‹ La pendaison, la strangulation, la suffocation, la submersionChapitre 3 sur 48 · ASPHYXIES DE CAUSE MÉCANIQUE · texte numérisé non relu

ASPHYXIES DE CAUSE MÉCANIQUE

Messieurs,

Nous avons étudié, l’année dernière, les asphyxies par les gaz et les vapeurs; je me propose d’exposer devant vous, celte année, les asphyxies d'ordre mécanique.

L’ensemble des asphyxies par les gaz forme un groupement artificiel ; je vous rappelle qu’au lieu du mot impropre d 'asphyxie par les gaz, nous devrions employer celui d'intoxication par les gaz ; je vous ai dit que le terme d’asphyxie s’est maintenu en médecine légale parce que les magistrats et les jurés attachent au mot « intoxication» une signification toute différente que celle que nous, médecins, nous lui prêtons. Pour eux, qui dit intoxication dit empoisonnement.

Nous nous trouvons en présence de difficultés non moins grandes à propos des asphyxies d’ordre mécanique ; elles forment en effet un groupe factice dont les éléments devraient être dissociés. Nous le conservons parce qu’il répond à la conception acceptée par les magistrats.

P. Brouardel. — La Pendaison. 1

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

J’éludierai successivement avec vous la pendaison, la strangulation, la suffocation et la submersion.

Je dois insister, en commençant, sur un certain nombre de considérations générales qui ne sont pas toujours exactement exposées dans les livres que vous avez entre les mains.

La pendaison, la strangulation, la suffocation et la submersion ont été réunies dans un même groupe auquel on a donné le nom d 'asphyxies mécaniques. Pourquoi cette dénomination? Parce que l’on attribuait autrefois la mort, dans ces différents cas, à l’occlusion du larynx et de la trachée et par suite à l’impossibilité physique pour l’air extérieur de pénétrer dans les poumons.

Messieurs, ces phénomènes sont bien plus complexes. Je vous disais, l’année dernière, que trois facteurs essentiels contribuaient au fonctionnement normal de la respiration : il faut en effet que l’air contienne en quantité suffisante les gaz nécessaires à la respiration, que les globules sanguins soient sains et arrivent dans les capillaires des alvéoles, que l’air circule librement dans les voies respiratoires et pénètre jusqu’aux alvéoles pulmonaires ; un trouble de l’un de ces facteurs peut suffire h déterminer l’asphyxie.

L’année dernière nous avons étudié les asphyxies dues soit à l’absence, dans l’atmosphère, des gaz nécessaires à la respiration, soit à une lésion des globules sanguins. Cette annéeci nous nous occuperons des asphyxies dues à un obstacle mécanique, s’opposant h l’entrée de l’air dans la trachée. Le type de ce groupe est l’occlusion des orifices par l’application d’un masque de poix.

Mécanisme de la mort. — Vous lirez, dans le traité magistral que Tardieu a consacré à la pendaison (1), que des individus ont été rappelés à la vie après être restés suspendus pendant quinze ou vingt minutes et que d’autres, au

(l) Tardieu, Étude médico-légale sur la pendaison , la strangulation et la suffocation , 2e édition, Paris, 1879.

MÉCANISME DE LA MORT. 3

contraire, ont succombé, alors que la durée de la suspension n’avait pas dépassé une ou deux minutes.

Gomment expliquer ces variations, si ce n’est par une différence dans le mécanisme de la mort? L’observation et l’expérimentation montrent qu’il existe trois modes distincts pouvant déterminer la mort: 1° asphyxie due à la non-pénétration de Vair dans les poumons ; 2° asphyxie par inhibition ; 3° asphyxie par syncope.

Premier groupe : L'air ne pénètre plus dans les poumons. — Dès que l’oxygène ne peut plus arriver au contact des globules sanguins et que l’acide carbonique produit par l’économie ne peut plus être expulsé, la vie est impossible.

Lorsque la mort survient, en quelques minutes, comme dans la suffocation par l’application d’un masque de poix sur le visage, un premier phénomène domine la scène : c’est l’extrême dyspnée ; à des inspirations violentes d’abord, succèdent des efforts respiratoires énergiques; puis ces efforts se ralentissent, s'espacent et finissent par cesser tout à fait. L’asphyxie, dans ces cas, s’accompagne de convulsions horribles des muscles du visage et des membres.

