‹ La pendaison, la strangulation, la suffocation, la submersionChapitre 29 sur 48 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Messieurs,

A l’encontre de la suffocation, qui, ainsi que je vous l’ai dit, forme un groupe dont les chapitres ne sont unis que par le lien médico-légal, dans la submersion tous les faits sont reliés entre eux et s’enchaînent logiquement.

Définition. — La submersion est la mort par suffocation dans un liquide.

Ce liquide pénètre dans les poumons et c’est l’histoire de cette pénétration qui fait l’intérêt spécial de la question si délicate de la submersion.

La submersion peut être complète ou incomplète. Les phénomènes de submersion sont identiques, que l’individu soit plongé tout entier dans le liquide ou que sa tête ou même sa face seulement soit immergée. On peut se noyer en maintenant la figure dans un baquet d’eau : j’en citerai des exemples.

On peut se noyer dans toute espèce de liquides. Dans l’étude de la submersion que je vais faire devant vous, je vous parlerai surtout de la submersion dans l’eau, parce que, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, c’est en face de celle-là que vous vous trouverez. Qu’il s’agisse d’eau de rivière ou d’eau de mer, les phénomènes sont identiques.

Il faut que vous sachiez cependant que des ouvriers peuvent être noyés dans les grandes cuves, employées dans

certaines industries, telles que les teintureries, les fabriques de vin, de bière, de suif. Je me souviens de l’accident suivant : Un ouvrier prussien était tombé dans une cuve remplie de suif fondu; on avait pu le saisir par un pied, et ce pied est le seul endroit de son corps qui soit resté intact.

Des individus tombés accidentellement ou projetés dans une fosse d’aisances, peuvent s’y noyer.

Il y a donc là des faits particuliers qui sont intéressants, et que vous devez connaître.

Lorsque l’on se trouve en présence d’un fait de submersion un certain nombre d’hypothèses se présentent de suite à l’esprit des magistrats. La submersion a-t-elle été le résultat d'un accident , d'un suicide ou d'un homicide ? enfin l'individu a-t-il été jeté à l'eau mort ou vivant ?

Historique. — Tourdes(l) a consacré un chapitre très intéressant à l’historique de la submersion.

La noyade était, dans l’antiquité, un supplice assez commun. A Rome, ainsi que le constate la plaidoirie de Cicéron pour Roscius, c’était la peine des parricides. Chez les Burgondes, d’après la loi des Douze Tables, la femme adultère était cousue dans un sac avec des vipères et d’autres bêtes malfaisantes, et jetée à l’eau : son corps devait rester sans sépulture.

La même coutume a régné chez les mahométans. On montre encore, à Gonstantine, la roche escarpée d'où l’on précipitait dans le Rummel les femmes convaincues d’adultère.

Au moyen âge, la submersion a été l’une des épreuves judiciaires les plus connues et les plus usitées. L’individu, accusé d’un crime, était amené devant le juge : on lui attachait les bras et les jambes, de telle sorte que le bras gauche fût lié à la jambe droite et le bras droit à la jambe gauche.

Ainsi ficelé, il était jeté dans un grand baquet plein d’eau :

(1) Tourdes, Dict. encyclopédique des sciences médic., art. Submersion.

MÉCANISME DE LA MORT

s’il surnageait, son innocence était proclamée. La noyade s’est conservée comme supplice, dans tout le cours du moyen âge. Encore en 1493,1e prévôt de Paris donne l’ordre à tous les forains atteints de la grosse vérole de quitter la ville, le jour même, sous peine d’être noyés. L’histoire ne dit pas si quelques-uns résistèrent et si l’arrêté fut exécuté.

Enfin, vous connaissez les noyades de Nantes, exécutées par Carrier en 1793.

La submersion a été préconisée comme moyen de traitement dans certaines affections, telles que la rage, certaines manies, certaines affections nerveuses. Une submersion de cinq minutes dans l’eau devait suffire pour délivrer les possédés du démon qui habitait en eux.

Messieurs, la submersion accidentelle et la submersion volontaire sont excessivement fréquentes.

Sur la totalité des morts accidentelles, la statistique du ministère de la justice assigne une proportion de 32 p. 100, c’est-à-dire du tiers, à la submersion ; sur la totalité des morts volontaires, la même statistique donne 29 p. 100 de submersions ; c’est, à peu de chose près, la même proportion. Les femmes recourent pour se suicider plus volontiers à la submersion que les hommes. En effet, sur 100 morts volontaires on trouve pour les femmes 43 submersions et seulement 24 pour les hommes. C’est l’inverse dans la pendaison.

Mécanisme de la mort. — Les opinions les plus diverses ont été soutenues pour expliquer le mécanisme de la mort dans la submersion. Marc, Orfila, Tardieu, Devergie se sont tous tour à tour occupés de la question ; Devergie a fait, en 1831, des recherches très intéressantes sur les conditions de la putréfaction, dans la submersion.

J’ai refait avec M. Yibert et plus tard avec mon ancien préparateur du cours de médecine légale, le regretté Paul Loye, les expériences de mes devanciers et je vous en parlerai dans un instant, avec certains détails.

1° La mort peut être subite , et alors elle est le résultat d’une inhibition.

2° La mort peut être brusque , lorsque l’individu qui se noie a les membres attachés ou s’il a, aux pieds, un poids qui le fait couler à pic ; elle survient au bout de quatre minutes environ.

3° La mort peut être lente, lorsque l’individu qui se noie, après avoir disparu sous l’eau, revient à la surface, disparaît et remonte encore. La mort dans ce cas peut larder sept ou huit minutes.

4° Enfin il y a mort accidentelle , lorsque l’individu qui se jette à l’eau, tombe sur un piquet enfoncé dans le fond de la rivière, ou lorsqu’il se précipite du haut d’un pont sur le bordage d’un bateau.

I. Mort subite. — Je ne m’arrêterai pas, Messieurs, à la mort subite dans la submersion. Je me suis, à plusieurs reprises, étendu devant vous sur les phénomènes d’inhibition, il est superflu d’y revenir une fois de plus.

IL Mort par submersion brusque. — Dans lescasdece genre, on trouve souvent un cadavre dont les pieds et les mains sont liés ou auquel une grosse pierre ou des poids lourds sont attachés. L’impression des gendarmes, des gens de police et du public est qu’il s’agit d’un crime, et cette impression est souvent partagée par le parquet.

