérience tentée dans ces conditions prêtait à l’erreur.
Nous avons placé la malle dans une chambre sèche et, répétant la même expéiience trois semaines plus tard, nous avons constaté que chaque fois que le couvercle tombait de son poids sur la malle, le pêne du gond s’engageait dans la serrure, de telle façon que pour ouvrir la malle il fallait nécessairement commencer par dégager le pêne de la serrure, la traction du couvercle ne suffisant pas pour ouvrir la caisse.
Dans ces conditions, tenant compte de la position occupée par le cadavre dans la malle, position très naturelle pour un enfant qui se blottit, mais très difficile à donner à un cadavre, tenant compte de l’absence de toute lésion sérieuse sur le corps de l’enfanl, nous pensons que celui-ci s’est probablement caché luimême dans cette caisse, qu’il y est mort asphyxié, ne pouvant par ses efforts soulever le couvercle retenu par le pêne du gond tombé dans la serrure.
Conclusions. — 1° La mort de cet enfant est le résultat d’une asphyxie.
2° Toutes les constatations médico-légales concordent pour faire admettre que cette asphyxie est accidentelle.
3. Assassinat. Suffocation possible. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis parM. Ditte, substitut de M. le procureur de la République, en vertu d’une ordonnance, en date du 20 février 1884, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 19 février 1884 par M. le commissaire de police du quartier de Saint-Gervais, constatant la mort du nommé L... (Étienne-Charles).
« Commettons M. le docteur Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 22 février 1884.
Le cadavre est celui d’un homme paraissant âgé de cinquante
et un ans environ, vigoureux; la rigidité cadavérique a disparu, la putréfaction est commencée.
La barbe et les cheveux présentent par places des plaques de moisissures blanches.
Sur la face antérieure de l’avant-bras droit se trouve un tatouage représentant une femme et au-dessous les deux lettres F. R.
Sur l’avant-bras gauche se trouve une couronne de laurier avec les deux lettres L. E.
Les globes oculaires sont affaissés.
Sous la conjonctive de la paupière supérieure de l’œil droit on voit une suffusion sanguine.
Sur le front se trouve une plaque parcheminée sans ecchymose. Au niveau de la bosse frontale gauche, on trouve une ecchymose très nette. Sur l’arcade sourcilière gauche, on constate une ecchymose avec suffusion sanguine de 6 à 7 millimètres d’épaisseur sur 3 centimètres de diamètre. Il existe une petite transsudation sanguine dans le tissu cellulaire en avant de l’apophyse malaire gauche.
Au niveau de la pomme d’Adam, se trouve une excoriation, sans ecchymose ni suffusion sanguine dans le tissu cellulaire sous-jacent.
Le membre supérieur gauche est œdématié. La peau de la région postérieure de ce bras présente une coloration rosée, piquetée par un abondant pointillé hémorrhagique.
Les régions postérieure et interne du bras, à sa partie moyenne, sont le siège d'une vaste suffusion sanguine mesurant 5 à 6 centimètres de diamètre transversal.
An niveau et en avant de l’articulation du coude gauche se trouve une ecchymose de 8 centimètres de hauteur sur 6 ou 7 centimètres de largeur, avec une suffusion sanguine mesurant un centimètre d’épaisseur. Un peu au-dessus du coude se trouve une petite suffusion sanguine de 2 centimètres de diamèlre. Le sang contenu dans le tissu cellulaire, au niveau de ces suffusions sanguines, est coagulé.
Au niveau du poignet, près de l’apophyse slyloïde du radius, se trouve une petite suffusion sanguine.
La face dorsale de la main gauche est très tuméfiée et son tissu cellulaire est infiltré par un liquide légèrement coloré par transsudation de la matière colorante du sang. On ne constate sucune trace de violences dans la paume de la main. Les ongles aont intacts.
Sur le membre supérieur droit on ne constate ni ecchymose,
ni suffusion sanguine. Au niveau de l’olécrâne il existe de petites plaques parcheminées dues à des érosions faites post mortem ou par une violence très légère pendant la vie, suivie de dessiccation après la mort.