En même temps la circulation se trouble. Le cœur bat très vite d’abord; mais, souvenez-vous du paradoxe de Marey : « Cœur qui bat vite abat peu de besogne. » Rappelez- vous la comparaison de Marey : Dans une cour, un domestique et une servante pompent successivement de l’eau. Pendant que le premier, en imprimant au levier une impulsion lente, mais énergique et large, fait couler un jet d’eau continu, la servante, au contraire, qui procède par petits coups précipités, ne parvient qu’à obtenir un mince filet d’eau qui s’écoule par saccades.

Le cœur, dans les premiers moments d’une asphyxie par strangulation, pendaison, suffocation ou submersion, bat d’une manière précipitée ; il se ralentit ensuite ; enfin, dans une troisième période les battements se relèvent pour dispa-

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raître bientôt complètement. Il bat encore quand la respiration a cessé.

En combien de temps meurt-on, par suffocation? Lorsque tous les orifices par lesquels l’air peut pénétrer dans les voies respiratoires sont bouchés (comme dans l’application d’un masque de poix) la mort tarde sept à huit minutes. Si au lieu de tuer des chiens par suffocation on les noie, on arrive aux mêmes constatations. L’agonie dure huit à dix minutes. Il est d’ailleurs facile de vous montrer, par des exemples, que la mort n’est pas brusque et qu’elle est précédée d’efforts d’inspiration d’une grande énergie.

Lorsqu’un individu, qui se noie, est couché au fond de l’eau de telle façoji qu’il ait le visage appliqué sur le lit même de la rivière, du sable, des graviers pénètrent dans son nez, dans son larynx et jusque dans ses bronches. M. Descoust, en faisant l’autopsie d’un ouvrier asphyxié darls un égout du boulevard Rochechouart, a trouvé dans ses bronches des graviers dont l’un avait la grosseur d’un haricot. De même lorsqu’on examine les poumons d’un nouveau-né projeté vivant dans une fosse d’aisances, on constate la présence de la matière fécale jusque dans les dernières alvéoles pulmonaires.

Messieurs, voilà comment on meurt dans une des formes d’asphyxie mécanique que nous étudions en ce moment. C’est le procédé classique, le seul étudié jusqu’à ces dernières années.

Deuxième groupe : Inhibition. — On savait vaguement, autrefois, que des individus mouraient instantanément après avoir reçu un coup dans certaines régions du corps, bien que le coup eût été léger et qu’il fût impossible de trouver ni une lésion cutanée ni même une ecchymose.

Le premier fait qui attira l’attention des médecins légistes sur ce sujet fut celui de l’abbé Delacollonge (1). Cet ecclésiastique avait reçu, de son évêque, l’ordre de quitter sa cure parce qu’il avait une maîtresse. Au moment des

(t) P. Brouardel, La mort et la mort subite , Paris, 1895, p. 6.

MÉCANISME DE LA MORT

adieux, la femme aurait proposé à l’abbé de mourir ensemble ; celui-ci, en plaisantant, aurait légèrement serré le cou de sa maîtresse qui tomba morte ; les juges n’admirent pas la théorie de l’abbé Delacollonge ; il n’y avait d’ailleurs aucun signe extérieur de violence. A l’audience un capitaine de dragons, en garnison à Tarbes, raconta qu’au mess des officiers de son régiment, il avait entendu l’un de ses camarades affirmer qu’on pouvait tuer un homme en lui donnant un léger coup sur le larynx ; des paris avaient été engagés et un officier s’était soumis à l’épreuve. Celle-ci réussit trop bien, car l’officier tomba et l’on eut grand’peine à le rappeler à la vie. Les magistrats, les experts et les jurés ne furent pas plus convaincus par le témoignage du capitaine de dragons que' par les affirmations de l’abbé, qui fut condamné.

Cependant le fait resta, il en survint d’autres et bientôt un nouvel incident appela de rechef l’attention sur ce genre de mort : Un médecin danois prétendait guérir les accès d’asthme en cautérisant le pharynx avec de l’ammoniaque. Il vint à Paris, où il acquit un certain renom. Madame Adélaïde, sœur du roi Louis-Philippe, voulut se soumettre à son traitement, mais elle fut précédée par une de ses dames d’honneur, asthmatique également. Au moment où le médecin danois touchait avec l’ammoniaque le pharynx de la dame d’honneur, elle mourut subitement.