C’est presque toujours le contraire, Messieurs ; on se trouve presque toujours en face d’un suicide : l’individu qui s’est jeté à l’eau savait nager; il s’est défié de lui-même, il a voulu se mettre en garde contre le réveil de l’instinct de la conservation, et pour être sûr de couler à pic, il s’est mis dans l’impossibilité de se servir de ses mains et de ses pieds.

J’arrive, Messieurs, aux expériences que j’ai faites avec P. Loye :

Mécanisme de la mort dans la submersion brusque. — A. La

MÉCANISME DE LA MORT

respiration pendant la submersion brusque (1). — Nous étudierons d’abord la mort dans la submersion brusque. Le mécanisme en a déjà été analysé par la commission de la Société médico-chirurgicale de Londres, commission dont faisait partie Brown-Séquard, puis par Paul Bert, par Bergeron et Montano, etc. Mais nous avons cherché à pousser un peu plus loin cette analyse en nous aidant des ressources de la méthode graphique que n’avaient point utilisées nos devanciers : de plus, nous avons essayé de rapprocher les résullats des données expérimentales des faits établis par les autopsies médico-légales.

Dispositif expérimental. — Les expériences que je vais décrire ont été pratiquées sur le chien. L’animal était fixé par les quatre membres sur une planchette garnie à sa partie inférieure de masses de plomb destinées à la maintenir au fond de l’eau. L’artère fémorale, mise à nu, avait reçu une canule en communication avec un kymographe, de façon à permettre l’enregistrement de la pression sanguine et des battements du cœur. Un pneumographe, placé au creux épigastrique, inscrivait les modifications respiratoires contemporaines des variations circulatoires : la ceinture de ce pneumographe était cousue à la peau de manière à rendre impossibles les déplacements de l’appareil. L’animal ainsi fixé était immergé dans un bac rempli d’eau à une température connue et ne pouvait à aucun moment revenir à la surface. La hauteur du liquide au-dessus du corps était déterminée chaque fois : elle n’était, en général, que de 30 centimètres, et elle permettait, par conséquent, l’examen des troubles survenant aux différentes phases de la submersion.

Ce dispositif a dû être modifié dans quelques expériences visant des points spéciaux : je décrirai ces changements et les particularités auxquelles ils se rapportaient.

Phases de la submersion brusque décrites d'après V aspect extérieur de V animal. — La mort, comptée du moment de

(I) Voyez P. Brouardel et P. Loye, Archives de physiologie . Paris, 1839»

l’arrêt respiratoire définitif et de l’annulation de la pression sanguine, survient d’une façon constante entre trois minutes et demie et quatre minutes. Pendant cet intervalle, le chien présente à l’observateur des troubles qu’on peut ranger chronologiquement de la manière suivante :

lre phase. — Au moment même de l’immersion, l’animal exécute habituellement une ou deux inspirations : il est surpris, saisi, et il se débat d’une façon peu active. Cette première période ne dure guère que cinq à dix secondes.

2e phase. — Le chien s’agite violemment : il cherche à fuir, à se débarrasser de ses liens et à revenir à la surface. Il a la gueule fermée. En même temps, sa respiration est arrêtée. Cette deuxième période a une durée assez variable, mais qui oscille autour d’une minute.

3e phase. — La respiration, qui était suspendue, reparaît : l’animal fait de profondes inspirations, puis il rejette de la spume blanche à la surface de l’eau. Presque en même temps les mouvements généraux cessent, l’agitation est supprimée. Le chien reste sur le flanc, la bouche et les yeux toujours ouverts. Il exécute des mouvements de déglutition. Cette troisième période dure, elle aussi, environ une minute.

4e phase. — Nouvel arrêt de la respiration : le thorax reste immobile. Au même moment, la sensibilité disparaît complètement : la cornée elle-même ne réagit plus aux excitations portées à sa surface. La pupille est fortement dilatée. La durée de cette quatrième période est encore d’environ une minute.

3e phase. — Trois ou quatre mouvements respiratoires sont les derniers témoins extérieurs de la vie de l’animal. Ces mouvements persistent à peu près pendant une demi-minute. En même temps apparaissent des contractions fibrillaires des lèvres et des mâchoires.

Ce sont, comme on le voil, les modifications respiratoires qui différencient surtout ces diverses périodes. Aussi, si nous voulions donner une dénomination à chacune de ces phases, nous pourrions les désigner comme suit :

MÉCANISME DE LA MORT. 425

1° Phase de surprise ou de saisissement 10 secondes.

2° Phase de résistance à la respiration et d’agitation. 1 minute.

3° Phase des grandes respirations avec arrêt des mouvements généraux 1 —

4° Phase d 'arrêt respiratoire avec perte de la sensibilité 1 —

£>° Phase du dernier soupir 30 secondes.

Variations respiratoires aux différentes phases de la submersion. — Le tracé ci-joint (fig. 41) nous permet de suivre ces diverses modifications. Nous voyons un profond mouvement inspiratoire au début de l’immersion. Ce mouvement paraît en rapport avec l’excitation de la peau par le contact de l’eau froide. Puis, immédiatement après, le tracé semble devenir d’une interprétation plus difficile ; des secousses plus ou moins violentes, à caractère spasmodique, à peu près dépourvues de rythme, se succèdent pendant une minute. Ces secousses n’ont pas le caractère des vrais mouvements respiratoires : elles ne laissent, d’ailleurs, comme nous le verrons plus loin, pénétrer aucune quantité de liquide dans les voies aériennes. Elles donnent au tracé une physionomie qui rappelle celle du tracé de la toux : il est possible, du reste, que l’arrivée du liquide au contact de la muqueuse laryngée pendant l’inspiration de surprise du début provoque quelques efforts de toux convulsive. Il ne pourrait être question que d’une toux muette en quelque sorte, d’un effort spasmodique ne risquant pas l’ouverture de la glotte. On ne constate, au moment où se produisent ces secousses, ni sortie de bulles d’air, ni émission de spume à travers les orifices de la bouche et des narines. Nous savons, d’autre part, que, dans cette même période, l’animal est pris de mouvements généralisés d’une grande énergie : or, ces mouvements irréguliers, survenant dans le tronc comme dans les membres, se traduisent au pneumographe et peuvent nous donner l’illusion de véritables efforts respiratoires. Il n’y a à ce moment, comme je le montrerai, ni inspirations ni expirations : les actes mécaniques de la respiration sont suspendus.