A la partie interne de la cuisse droite il existe une petite plaque parcheminée, sans suffusion sanguine dans le tissu cellulaire sous-jacent (érosion faite probablement post mortem).
Au niveau de l’articulation du genou gauche existent des plaques parcheminées, toutes, excepté une, dues à des érosions faites probablement après la mort. Une des plaques est légèrement ecchymotique.
Il existe également une plaque parcheminée au niveau du tiers supérieur de la cuisse gauche.
On ne constate aucune trace de violences à la partie postérieure du corps. On note seulement une dizaine de plaques parcheminées produites par des érosions très légères, faites pendant la vie, puis desséchées, ou faites après la mort.
Il n’y a ni fracture de côtes, ni fracture de la colonne vertébrale.
Sous le cuir chevelu il n’y a pas d’épanchement sanguin. Les os du crâne ne sont pas fracturés, ils sont très épais. La dure-mère est très adhérente aux os du crâne. Sur l’arachnoïde il n’y a pas de fausses membranes, ni d’hémorrhagie. La pie-mère est saine. Le cerveau se décortique très facilement, et n’est pas congestionné. Le cerveau, le bulbe et le cervelet sont sains, ils ne présentent ni tumeur ni lésion.
La trachée est saine, elle est vide et ne contient pas de spume.
Le larynx et le pharynx sont sains. Il n’y a pas d’ecchymose pharyngée à la paroi postérieure du pharynx.
Les plèvres contiennent un peu de liquide de transsudation. Le poumon droit présente des adhérences anciennes au niveau de son tiers supérieur. Il n’y a pas d’ecchymoses sous-pleurales. En pressant sur les poumons on ne fait pas sourdre des bronches de la spume bronchique.
Les poumons crépitent sous le doigt et présentent aux sommets quelques tubercules crétacés.
Le péricarde contient un peu de liquide teinté en rouge par transsudation de la matière colorante du sang. Il n’y a pas d’ecchymoses sous-péricardiques.
Le cœur est volumineux et flasque. Les ventricules sont vides. L’orifice de l’aorte est sain. La valvule mitrale est un peu dilatée et accepte facilement les deux doigts.
L’estomac est vide. La muqueuse ne présente ni piqueté, ni rougeur anormale.
P. Brouardel. — La Pendaison.
Le foie est un peu mou et un peu gras, les canaux biliaires sont vides, et la vésicule biliaire aplatie, flasque, ne contient pas de calcul.
La rate est saine et n’est pas diffluente.
Les reins sont également sains et se décortiquent très facilement.
Les intestins, de couleur ambrée, sont sains ; le péritoine ne contient pas de liquide.
La vessie est saine et ne contient pas d’urine.
Les testicules sont sains, il n’y a pas de suffusion sanguine dans le scrotum.
Nous avons prélevé un peu de sang liquide dans le but de l’examiner pour savoir s’il contenait de J’oxyde de carbone. L’examen spectroscopique a donné un résultat négatif.
Conclusions. — 1° Le cadavre du sieur L... présente des contusions du bras et de l'avant-bras gauche et une contusion de la bosse frontale gauche.
La contusion de la bosse frontale peut s’expliquer par une chute. Celle de l’avant-bras au niveau du coude ne peut recevoir la même explication. Elle résulte nécessairement soit d’un coup porté par quelqu’un ou d’un coup reçu contre un corps dur, un meuble par exemple, dans un violent mouvement de propulsion du corps.
2° Le cadavre porte de nombreuses plaques parcheminées, disséminées sur le corps, et présentant les caractères de lésions très légères faites pendant la vie, puis desséchées, ou de frottement rudes subis après la mort.
3° L’ecchymose sous-conjonctivale, le piqueté hémorrhagique de la peau du bras gauche pourraient faire soupçonner une mort par strangulation ou suffocation, l’absence de spume dans la trachée, de toute trace de violence autour des orifices des voies respiratoires et sur la peau du cou, ne permet pas d’affirmer que telle est la cause de la mort.
On pourrait supposer que L... a été suffoqué par application de la tête sur un corps mou, tel qu’un matelas ou un oreiller, ne laissant pas de trace de violence, mais c’est là une simple hypothèse dont il est également impossible de fournir la preuve.