Rappelez -vous l’histoire racontée par Tardieu (1), de ce jeune garçon qui fut envoyé par son père au débit voisin pour y acheter du tabac. La marchande qui le sert était une femme vieille et maigre, au cou décharné. Le gamin, amusé de voir le larynx de cette vieille femme monter et descendre à chaque mouvement de déglutition, veut l’attraper comme il attraperait un papillon qui vole. Il s’élance et donne un coup sur le larynx de la marchande. Celle-ci tombe morte.

Personnellement j’ai eu à intervenir dans des accidents de

(1) Tardieu ,Étude médico-légale sur lapendaison, la strangulation, z te., p. 191 , 2e édilion. Paris, 1879.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

ce genre : Un jour on apporte à la Morgue le corps d’un jeune typographe de douze ans. Cet enfant jouait, dans l’atelier, avec un de ses petits camarades, après le repas de midi. Il était couché sur le dos, son camarade était sur lui. La cloche, annonçant la reprise du travail, sonne. Aussitôt le gamin qui le maintenait se relève, et en se relevant lui donne un léger coup de pied dans le creux de l’estomac. Celui-ci veut se relever à son tour et meurt. Son corps ne présentait aucune ecchymose et les ouvriers qui avaient assisté à toute la scène affirmèrent que, à aucun moment, les coups portés n’avaient été sérieux.

Peu de temps avant ce fait, s’était déroulée aux assises l’affaire de la femme Le Manach. L’inculpé Billoir prétendait lui avoir donné un coup de pied dans le ventre, par-dessous ses jupes, pendant qu’elle était accroupie et occupée à allumer le feu. La femme serait tombée, morte. On était alors en 1878. Le médecin légiste n’admit pas la possibilité de. ce fait. Cette affaire eut un grand retentissement, mais elle n’éclaira en rien le point qui nous intéresse en ce moment.

La question changea de face lorsque Brown-Séquard fit connaître le résultat de ses expériences. Je ne vous exposerai pas in extenso la théorie de Brown-Séquard, je me contenterai de vous en résumer les points qui intéressent la médecine légale.

Vous savez, parla physiologie, ce que c’est qu’un mouvement réflexe: l’excitation d’un nerf sensitif provoque l’action d’un nerf moteur, une excitation sensitive détermine un mouvement en dehors de toute détermination volontaire. Notre activité journalière est en quelque sorte constituée par la succession non interrompue de ces actes réflexes. Le cerveau, la volonté y sont si étrangers que chez les animaux, chez les grenouilles, l’ablation du cerveau non seulement ne les supprime pas, mais les exagère. Les réflexes ont pour centres le bulbe et la moelle allongée.

Ce qu’il faut vous rappeler surtout, c’est l’association des phénomènes réflexes. Le type de ces phénomènes est l’é-

ternuement. L’irritation d’un très petit point de la muqueuse nasale est transmise au centre réflexe correspondant. Celuici transmet l’excitation qu’il vient de recevoir, à d’autres centres. Aussitôt un certain nombre d’organes fonctionnels entrent en action, et vous avez alors, coup sur coup, presque simultanément, un écoulement de larmes, un flux de mucus nasal, des mouvements du visage, des épaules, des bras, la fl xion du corps, aboutissant à l’éternuement final. Et cette association de phénomènes est tellement constante, tellement fatale, qu’on l’observe chez des paralytiques, chez des hémiplégiques qui depuis des mois ou des années ne peuvent plus imprimer à leurs bras un mouvement volontaire. Le fait a été constaté en Angleterre par Broadbent, et à la Salpétrière, maintes fois, par Charcot.

Qu’est-ce donc, Messieurs, que l’inhibition de Brown- Séquard, qui se produit après un coup sur le larynx, par exemple? C’est un phénomène inverse de ceux qui se produisent dans l’éternuement. Une excitation minime peut arrêter le cœur et la respiration, nos deux fonctions maîtresses, qui ne prennent jamais de repos, tant que nous vivons.

Vous savez que le cœur contient de petits ganglions nerveux, qui entretiennent les mouvements du cœur. Ils sont reliés au bulbe par le pneumogastrique. En physiologie, on vous apprend que le nerf pneumogastrique arrête les battements du cœur : c’est donc un nerf d’arrêt et non pas un nerf d’excitation. Aussi sous l’influence d’une irritation périphérique, le bulbe peut arrêter, par l’intermédiaire du nerf pneumogastrique, les mouvements du cœur^

Quelles sont les régions du corps qui possèdent, d’après Brown-Séquard, la propriété de produire cet effet? Certaines branches du trijumeau, le nerf laryngé supérieur, les nerfs cutanés de la région sus et sous-hyoïdienne, de la région épigastrique, des testicules, de l’utérus.