Continuons l’examen du tracé : l’interprétation en est main tenant plus facile. L’animal est immergé depuis une minute :

il n’a plus respiré depuis l'inspiralion du début. Le voici maintenant qui exécute de grands mouvements respiratoires sans bâte, sans rapidité, avec le rythme relativement lent de douze à la minute. Les premiers de ces mouvements respiratoires réguliers coïncident avec l’arrêt des mouvements généraux convulsifs : ils projettent chaque fois, en dehors des voies aériennes, une spume blanche qui arrive à la surface du liquide, dans lequel se fait la submersion ; le jet de spume ressemble à un jet de vapeur lancée sous pression. C’est qu’en effet l’expiration, comme l’inspiration d’ailleurs, a lieu avec une certaine énergie, avec une force plus considérable qu’à l’état normal. Cette énergie va toutefois en décroissant : la hauteur de la courbe diminue peu à peu; puis les mouvements respiratoires sont de nouveau suspendus et le thorax reste immobile en expiration. Il n’y a plus de convulsions comme dans la seconde phase; aussi la ligne correspondant au pneumographe reste-t-elle tout à fait droite.

Nous sommes à cette période dans la quatrième phase de la submersion : l’animal est complètement immobile; il a perdu toute sensibilité; sa poitrine, pendant une minute, ne fait pas le moindre mouvement; il semble déjà mort.

Mais voici que la respiration reparaît chez ce pseudocadavre. Elle reparaît avec une faible amplitude et avec une évidente rareté : c’est l’affaire de trois ou quatre mouvements respiratoires dont le dernier est réellement le dernier soupir.

Variations des divers modes respiratoires ( costal supérieur , costal inférieur , abdominal). — Voilà quelles sont les variations respiratoires aux diverses phases de la submersion. Il s’agit là, en réalité, de la respiration examinée au niveau du creux épigastrique, c’est-à-dire de la respiration diaphragmatique, abdominale. Les choses vont-elles se passer de la même manière si, au lieu d’envisager la partie inférieure de la cage thoracique, on étudie sa partie supérieure et sa partie moyenne, si l’on analyse les changements survenus dans la respiration costale supérieure et dans la respiration

Fig. 41. — «Tracé de la respiration et de la pression artérielle Chez un chien noyé brusquement.

costale inférieure? Il suffit pour faire cette étude de placer deux pneumographes, l’un au sommet, l’autre à l’extrémité inférieure du sternum.

Plusieurs tracés, que je ne juge pas indispensable de reproduire ici, nous ont montré que la respiration diaphragmatique reste prédominante à toutes les phases de la submersion. Lors du mouvement inspiratoire du début, c’est elle qui intervient pour la plus grande part : c’est elle encore qui est le plus largement représentée pendant la troisième phase, la phase des grandes inspirations qui succède à la période dite de résistance. Alors que, dans cette troisième phase, la respiration costale supérieure est à peine apparente et que la respiration costale inférieure est moyennement développée, la respiration diaphragmatique se montre avec une puissante amplitude. Enfin, lors de la dernière phase, lors de la période des derniers soupirs, le type respiratoire abdominal conserve encore sa prépondérance : nous devons dire cependant que les deux dernières respirations sont assez marquées dans toute la hauteur de la cage thoracique.

Quoi qu’il en soit, c’est l’action du diaphragme qui prédomine toujours. Les muscles de la région supérieure de la poitrine et les muscles des parois thoraciques n’interviennent pas d’une façon très puissante. C’est là un caractère qui différencie la mort par submersion des autres procédés de mort par asphyxie mécanique : en etfet, dans l’occlusion des voies respiratoires, par exemple, on voit les parties supérieures du thorax s’élargir le plus possible, de façon à provoquer l’entrée de l’air qui fait défaut.

Différences dans la respiration du noyé ei de l'asphyxié. — Je reviendrai dans un instant sur l’interprétation qu’on doit, à mon avis, donner de la seconde phase de la submersion, dite phase de résistance. Mais vous pouvez facilement comprendre dès maintenant que, pendant la submersion, les efforts respiratoires conscients doivent agir en sens inverse de ce qu’ils font pendant l'asphyxie. L’animal, qui est privé d’air

par occlusion mécanique des voies aériennes , met volontairement toutes ses puissances inspiratrices à la recherche de l’oxygène absent : il élargit toutes les parties de son thorax de façon à accroître ses forces d’aspiration. Au contraire l’animal qui est immergé et qui a conscience du danger, réunit toute son énergie pour éviter l’entrée du liquide ambiant dans ses voies trachéo-bronchiques. Il y a ainsi une opposition manifeste dans les efforts respiratoires pendant les phases conscientes de l’asphyxie par occlusion mécanique et de la submersion: il y a tendance à l’accroissement des forces inspiratrices dans le premier cas ; il y a tendance à l’annulation de ces mêmes forces dans le second. Dans les deux cas, l’individu est en état d’asphyxie imminente; mais, dans le premier, il dirige tous ses efforts de façon à appeler l’air qui forme atmosphère autour de lui, tandis que, dans le second, il emploie toute son énergie à sortir de l’atmosphère qui l’entoure et à l’empêcher d’envahir son appareil respiratoire.

Mais bientôt la résistance n’est plus possible : le sang s’est dépouillé de son oxygène et il s’est surchargé d’acide carbonique; ce sang asphyxique va exciter les centres inspiratoires dont l’action a été jusque-là retenue soit par la volonté de l’animal, soit, comme nous le verrons plus loin, par l’irritation inhibitrice des nerfs sensitifs cutanés, nasaux et laryngotrachéaux. Ces centres vont maintenant entrer en activité : ils mettent en jeu la contraction du diaphragme, ils augmentent l’amplitude de la cavité thoracique, et ils appellent ainsi le liquide ambiant dans l’intérieur de la trachée et des bronches. Le liquide pénètre à chaque inspiration et va se mêler à l’air du poumon jusqu’au fond des alvéoles. C’est ce mélange d’eau et d’air qui est rejeté à chaque inspiration sous forme de spume blanche dans la troisième phase de la submersion.