La théorie de Brown-Séquard est celle-ci : Au lieu de produire une excitation motrice, l’irritation de certains nerfs

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détermine au contraire l’arrêt des fonctions de respiration et de circulation .

En présence d’une mort pareille, le médecin légiste est singulièrement embarrassé. Cependant, Brown-Séquard a assigné à la mort par inhibition trois caractères principaux : Il a dit que la mort survenait sans agonie, dans le plus grand silence, sans convulsions, et qu’on ne trouvait pas d’écume dans les bronches; il a dit qu’elle s’accompagnait d’un arrêt des échanges entre le sang et les tissus et que le sang conservait sa couleur rouge au lieu de devenir noir, comme dans l’asphyxie ; il a dit enfin que la mort par inhibition était suivie d’un abaissement rapide de la température du cadavre.

Pouvons-nous, Messieurs, nous appuyer sur ces caractères en médecine légale? Je ne le crois pas, et pour une excellente raison : c’est que nous arrivons toujours trop tard. Au moment où nous sommes appelés à pratiquer l’autopsie, il y a longtemps que le sang, à moins qu’il ne soit chargé d’oxyde de carbone, a perdu sa rutilance et qu’il est devenu noir ; il ne nous est pas possible non plus de nous rendre compte si la température du corps s’est abaissée plus ou moins vite.

Tout le monde n’est pas également exposé à mourir par inhibition. L’impressionnabilité est variable suivant l’àge, le sexe, les circonstances morbides.

Les enfants y sont plus sujets que les adultes, les femmes que les hommes.

Chez les animaux, le lapin y est incontestablement plus disposé que le chien.

Troisième groupe : Syncope. — Enfin la mort peut survenir dans les asphyxies mécaniques, par syncope. Ce genre de mort est très voisin de l’inhibition. Cependant dans la pendaison, dans la strangulation par un lien, la mort peut survenir par anémie cérébrale. Les carotides et les vertébrales sont comprimées et rendues imperméables, par suite il se produit une syncope par anémie cérébrale. Nous vous indiquerons les conditions dans lesquelles cette syncope peut

EXAMEN DU CADAVRE

se produire en étudiant la pendaison. Je ne fais que la mentionner en ce moment.

Examen du cadavre. — Quelles lésions pourrons-nous constater sur le cadavre ? et quels sont les caractères qui nous permettront de reconnaître le genre d’asphyxie auquel a succombé l’individu?

J’insiste immédiatement sur la description très exacte que vous devrez faire du siège des lividités cadavériques , alors même que vous ne seriez pas chargés de l’expertise ultérieure.

Vous savez que les sugillalions cadavériques se produisent toujours dans les parties déclives, supposez qu’une pendaison soit simulée; supposez qu’un individu, tué au préalable, soit resté étendu sept à huit heures, et n’ait été pendu qu’au moment où on allait chercher le commissaire de police ; la constatation de lividités dans le dos du cadavre, si vous arrivez trois à quatre heures après, suffira pour vous prouver que l’individu est resté couché plusieurs heures après la mort et qu’on n’a pendu qu’un cadavre.

Vous ne vous rappelez peut-être pas exactement le Christ de Bonnat, dans la salle de la cour d’assises de Paris. Je le connais, pour avoir bien souvent prêté serment devant lui. Bonnat a peint son Christ sur un cadavre crucifié, aussi les lividités cadavériques existent-elles sur les membres inférieurs, comme chez les pendus.

Si au contraire, ainsi que l’a fait Orfila, on pend par les pieds le cadavre d’un individu mort depuis vingt-quatre ou vingt-huit heures, ce sera la face qui revêtira une teinte violacée très prononcée.

Recherchez également avec le plus grand soin s’il n’existe pas sur la face, les épaules, le cou et les conjonctives un petit piqueté hémorrhagique. Ce pointillé n’est pas constant, mais il est très fréquent et quand il existe il est très caractéristique : c’est une réunion de petites piqûres, analogues à des piqûres de puce, quelquefois très nombreuses, quelque-

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

fois réunies en rangées. Quand la strangulation a eu lieu au moyen d’un mouchoir ou d’un cache-nez, ces rangées peuvent être en nombre illimité. La constatation de ce piqueté hémorrhagique a une très grande importance que l’exemple suivant vous permettra d’apprécier :

Dans une affaire qui allait être classée, j’ai appelé l’attention du magistrat chargé de l'instruction sur ce caractère, et l’enquête, reprise à nouveau, m’a donné raison. Le cadavre d’un jeune garçon avait été trouvé sur le chemin de halage de la Seine ; l’enfant avait été soi-disant écrasé par des ballots au milieu desquels il jouait. Il fut prouvé que ce garçon portait un cache-nez dont les bouts flottaient au vent; ses camarades, que cela amusait, tirèrent sur les deux chefs du cache nez et l’enfant fut étranglé.

Pris de peur, ils cachèrent le corps de leur victime au milieu des ballots et en firent tomber quelques-uns sur lui, afin de simuler un accident.

La présence de ce piqueté sur la peau des épaules ou de la face est donc un très bon signe ; les seules ecchymoses qu’on puisse lui comparer sont celles qui s’observent chez les individus qui viennent de subir une crise d’épilepsie, chez les enfants qui ont de fortes quintes de coqueluche ou chez des personnes qui ont eu le mal de mer. Dans tous ces cas il sera facile, grâce aux commémoratifs, de faire le diagnostic.

Un autre signe a souvent été invoqué à propos de l’asphyxie mécanique: c’est l’écoulement du sperme 'par l'urètre. Il y a là, Messieurs, une légende fort discutable.

Il existe à Londres un club célèbre, fort nombreux, paraîtil, le Club des Pendus. Les membres de cette association, convaincus que la pendaison s’accompagne de sensations voluptueuses, se pendent et se dépendent mutuellement ; les choses se passent d'ailleurs dans le plus grand mystère et je ne vous en dévoilerai pas les secrets.

Il est vrai que chez un pendu le sperme tombe souvent de l’extrémité du gland et on en a conclu, un peu légèrement,

AUTOPSIE

que la pendaison s’accompagnait de sensations voluptueuses et d’émission de sperme. Quand un homme meurt subitement, par submersion ou par strangulation, il a du sperme dans l’urètre, mais le liquide séminal ne s’écoule pas au dehors, parce que le cadavre n’occupe pas une position verticale.

Le mécanisme de cette émission du sperme est facile à expliquer. Prenons un décapité: après la décollation, le cœur et les vésicules séminales entrent rapidement en rigidité cadavérique. Ce sont les deux premiers organes qui se prennent. Les vésicules séminales, dures comme des noix, expulsent sous l’influence de cette contraction cadavérique une partie du liquide qu’elles contiennent et ce liquide pénètre dans l’urètre. Si le corps est dans une position horizontale, le sperme ne s’écoule pas au dehors ; s’il occupe une position verticale, comme dans la pendaison, il tombe goutte à goutte de l’extrémité de la verge. C’est donc à un phénomène d’expulsion post morlcm que nous assistons, et ce phénomène est dû à la rigidité cadavérique.

Afin de bien faire comprendre aux élèves le mécanisme de ce phénomène, M. Descoust a maintes fois, à la Morgue, pendu des cadavres d’individus morts depuis quarante-huit heures et plus : le sperme s’écoulait goutte à goutte de l’urètre.

Autopsie. — Après avoir fait l'examen extérieur du cadavre, on procède à l’autopsie : la première question qui doit alors attirer l’attention de l’expert, c’est l’état du sang. Le sang est noir et celte coloration n*a rien qui doive nous surprendre puisque les autopsies médico-légales sont faites au plus tôt vingt-quatre heures après la mort.

La question de la coagulation du sang a joué un très grand rôle. On a dit qu’il fallait lui attribuer une grande valeur, qu’elle avait une importance capitale dans l’appréciation des conditions dans lesquelles s’était effectuée l’asphyxie mécanique.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Qu’est-ce donc que la coagulation du sang? Vous savez que dans toutes les maladies inflammatoires, dans la pneumonie, dans le rhumatisme arliculaire, il y a augmentation de la fibrine dans le sang et qu’à l’autopsie on trouve le cœur rempli de caillots. Vous savez aussi que dans ce qu’on appelait autrefois les maladies infectieuses (telles que la fièvre typhoïde), dans l’alcoolisme, dans les hémorrhagies, il n'y a pas de caillots dans le cœur.

Quelle signification devons-nous ajouter, en général, à la présence du sang coagulé dans le cœur? Je laisse volontairement de côté l’augmentation de fibrine dans le sang ou sa diminution dues à un état pathologique. Nous faisons de la médecine légale et nous ne devons nous occuper que d’individus frappés en bonne santé.