Ces grandes respirations sont sans profit pour l’animal : elles ne lui apportent pas d’oxygène et elles ne lui enlèvent pas d’acide carbonique ; elles lui soustraient au contraire, par les expirations spumeuses, une certaine quantité de cet air pulmonaire qui, bien que devenu très pauvre en oxygène,

contient cependant encore un peu de gaz vital : elles rendent ainsi l’asphyxie plus rapide. C’est peut-être à cette cause qu’il faut attribuer en partie la survie un peu moins longue chez les animaux noyés que chez les animaux auxquels on obstrue les voies aériennes. Dans les expériences de la Société médico-chirurgicale de Londres, on voit, en effet, que chez les chiens auxquels on fermait la canule trachéale, les mouvements respiratoires persistaient en moyenne 4 minutes 5 secondes : c’est donc là une persistance supérieure d’une demi -minute environ à celle que nous rencontrons chez les chiens submergés. Le noyé ne peut épuiser qu’une partie seulement de l’air contenu dans ses poumons au début de la submersion : une partie de cet air se trouve expulsée au dehors par les expirations et remplacée par du liquide ambiant. L’asphyxié par occlusion mécanique, au contraire, conserve jusqu’à son dernier soupir le même volume d’air dans son appareil respiratoire. Ajoutons enfin, comme nouvelle condition défavorable au noyé, que le mélange d’eau et d’air dans les alvéoles ne doit pas être propice aux échanges pulmonaires : les bulles aériennes de la spume sé prêtent sans doute fort mal aux actes chimiques de la respiration.

Mécanisme de la résistance à la respiration pendant la deuxième phase de la submersion. — Effet de la trachéotomie. — Rôle de la glotte. — Nous avons vu qu’après le mouvement inspiratoire consécutif à l’immersion, l'animal reste à peu près une minute sans respirer et, par conséquent, sans laisser entrer d’eau dans ses voies aériennes. C’est cette période qu’on a qualifiée de période de résistance et qu’on interprète habituellement de la façon suivante : L’animal, dit-on, ayant conscience du danger qu’il court, ferme sa glotte et s’oppose ainsi à la pénétration du liquide dans le tuyau trachéo-bronchique : la porte est close, l’eau ne peut passer.

Messieurs, je ne suis pas, sur ce point, de l’avis de mes devanciers, et je vais expliquer les motifs qui m’engagent à rejeter l'interprétation aujourd’hui reçue. J’essayerai de

MÉCANISME DE LA MOUT

vous démontrer que la fermeture de la glotte ne constitue pas le procédé employé par l’animal pour résister à l’introduction de l’eau : je tenterai, d’autre part, de faire voir que la volonté de l’animal n’est pas la seule cause de la résistance à l’entrée du liquide ambiant.

Examinons tout d'abord le rôle de la glotte. Pour le connaître, supprimons-le : nous verrons ainsi les désordres provoqués par sa suppression. Rien n’est d’ailleurs plus simple que de faire disparaître cette porte d’entrée des voies respiratoires : il n’y a qu’à pratiquer un orifice au-dessous d’elle; il n’y a qu’à faire la trachéotomie, qu’à placer dans la trachée une canule s’ouvrant largement à l’extérieur. L’orifice de celte canule sera largement ouvert au liquide ambiant : il n’y aura pas de porte, de rideau pour fermer l’entrée. Eh bien I que va-t-il arriver si l’on submerge un chien ainsi trachéotomisé? Puisque la glotte n’existe plus, puisque l’eau ne rencontre plus de barrière devant elle, l’animal, d’après l’opinion aujourd’hui acceptée, ne devrait plus pouvoir opposer de résistance à l’entrée du liquide dans le canal aérien, le liquide ambiant devrait aussitôt s’engouffrer dans le tuyau trachéo-bronchique. Or, c’est précisément le contraire qui arrive, et pour s’en convaincre, il suffit d’examiner le tracé des modifications respiratoires et circulatoires chez un chien noyé après trachéotomie. Ce tracé est, en effet, de tous points comparable à celui que fournit un chien normal, au tracé ci-joint, par exemple (fig. 41). Nous reconnaissons nos cinq phases; nous retrouvons la phase de résistance à la respiration ; nous voyons qu’après une ou deux inspirations de surprise l’animal reste un certain temps sans respirer ; nous constatons une survie de même durée que chez un chien non trachéotomisé ; nous nous assurons, en un mot, que la suppression de la glotte n’a en rien modifié les diverses périodes de la mort par submersion.

Nous sommes autorisés à dire que, pendant la submersion, les choses se passent de la même manière, que la fermeture glottique existe ou qu’elle n’existe pas. Je crois que le

jeu de la glotte n’intervient pas, ou n’intervient que d’une façon très minime et très secondaire, dans la résistance opposée à la pénétration de l'eau dans les voies aériennes.

Mais, si ce n’est pas par la fermeture glottique, par quel mécanisme se réalise donc cette opposition à l’entrée du liquide ambiant dans l’arbre respiratoire?

C’est tout simplement par l’immobilisation du thorax. La colonne d’air des voies aériennes fait équilibre à la colonne liquide agissant sur l’orifice d’entrée du tuyau trachéo-bronchique. L’eau trouve à s’introduire dans l’appareil respiratoire la même difficulté que dans une bouteille à ouverture très étroite descendue au-dessous du niveau d’une masse liquide : la bouteille ne se remplit pas de liquide, le récipient pulmonaire ne se laisse pas non plus envahir par l’eau. Il y a plus : la bouteille, qui a une paroi rigide, se remplira peu à peu d’eau, suivant la loi de Mariotte, au fur et à mesure que son orifice sera placé plus au-dessous de la surface liquide, au fur et à mesure que la pression exercée par la colonne liquide dépassera la pression de l’air à l’intérieur du vase. L'appareil respiratoire, au contraire, dont la paroi est élastique, dont l’enveloppe (cage thoracique) est également élastique, résistera à l’entrée de l’eau, quelle que soit la pression qui agisse sur son orifice, quelle que soit la profondeur à laquelle l’individu sera plongé : la pression s’exercera, en effet, à la fois sur les parois et sur l’orifice d’entrée. Qu’au lieu de la bouteille rigide, on descende sous l’eau une vessie élastique pleine d’air et terminée par un tube étroit, on pourra l’amener aussi bas qu’on voudra au-dessous de la surface liquide sans que l’eau s’introduise dans son intérieur (1).