Verneuil, dans des leçons qu’il a professées dans cet amphithéâtre alors qu’il suppléait Bérard, a dit que, lorsque le sang ne circule plus convenablement, que son cours est gêné ou ralenti, lorsque le cœur ne se vide plus complètement, il se forme dans les cavités un petit caillot sur lequel chaque nouvelle ondée sanguine vient déposer un peu de fibrine. Il y a là une donnée que vous serez obligés d’utiliser lorsque vous serez appelés à déterminer si la mort a été très rapide ou s’il y a eu une longue agonie.

Je ne crois pas absolument à la théorie un peu simpliste de Verneuil et je pense que la présence dans le sang de l’acide carbonique qui ne s’élimine plus suffisamment doit exercer une certaine influence ; mais je crois que l’on peut admettre, d’une façon générale, que le volume du caillot trouvé dans le cœur mesure la survie de cet organe.

Mais si l'individu meurt par inhibition, c’est-à-dire subitement, le premier phénomène de la cessation de la vie est l’arrêt des fonctions du cœur : il n’y aura, par conséquent, pas de caillot dans les cavités cardiaques.

On peut donc, jusqu’à un certain point, admettre que lorsqu’un individu est mort lentement, on trouvera à l’autopsie

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des caillots dans son cœur ; on n’en trouvera pas, s’il est mort instantanément.

Je dois cependant vous mettre en garde contre certaines causes d’erreur. Voici une expérience assez caractéristique : On pend deux chiens. L’un est ouvert dix minutes après la mort, le cœur est rempli de caillots mous; l’autre n’est ouvert que vingt-quatre heures après la mort, il n’y a pas de caillots dans le cœur. On varie l’expérience ; au lieu de pendre les chiens, on les noie. Les résultats sont identiques. Il semble donc que pendant les premières heures qui suivent la mort on doit trouver des caillots dans les cavités cardiaques, puis que ces caillots disparaissent.

Plus tard la putréfaction expulse du cœur les caillots qui ont pu s’y former, et lorsqu’elle s’est développée il faut que le caillot ait été bien résistant et bien volumineux pour qu’on puisse le retrouver.

Nous pouvons, en conséquence, dire que dans une asphyxie lente, qui dure de quinze à vingt minutes, il y a formation de caillots dans le cœur, et si, au moment de l’autopsie, la putréfaction n’est pas intervenue, on les retrouvera sûrement.

A côté de ces deux caractères tirés de l’aspect extérieur du cadavre et de l’examen du sang et des cavités du cœur, il faut en signaler un troisième. On trouve dans les cadavres d’asphyxiés certaines hyperhémies.

Rien n’est plus trompeur, Messieurs, au point de vue médico-légal. Il en est des hyperhémies comme des lividités cadavériques ; elles seront toujours placées dans les parties déclives du cadavre. Les poumons seront congestionnés en arrière, si le corps est étendu sur le dos ; en avant, s’il est au contraire couché sur le ventre.

Du temps de Bichat, on ajoutait une grande importance à la congestion du cœur, du poumon ou du cerveau. Devergie a passé sa vie à rechercher, dans les autopsies dont il était chargé, lequel de ces organes était le siège de la con-

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gestion. Il terminait toujours ses observations médico-légales en disant: Cet individu est mort par le cerveau, par le cœur, ou par le poumon.

Il n’en est plus de même aujourd'hui. Nous savons, en effet, que la putréfaction détermine la production de certains phénomènes de circulation post mortem , inconnus autrefois. Il n’est pas une autopsie qui ne soit compliquée par les phénomènes de la putréfaction.

Le cadavre de l’adulte se putréfie par l’intestin. Dès que la mort est survenue les vibrions anaérobies de l’intestin en traversent les parois et pénètrent dans le sang. Les vaisseaux en sont chargés, ils les répandent partout. En même temps la fermentation des matières contenues dans le tube intestinal détermine une production anormale de gaz, qui augmente considérablement la tension dans la cavité abdominale. Cette tension peut monter jusqu’à, deux atmosphères ; elle devient telle que, du quinzième au vingtième jour après la mort, la peau du ventre éclate afin de donner issue aux gaz qu’il contient. Les gardiens de cimetière connaissent fort bien le bruit que produit ainsi dans la tombe, la rupture de la paroi abdominale.

Le diaphragme est refoulé, bombé jusqu’au troisième espace intercostal; les organes thoraciques sont comprimés, le sang qu’ils contiennent est chassé vers la périphérie, les veines se dessinent sous la peau en lignes verdâtres ; il se fait une véritable circulation posthume et si la putréfaction est avancée, le cerveau lui-même est injecté, post mortem.