(l)Tant que la cage thoracique, comme la vessie en question, se comportera à la façon d’un récipient élastique, le liquide ne pénétrera pas : c’est dans ce sens qu’on peut dire qu’il est indifférent, au point de vue de la résistance opposée à l’entrée de l’eau, de se noyer à une profondeur de dix centimètres ou de dix mètres (ce dernier chiffre étant fixé d une façon tout arbitraire). Mais dès que l’appareil respiratoire, immergé à une profondeur plus considérable, aura son élasticité vaincue, il se comportera

MÉCANISME DE LA MORT

Cependant, dira-t-on, une certaine quantité de liquide peut pénétrer dans l’arbre respiratoire des cadavres plongés dans l’eau, et, au point de vue mécanique, l’appareil aérien se comporte de la même manière pendant la vie et après la mort. Cette objection a sa valeur : mais nous savons par les expériences du DrBougier(l), que, chez les individus immergés après leur mort, l’eau s’introduit seulement jusqu’aux grosses ramifications bronchiques et n’arrive pas aux alvéoles.

Je maintiens donc mon explication : pour moi, c’est l’immobilisation du thorax, et non la fermeture de la glotte, qui, pendant la phase de résistance, s’oppose à l’envahissement de l’appareil respiratoire. Cette immobilisation de la cage thoracique est, du reste, secondée dans ce rôle par la force expiratrice de l’animal. Cette force comprime l’air des voies aériennes de façon à contre-balancer suffisamment la pression liquide s’exerçant sur l’orifice d’entrée. Le tracé montre, en effet, que la poitrine se met en expiration pendant la phase de résistance.

Influence de la volonté . — E ffet de l'excitation des nerfs cutanés , nasaux et laryngés. — Mort par syncope pendant la submersion. — Submersion après section des pneumogastriques. — Submersion pendant /’ anesthésie chloroformique. — Tel est, à mon avis, le mécanisme de la résistance à la pénétration de l’eau. Mais, ce mécanisme, sous quelle influence se trouve-t-il mis en jeu ? Sous quelle influence le thorax reste-t-il ainsi immobilisé ? Assurément, la volonté de l’animal a une grande part dans cette immobilisation; il paraît certain que l’individu submergé retient sa respiration autant que cela lui est possible ; il y a donc une action volontaire qui dirige le mécanisme en question. Nous n’avons, pour nous en assurer, qu’à examiner les efforts intelligents exécutés par l’animal dans la même période : nous le voyons

comme un vase à parois rigides, comme une boutiille de verre, et l’eau l’envaliira d’après la loi de Mariotte.

(1) Bougier, Thèse de Paris, 1884.

P. Brouardel. — La Pendaison.

chercher à se débarrasser de ses entraves, à porter sa tête à la surface, à fuir, etc. Sans aucun doute, sa volonté intervient pour éviter le danger. Mais l’excitation volontaire n’agit pas seule : elle est aidée par une autre excitation, partie comme elle des nerfs sensibles delà peau, d’une part, et des nerfs sensitifs des voies aériennes, d’autre part. Pour ne parler que de ces derniers, ne savons-nous pas, par exemple, qu’il suffit d’exciter le nerf laryngé supérieur pour amener un arrêt plus ou moins prolongé de la respiration? Ne savons-nous pas qu’il en est de même de l’excitation de cette branche du trijumeau qui constitue le nerf nasal? Ces nerfs des premières voies, si heureusement regardés par Paul Bert comme les sentinelles de la respiration, provoquent, lorsqu’on les excite, une immobilisation de la cage thoracique ; ils la provoquent par une de ces actions inhibitoires dont le jeu commence à nous être connu depuis les travaux de Brown-Séquard. Or, l’arrivée de l’eau au contact des muqueuses nasale, pharyngienne, laryngienne, trachéale, ne peut manquer d’exciter les nerfs sensitifs de ces parties et de produire, par conséquent, l’arrêt respiratoire qui est le résultat habituel de leur excitation. C’est là, je crois, un puissant adjuvant à la volonté dans le mécanisme de l’immobilisation du thorax durant la phase de résistance de la submersion. On peut même se demander si, ayant la volonté de respirer dès son arrivée sous l’eau, un individu serait capable de s’opposer aux effets inhibitoires de l’irritation des nerfs nasaux et laryngés, s’il pourrait exécuter des mouvements respiratoires. Je pense, quant à moi, que cette irritation doit avoir une grande part dans l’immobilisation thoracique dont il s’agit.

Brown-Séquard n’a-t-il pas montré que l’excitation de la région laryngée peut amener l’arrêt non seulement de la respiration, mais de la circulation et des fonctions psychiques, qu’elle peut provoquer une mort subite par inhibition? Et ne vous ai-je pas souvent cité des exemples d’une pareille mort survenant à la suite de coups reçus dans la ré-

MÉCANISME DE LA MORT

gion du larynx? N’est-ce pas là que nous devons chercher l’explication de ces morts, dites morts par syncope, que nous constatons quelquefois chez les noyés et qui ne laissent après elles aucun des caractères habituels de la mort par submersion (pas de spume dans la trachée ni dans les bronches, pas de sang liquide dans le cœur) ? Ces cas particuliers, qui ont de tout temps étonné et embarrassé les médecins légistes, ne doivent-ils pas rentrer de cette manière dans le cadre général ? La syncope est-elle autre chose que la prolongation, la persistance de cet arrêt respiratoire par inhibition que nous trouvons à l’état passager chez les noyés ordinaires ? N’est-elle pas le résultat de l’irritation exercée par l’eau sur les premières voies, irritation qui, au lieu de produire une suspension transitoire de la respiration, comme cela arrive le plus souvent, provoque une suspension définitive, permanente, une suppression dont la mort est la conséquence? La mort par syncope, chez les noyés, ne serait ainsi, comme nous le disions, qu’un cas particulier de la mort par submersion. Cette mort par syncope ne présenterait que les deux premières phases de la mort par submersion ; rien d’étonnant dès lors si, à l’autopsie, elle ne se révèle pas par la présence de spume dans les voies aériennes ; les mouvements respiratoires, qui seuls introduisent le liquide dans les poumons, n’ayant pas existé.

Nous avons fait quelques expériences qui démontrent bien l’influence exercée par l’excitation des nerfs sensitifs des voies laryngo-trachéales sur l’opposition à l’entrée de l’eau. Nous avons coupé à la partie supérieure du cou les deux nerfs pneumogastriques, auxquels se rendent les nerfs laryngés supérieurs; nous avons pratiqué la trachéotomie, introduit une canule dans la trachée et mis, par un tube, cette canule en communication avec un récipient plein d’eau. Or, pendant trente secondes, l’animal a respiré du liquide, a laissé envahir ses voies aériennes par l’eau, sans manifester de changement appréciable dans ses mouvements respiratoires ; puis, au bout de ce temps*, il a présenté de l’agitation

sans cesser toutefois de respirer. Voilà donc un animal qui, privé de la sensibilité de ses voies aériennes, ne présente pas la phase de résistance à la pénétration du liquide dans l’arbre respiratoire.

Mais il s’agit, dans le cas en question, d’un chien chez lequel l’eau arrive seulement au contact de la muqueuse trachéo-bronchique et n’atteint ni les nerfs cutanés, ni les nerfs trijumeaux, d’un chien qui n’est pas immergé, qui reste à l’air libre. Les choses se passent d’une façon différente si cet animal, dont les nerfs vagues sont coupés, est plongé complètement dans le liquide. Dans ces dernières conditions, en effet, l’animal se montre agité et suspend ses mouvements respiratoires dès le début de l’immersion ; il présente une phase de résistance à peu près analogue à celle d’un chien dont les pneumogastriques sont intacts. La sensibilité de la muqueuse laryngo-trachéo-bronchique n’est donc pas seule en cause dans le mécanisme de l’immobilisation du thorax, puisque, si cette sensibilité est supprimée, l’opposition à l’entrée de l’eau se manifeste également dès que l’animal est immergé. Nous devons donc reconnaître que les nerfs sensitifs de la peau et des régions naso-pharyngiennes ont une part, eux aussi, dans la résistance à la respiration pendant la seconde phase de la submersion.

Nous avons noyé des chiens endormis par le chloroforme au moment où ils présentaient de l’anesthésie cornéenne. Ces animaux n’ont manifesté ni agitation ni résistance à la pénétration du liquide. Ils ont continué à respirer comme avant l’immersion. Leurs mouvements respiratoires ont légèrement diminué d’amplitude au début pour reprendre peu à peu leur énergie et pour s’arrêter brusquement au bout d’une minute et quelques secondes. La mort est donc survenue chez eux plus rapidement que chez les chiens à l’état de veille; mais, calculée du moment de l’annulation de la pression sanguine, celte mort a été, comme nous le verrons ailleurs, plus lente à se produire chez les chiens endormis que chez les chiens éveillés.

MÉCANISME DE LA MORT

La mort par submersion brusque survient donc, chez les chiçns, entre trois minutes et demie et quatre minutes. Depuis le moment de l’immersion jusqu’au dernier soupir, on peut distinguer cinq phases, caractérisées surtout par les modifications respiratoires : a) phase de surprise ou de saisissement (dix secondes) ; b) phase de résistance à la respiration et d’agitation (une minute) ; c) phase des grandes respirations avec arrêt des mouvements généraux (une minute) ; d) phase d’arrêt respiratoire avec perte de la sensibilité (une minute) ; e) phase du dernier soupir (une demiminute).

La respiration diaphragmatique est prépondérante à toutes les phases de la submersion.

Bien qu’il s’agisse d’asphyxie dans l’un et l’autre cas, les variations respiratoires ne sont pas les mêmes dans la submersion et dans l’occlusion mécanique des voies aériennes. Dans celle-ci, l’animal met en jeu toutes ses forces inspiratrices pour attirer l’oxygène absent ; dans celle-là, il cherche à annuler ces mêmes forces de façon à empêcher la pénétration du liquide ambiant.

La résistance opposée, dans la seconde phase de la submersion, à l’entrée de l’eau dans les voies aériennes n’est pas le fait de la fermeture glottique ; elle est le résultat de l’immobilisation du thorax. Elle est mise en jeu par l’action du liquide ambiant sur les nerfs sensibles de la peau, de la muqueuse naso-pharyngienne et de la muqueuse trachéolaryngo-bronchique. L’excitation produite par cet irritant est, d’une part, transmise au cerveau, lequel réagit par un arrêt volontaire des mouvements respiratoires ; elle est, d’autre part, communiquée à des centres bulbo-protubérantiels qui, par voie réflexe, suspendent, inhibent la respiration. La résistance est donc à la fois d’origine volontaire et d’origine involontaire.

La mort par syncope, chez les noyés, n’est qu’un cas particulier de la mort par submersion ; elle est due à la prolongation,, à la permanence de l’action inhibitoire consécutive à

l'excitation des nerfs cutanés, nasaux et laryngés. Dans la mort par syncope, il n’y a ainsi que les deux premières phases de la mort par submersion.

B. Quel est le moment de Ventrée de Veau dans les poumons des noyés ? — Pour savoir à quel moment de la submersion l’eau s’introduit dans les voies aériennes, Paui Bert rapporte l’expérience suivante :

« J’immerge devant vous un rat adulte : il s’agite pendant une minute environ, puis il tombe au fond du vase, ayant perdu évidemment toute détermination intelligente. Aussitôt je le retire et lui tranche la tète. La trachée ne contient, vous le voyez, ni eau libre ni écume.

« En voici maintenant un second, que je plonge de même sous l’eau; même agitation, même perte de connaissance. Quand il est tombé au fond du vase, il fait deux mouvements inspiratoires violents; je le retire et le tue par section du bulbe, opération pendant laquelle il donne des signes de sensibilité. Son cœur bat encore, son sang artériel est encore rouge, et déjà sa trachée, ses bronches, ses poumons même sont, comme vous le voyez, pleins d’eau écumeuse.

« Ainsi, l’eau s’introduit dans l’appareil respiratoire au moment où l’animal, ayant perdu la conscience de ses actes et ne résistant plus, se laisse aller et commence la série des mouvements respiratoires que je vous ai signalés, mouvements fatals qui ne font que hâter et assurer sa mort. »

Nous avons repris, P. Loye et moi, cette expérience de Paul Bert et nous l’avons modifiée de façon à la rendre plus précise : le simple aspect de la trachée n’est pas, en effet, de nature à nous renseigner assez exactement. Et puis nous avons cru utile de déterminer les quantités de liquide qui s’introduisent aux différentes phases. Nous avons demandé le secours de la méthode graphique et nous avons employé le dispositif suivant, grâce auquel l’eau enregistre son écoulement au fur et à mesure qu’elle pénètre dans les voies aériennes de l’animal.

MÉCANISME DE LA MORT

Les phases de la submersion sont les mêmes, comme nous l’avons montré précédemment, que le chien soit normal ou qu’il soit trachéotomisé. Nous pouvons ainsi expérimenter sur ce dernier avec la certitude que les choses se passeront suivant la manière habituelle.