S’il y a une plaie quelque part, le sang sort par cette plaie; il en sort liquide, si bien que les personnes qui assistent à ce spectacle croient que l’individu n’est pas mort. Rappelezvous ce fait, Messieurs ; et quand vous aurez, en médecine légale, à juger la question de la couleur du sang, de l’hyperhémie, etc., recherchez avec soin si la circulation posthume a eu le temps de se faire. J’insiste sur ce point, parce que les médecins experts ne sont pas toujours au courant de ces particularités, qu’ils se méprennent quelquefois sur

AUTOPSIE

les origines des hyperhémies cadavériques et qu’ils attribuent souvent à des lésions survenues pendant la vie des phénomènes qui ne sont dus qu’à la putréfaction.

Je vais, si vous le voulez bien, vous citer deux exemples:

Autrefois, quand la vérification des décès n’était pas organisée comme elle l’est aujourd’hui, dans les grandes villes du moins, des personnes redoutant d’être enterrées vives exprimaient, dans leurs dernières volontés, le désir d’être saignées avant d’ètre ensevelies. Rappelez-vous que lorsqu’on pratique une saignée sur un cadavre et qu’on n’obtient pas de sang, il faut appliquer sur la veine ouverte un bandage excessivement serré, sinon le sang s’en écoule au bout de quinze à vingt heures, et cette circulation post mortem pourrait faire croire à une mort apparente.

Vous savez ce qu’était le jugement de Dieu qui a joué un si grand rôle dans les affaires criminelles au moyen âge. Un individu assassiné était trouvé aux alentours d’un village ou d’une ville. Les juges faisaient défiler un à un les habitants devant le corps. Celui devant lequel les plaies béantes laissaient couler du sang était reconnu comme le meurtrier et déféré à la justice. Il s’agissait, dans ces cas-là, d’être des premiers à passer devant le corps avant que la putréfaction ne fût intervenue : on ne risquait rien.

Messieurs, on a noté et vous trouverez ce détail dans tous les auteurs, que, dans l’asphyxie par cause mécanique, les poumons sont congestionnés. Ce n’est pas toujours vrai ; vous pourrez, dans vos autopsies, vous trouver en présence de poumons absolument blancs.

En effet, quand un individu meurt par inhibition, les poumons ne sont pas congestionnés, les bronches ne contiennent pas de spume. Mais lorsqu’il y a eu des efforts violents, lorsque l’individu s'est débattu, la congestion pulmonaire existe et l’on trouve de la spume, même colorée de sang, dans les bronches.

Il importe d’écarter tout de suite du débat une théorie émise par Donders, d’Utrecht, théorie que l’on connaît au

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Palais et qui m’a été opposée deux fois aux assises, à Paris et à Rouen.

Donders dit qu’il y a hyperhémie du poumon si le lien a été serré pendant l’inspiration, et qu’il y a anémie du poumon lorsque le lien a été serré au moment de l’expiration. En un mot, la congestion des poumons serait liée au moment de la constriction du cou. Il a fait des expériences sur les animaux qui semblent confirmer cette théorie.

On m’a demandé, les deux fois où celte théorie a été invoquée devant moi, si l’individu avait été étouffé en inspiration ou en expiration. Je ne vois pas d’abord l’intérêt médicolégal que peut avoir une constatation pareille. Et puis, un individu qui meurt par asphyxie mécanique se débat pendant un certain temps, il fait des efforts violents pour se défendre, il contracte ses muscles, il rapproche le menton de la poitrine, il fait des mouvements d’inspiration et d’expiration de toutes profondeurs : il y a donc, dans l’association de tous cas mouvements, quelque chose de plus compliqué que l’épreuve expérimentale réalisée par Donders. Personne n'est étranglé à la façon du canard auquel on lie la trachée avec une ficelle.

Quand nous avons voulu refaire les expériences de Donders, nous avons obtenu des résultats extrêmement variables, même lorsque l’autopsie suivait immédiatement la cessation de la vie.

Hofmann a publié l’observation très détaillée de deux pendaisons par justice qui ont eu lieu à Vienne. Au moment où le condamné est pendu, il se produit une excavation remarquable du ventre, due à la contraction énergique des muscles abdominaux. Le diaphragme est refoulé en haut, vers la cage thoracique, et cette contraction de l’abdomen exerce évidemment une action mécanique bien plus active sur le poumon que la petite influence invoquée par Donders.