Soit donc un chien auquel a été pratiquée la trachéotomie : nous mettons sa canule trachéale en communication avec la branche inférieure d’un tube en Y. Des deux branches supérieures de ce tube, l’une s’ouvre à l’air libre et permet ainsi la respiration aérienne de l’animal, l’autre se met en relation avec un récipient plein d’eau. Cette dernière branche est fermée par une pince jusqu’à l’instant où l’expérience doit commencer : elle est ouverte à ce moment en même temps que la branche aérienne est obturée par une autre pince. Le chien, qui’jusque-là respirait à l’air libre, ne peut plus alors recevoir que de l’eau dans sa trachée : il est, au point de vue de sa respiration, dans la condition d’un animal qui se noie.

Le récipient, qui contient l’eau destinée à arriver dans la trachée, est un vase à deux tubulures toutes deux ouvertes à l’extérieur de manière à permettre à la pression atmosphérique de s’exercer librement à la surface du liquide. Dans la tubulure latérale se trouve un flotteur en liège paraffiné qui suit tous les déplacements de l’eau. Ce flotteur est surmonté d’une tige de verre recourbée à angle droit à sa partie supérieure de façon à venir au contact de l’appareil enregistreur. Lorsque le niveau de l’eau baissera dans le récipient par suite de la pénétration du liquide dans les voies aériennes, le flotteur descendra dans la tubulure et la partie coudée de la tige de verre inscrira ce déplacement sur le papier noirci. Il sera facile ensuite de calculer, d’après la hauteur du déplacement, la quantité d’eau sortie. La tige du flotteur, la plume du pneumographe et celle du kymographe touchent évidemment l’appareil enregistreur sur la même verticale : nous avons ainsi les variations contemporaines dans la pénétration de l’eau, dans la respiration et dans la circulation.

Le système étant ainsi disposé, on s’assure que le niveau du liquide est le même dans le récipient et dans le bac où l’on va plonger l’animal : la pression sur l’oriûce trachéal se trouve alors la même que si l’animal était immergé à la manière ordinaire. Puis on descend le chien dans le bac en même temps qu’on ouvre la communication avec le récipient et qu’on ferme la communication avec l’air.

L’animal meurt dans le même délai et avec les mêmes symptômes que l’animal simplement trachéotomisé et, par conséquent, que l’animal normal. Le tracé n° 1 (fig. 42), qui a été obtenu chez un chien noyé de cette façon, en fait foi.

Voyons donc comment s’est faite la pénétration de l’eau pendant la submersion. Examinons le tracé n° 2 (fig. 43), qui nous rapporte quatre expériences de ce genre. Commençons par l’expérience (A) dans laquelle il s’agit d’un chien de 5 kilogrammes qui a laissé entrer 420 centimètres cubes d’eau dans ses voies aériennes durant les quatre minutes qu’il a mis à succomber.

Dans les quarante-cinq premières secondes qui ont suivi l’immersion, 22 centimètres cubes seulement ont pénétré dans son appareil respiratoire. Cette petite quantité a été introduite par une faible inspiration de début : puis est venue la phase de résistance pendant laquelle rien n’a pénétré. Mais tout à coup, de la quarante-cinquième à la soixantième seconde, 352 centimètres cubes ont envahi l’arbre aérien : ainsi il a sufïi des quinze secondes succédant à la phase de résistance pour permettre l’introduction des 4/5 de la quantité totale du liquide qui doit pénétrer pendant la submersion. Dans la deuxième minute, i! n’entre en effet que 22 centimètres cubes; dans la troisième également; dans la quatrième^ il n’entre rien.

C’est donc pendant une durée correspondant au 1/16 du temps de la submersion que pénètrent les 4/5 du liquide : c’est pendant cette période extrêmement courte que se fait le brusque envahissement du poumon par l’eau. Or cette

Fig. 42. — Tracé n° 1. — La ligne supérieure représente les quantités d’eau entrées aux diverses périodes de la submersion. La ligne moyenne

indique la pression artérielle. La ligne inférieure indique la respiration.

période, comme nous allons le voir, se trouve au début de la 3e phase, de la phase des grandes respirations.

Passons à l’expérience B.

Un chien du poids de 5 kilogrammes est mort trois minutes et demie après l’immersion : 468 centimètres cubes d’eau se sont introduits dans son arbre aérien en se répartissant chronologiquement de la façon suivante : Dans les quarante premières secondes, il n’est entré que 20 centimètres cubes; dans les quarante-cinq suivantes, il en est entré 100. Donc faible inspiration du début suivie d’une phase de résistance assez longue : celte phase de résistance s’est prolongée pendant les quarante-cinq secondes suivantes; mais l’animal a cédé un instant et 100 centimètres cubes ont pu s’introduire. Puis, tout à coup, comme dans l'expérience précédente, il y a pendant dix secondes pénétration brusque de 275 centimètres cubes : pendant un intervalle représentant 1/21 du temps de la submersion, les 2/3 du liquide ont pu pénétrer. Dans la deuxième moitié de la deuxième minute, il n’est entré que 55 centimètres cubes; dans les quatre-vingt-dix secondes restantes, il n’est rien entré.

Ici encore, c’est pendant les grandes respirations du début de la 3e phase qu’a lieu la brusque introduction de la presque totalité de l’eau.

Les expériences G et D diffèrent des deux précédentes en ce que l’animal expérimenté, au lieu d’être immergé, était laissé à l’air libre.

Dans l’expérience G, un chien de 15 kilogrammes laisse en trois minutes quarante secondes arriver dans son appareil respiratoire 780 centimètres cubes d’eau avant de mourir. Une forte inspiration du début a amené 210 centimètres cubes de liquide dans les voies aériennes pendant les sept premières secondes; puis l’animal a résisté à toute pénétration d’eau pendant vingt-trois secondes. Donc : 1° phase de surprise, sept secondes, 210 centimètres cubes de liquide; 2° phase de résistance, vingt-trois secondes, pas d’entrée de liquide. Voici maintenant la 3e phase : elle dure quinze secon-

oc.c

Fig. 43. — Tracé n° 2. —Le tracé représente les quantités d’eau pénétrant [dans les voies aériennes aux divers moments de la submersion brusque.

des et elle amène 407 centimètres cubes dans les voies respiratoires. Après elle, il entre 45 centimètres cubes dans la deuxième minute, 90 dans la troisième et 30 dans les quarante secondes restantes.