Donders a prétendu également que le cerveau des individus qui mouraient par suffocation était congestionné : il a

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trépané des chiens, et il a vu leur cerveau s’hyperhémier, au moment où ils mouraient suffoqués.

Ackermann, autre physiologiste distingué, a répété les expériences de Donders et a toujours constaté l’anémie du cerveau. J’avoue, Messieurs, que je n’ai refait ni les expériences de Donders, ni celles d’Ackermann ; elles ne m’auraient rien appris. Mais j’ai, avec M. Descoust, qui s’occupait beaucoup d’ophthalmologie, examiné les phénomènes qui survenaient dans la rétine des animaux qui meurent suffoqués ou étranglés. Nous avons toujours observé une anémie rétinienne au début, suivie à brève échéance d’une congestion de la rétine, due à la paralysie qui succède à la contracture des petits vaisseaux. Nous n’avons, en médecine légale, aucune conclusion à tirer des expériences de Donders ou d’Ackermann. Si vous trouvez, à l’autopsie, de la congestion dans un organe, notez le fait, et ne tirez pas de cette congestion des conclusions sans rapport avec sa valeur réelle.

Ecchymoses sous-pleurales et sous péricardiques. — J’arrive maintenant à une question qui est bien déchue de l’importance qu’on lui prêtait autrefois, mais h laquelle un certain nombre de médecins légistes très distingués ajoutent encore une grande valeur : j’ai nommé les ecchymoses souspleurales et sous-péricardiques : c’est le signe ditdeTardieu.il m’est possible de vous exposer la question assez rapidement, parce que, depuis une vingtaine d’années, elle a été bien remise au point. L’historique complet, depuis Devergie, Bayard, Caussé d’Albi, Casper, etc., en a été fait par le Dr Wenzinger (1). Je ne retiendrai pas longtemps d’ailleurs votre attention sur ce sujet, car il est épuisé.

Tardieu (2) est le premier qui ait assigné aux ecchymoses sous-pleurales ou sous-péricardiques un rôle capital, en

(1) Wenzinger, Thèse de la Faculté de Nancy, 1886.

(2) Tardieu, Étude médico-légale sur l'Infanticide , 2e édition. Paris,

P. Brouardel. — La Pendaison.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

médecine légale. Il avait déclaré que, à quelque degré et en si petit nombre que soient les ecchymoses sous-pleurales et sous-péricardiques, leur présence était un signe certain de suffocation.

Immédiatement deux courants d’opinion se formèrent : les uns, parmi lesquels Devergie, Bayard, Caussé d’Albi, Casper, dirent qu’ils avaient, de longue date, reconnu l’existence de ces ecchymoses. C’était vrai : mais ils ne leur avaient reconnu aucune importance, ils n’avaient édifié sur le fait aucune théorie. Les autres, et les auteurs anglais surtout, dénièrent aux ecchymoses sous-pleurales et souspéricardiques toute espèce de valeur.

Il serait extrêmement injuste de ne pas reconnaître que Tardieu a fait faire un grand progrès à la médecine légale, en appelant l’attention sur l’existence des ecchymoses souspleurales, mais ce serait commettre une erreur regrettable que d’accepter sa formule. Ce qu’on peut dire, c’est que les ecchymoses sous-pleurales et sous-péricardiques existent en dehors de la suffocation, mais que c’est principalement dans la suffocation et chez les jeunes sujets qu’on en rencontre le plus grand nombre.

Qu’est-ce donc que ces ecchymoses sous-pleurales ? Ce sont ■de petites taches rouges bien nettes, arrondies, d’une très faible épaisseur (cinq à dix millièmes de millimètre), ineffaçables. Lorsque, en examinant un poumon, vous découvrez sur la plèvre des ecchymoses de Tardieu, lavez cette plèvre, insufflez le poumon, les ecchymoses persisteront toujours.

Leur nombre est extrêmement variable; il peut n’y en avoir que deux ou trois; on peut en découvrir cent ou cent cinquante, sur toute la surface du poumon. Elles peuvent •être isolées.

Tardieu (1) a publié une planche absolument typique sous •ce rapport (PL I). Les ecchymoses sont accumulées à, tel point sur la plèvre, le poumon en prend une apparence tel-

(1) Tardieu, Étude médico-légale sur l'Infanticide. 2e édition, Paris, 1880.

Brouardel. — Pendaison.

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