Par conséquent, plus de la moitié du liquide s’est introduite pendant un seul 1/16 du temps de la submersion. C’est quelque chose d’analogue à ce que nous avons constaté dans les expériences précédentes : mais ici, l’inspiration du début a été plus énergique, puisqu’elle a fait entrer 1/4 du liquide total.

L’expérience D est celle qui fait l’objet du tracé n° 1.

11 s’agit d’un chien de 5kg,500, mort en quatre minutes, et qui a eu son appareil respiratoire envahi par 500 centimètres cubes d’eau. 165 centimètres cubes se sont introduits en 5 secondes lors des deux inspirations du début, lors de la lrc phase. Rien n’a pénétré pendant les vingt-deux secondes de la 2° phase (résistance). Dans la 3e phase, 143 centimètres cubes sont entrés au début en cinq secondes, et 100 centimètres cubes à la lin de cette phase en trente-cinq secondes. L’arbre aérien a reçu 34 centimètres cubespendant la deuxième minute, 38 pendant la troisième et 20 pendant la quatrième.

Ici, un tiers environ du liquide s’est introduit en cinq secondes dans la lre phase, un autre tiers a pénétré en 5 secondes dans la 3e phase. Là pénétration s’est bien faite brusquement, comme dans les expériences A et B ; mais elle s’est faite en deux fois et non plus en une seule. Nous avons déjà constaté quelque chose d’identique dans l’expérience G : rappelons-nous que, lors de ces deux dernières expériences, G et D, le chien n’était pas plongé dans l’eau, qu’il recevait seulement l’eau dans ses voies aériennes. Nous voyons là encore une preuve de l’intervention des nerfs cutanés et nasaux dans le mécanisme de l’opposition à l’entrée de l’eau. Lorsque ces nerfs ne sont pas irrités par le contact du liquide, lorsque les nerfs laryngés seuls sont excités, la phase de résistance est moins longue et l’inspiration du début plus considérable.

Revenons à notre tracé n° 1. Laissons de côté l’examen de l’introduction de l’eau au début de la submersion et voyons ce qui se passe à la fin de la période de résistance. Le tracé nous montre qu’à ce moment, qui est le commencement de la 3e phase, l’animal fait quelques rapides et profonds mouvements respiratoires : le tracé nous montre que c’est à ce même moment que s’introduit, que s’engouffre la plus grande quantité de liquide. En cinq secondes, il entre 143 centimètres cubes d’eau, alors que dans les trente-cinq secondes suivantes, marquées elles aussi cependant par de grandes inspirations, il n’entrera que 100 centimètres cubes. C’est donc tout au début de la 3e phase, à la sollicitation des premiers mouvements respiratoires exécutés par l’animal qui ne peut plus résister, que pénètre la majeure partie de l’eau. Les respirations suivantes, si amples qu’elles soient, n’amènent qu’une introduction presque insignifiante du liquide. Il en est de même des grandes respirations qui, dans la 5e phase, précèdent le dernier soupir et qui laissent pénétrer une quantité d’eau presque nulle.

Au moment où l’eau s’introduit si brusquement dans les voies aériennes, celles-ci sont, si l’on néglige le liquide entré avec la première inspiration, encore pleines d’air. L’animal inspire, l’eau pénètre : puis il expire, de l’air sort de la trachée et arrive en grosses bulles à la surface du liquide. Nouvelle inspiration, nouvelle entrée d’eau; nouvelle expiration, nouvelle sortie d’air. Mais bientôt le liquide a remplacé la plus grande partie de l’air dans l’appareil respiratoire : aussi, pendant les expirations, ce n’est plus de l’air qui est chassé, c’est de la spume, c’est un mélange d’eau et d’air. Le poumon ne peut alors recevoir que des quantités de plus en plus faibles de liquide, puisqu’il a de moins en moins d’air à rejeter pour faire place à l’eau : à un certain moment, il aura laissé entrer toute la quantité d’eau possible, et il ne pourra plus en laisser pénétrer; les respirations seront inefficaces quant à l’introduction du liquide.

C’est donc à la fin de la période de résistance, quand le

poumon est encore rempli d’air, que l’eau pénètre le plus facilement. C’est l’affaire de quelques inspirations, de quelques secondes, pour que l’envahissement soit presque complet. La conclusion que Paul Bert tirait de son expérience est donc exacte : L’eau s’introduit au moment où l’animal ne résiste plus. Mais cette conclusion doit être complétée. Nous devons dire : L'eau peut pénétrer en quantité variable dans les voies aériennes au début de l’immersion grâce à une inspiration de surprise ; mais ce sont les premières respirations succédant à la phase de résistance qui font , en quelques secondes, pénétrer brusquement la plus grande quantité d’eau dans les poumons ; les respirations suivantes, si amples qu’elles soient, sont presque sans influence sur l’introduction du liquide.

Voilà, pourquoi il devient si difficile de rappeler à la vie un noyé qui a franchi la phase de résistance et qui est arrivé à la phase des grandes respirations. Dès qu’il a inspiré, l’eau s’est engouffrée violemment dans ses voies aériennes. Si on le retire à ce moment, il continue quelques respirations, puis, presque toujours, il meurt : si l’on pratique la simple respiration artificielle, on ne fait que brasser dans ses poumons une spume qui, si aérée qu’elle soit, le plus souvent ne parvient pas à empêcher l’asphyxie (1).

C. La circulation pendant la submersion. Le sang des noyés. — Modifications circulatoires aux différentes phases de la submersion. — Voyons tout d’abord, Messieurs, comment bat le cœur de l’individu qui se noie. Le premier effet de l’immersion est d’amener un ralentissement des battements cardiaques : ce ralentissement s’exagère encore pendant la période de résistance et pendant la période des grandes respirations, pour atteindre son maximum dans la quatrième période (période de l’arrêt respiratoire avec insensi-

(1) Voir pour la répartition de l’eau dans les différentes parties des poumons des noyés l’intéressant travail du Dr A. Paltauf, Ueber den Tod dur ch Ertrinken , Wien, 1888.

MÉCANISME DE LA MORT. 447

bilité générale). Habituellement, la fréquence des battements du cœur augmente un peu dans la phase du dernier soupir : mais, dans tous les cas, elle est beaucoup plus faible à n’importe quelle phase de la submersion qu’à l’état normal. Le tableau suivant, qui a trait à l’expérience représentée dans le tracé de la figure 41, en fait d’ailleurs foi :

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