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La première de ces analyses nous montre que l’animal, au moment où il succombe, a consommé à peu près tout l’oxygène contenu dans son sang. La mort par submersion est donc bien, dans les cas habituels, une mort par asphyxie. Mais une pareille anoxyhémie ne serait sans doute pas cons-
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talée si le noyé succombait par syncope, suivant le mécanisme que je vous ai indiqué précédemment.
Cette analyse des gaz et les épreuves dont je vais vous parler, confirment les résultats des expériences faites par M. Yibert et par moi (1).
Ainsi, nous avons examiné la capacité respiratoire du sang avant et après la submersion brusque; dans une de nos expériences, 100 centimètres cubes du sang recueilli avant l’immersion pouvaient absorber 21 centimèlres cubes d’oxygène, tandis qu’immédiatôment après la mort, 100 centimètres cubes de sang ne pouvaient plus fixer que 14 centimètres cubes d’oxygène. La capacité respiratoire du liquide sanguin étaitainsi tombée de 21 à 14 : la même quantité d’hémoglobine, au lieu d’ètre contenue dans 100 centimètres cubes de liquide, était maintenant répartie dans 133 centimètres cubes : il y avait eu une dilution d’un tiers.
Un autre procédé nous permet encore d’étudier cette dilution: c’est celui du dessèchement du sang. Si nous laissons dessécher le liquide sanguin à 100° pendant vingt-quatre heures et si nous pesons ensuite le résidu sec, nous constatons que le poids des matières fixes est, après la submersion, beaucoup plus faible qu’avant. Voici le résultat de ces pesées dans une de nos expériences :
100 centimètres cubes du sang artériel avant la submersion gr.
laissent un résidu sec de 19,06
100 centimètres cubes du sang du cœur droit aussitôt après
la mort 13,15
100 centimètres cubes du sang du cœur gauche aussitôt après la mort 9,48
La dilution du sang, la pénétration de l’eau dans le liquide sanguin, pendant les quatre minutes qui suivent l’immersion, se trouve donc établie par ces divers procédés. L’examen des résidus secs nous démontre en outre que le sang est plus dilué dans le cœur gauche que dans le cœur droit : la chose s’explique aisément, car le sang, amené au cœur
(1) Brouardel et Vibert, Étude sur la submersion. ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale. Paris, 1880, 3e série, t. IV.)
gauche par les veines pulmonaires, s’est chaque fois chargé dans le poumon d’une certaine quantité d’eau; le sang du cœur droit, au contraire, n’est pas encore allé subir une nouvelle dilution dans les alvéoles pulmonaires. M. Garnier, de Nancy, a répété nos expériences: il est arrivé aux mêmes résultats : il a trouvé 85 à 90 p. 100 d'eau dans le sang des noyés, 81 à 82 p. 100 seulement dans le sang d'individus morts d une autre façon.
Le sang des animaux qui ont succombé à une submersion brusque se montre toujours coagulé, si on l’examine aussitôt après la mort : on voit, dans le cœur droit comme dans le cœur gauche, de gros caillots noirâtres nageant au milieu d’un peu de sang liquide. La dilution considérable qu’a subie la masse sanguine n’est pas un obstacle à la coagulation: ne savons-nous pas, d’ailleurs, qu’il suffit d’ajouter I ou 2 centimètres cubes de sang à 5 ou 6 centimètres cubes d’eau pour que la masse totale se prenne en une véritable gelée? Dans tous les cas, si l’on mélange un tiers d’eau à deux tiers de sang, on a une coagulation certaine.
Mais si, au lieu de l’examiner immédiatement après la mort, on l’examine ou quelques heures après, ou le lendemain, ou au bout de deux ou trois jours, ce sang des noyés ne présente plus le même aspect. Ce n’est plus du sang coagulé qu’on trouve dans les cavités du cœur: c’est du sang liquide; c’est ce sang liquide des noyés auquel les médecins légistes attachent tant d’importance pour établir le diagnostic de la submersion. Or, il ne s’agit pas là d’un sang originairement déchu de la propriété de se coaguler, comme on le croit généralement; il s’agit d’un sang qui s’est décoagulé, dont les caillots se sont dissociés, désagrégés, et ont disparu.
Voici comment les choses se passent dans nos expériences de submersion brusque : Aussitôt après la mort, de gros caillots se forment dans les cavités cardiaques et dans les gros vaisseaux; si l'on examine à ce moment le sang du noyé, on le trouve coagulé, on le trouve d’une consistance toute diffé-
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renie de celle que les médecins légistes attribuent au sang des submergés. Mais si l’on pratique l’autopsie seulement au bout de quelques heures, on ne constate déjà plus dans les cavités du cœur des caillots aussi solides et aussi bien formés : les caillots sont plus mous, plus diffluents; le liquide dans lequel ils baignent est plus abondant. L’ouverture du cadavre n’est-elle pratiquée qu’au bout de vingt-quatre heures, le sang n’est déjà plus franchement coagulé : il est poisseux, il contient des caillots fragmentés, lâchement soudés les uns aux autres. Si l’autopsie est faite plus tard encore, on trouve dans les cavités du cœur un liquide sanguin dans lequel nagent des débris de caillots longs d’un centimètre environ. Attend-on davantage pour ouvrir le cadavre, les débris de caillots n’ont plus que la grosseur d’une tête d’épingle ; l’on arrive bientôt à trouver un liquide sanguin presque aussi fluide que de l’eau et qui semble tenir en suspension une sorte de poussière noirâtre, dernier vestige du caillot dissocié.
C’est donc bien à une décoagulation et non à une absence de coagulation que nous avons affaire : Faure, puis Bougier, l'avaient du reste déjà pressenti. Cependant il ne nous est pas possible de déterminer d’une manière plus précise l’époque de la désagrégation des caillots, le moment de l’apparition du sang tout à fait liquide dans le cœur. Quelquefois nous avons constaté cette apparition une douzaine d’heures après la mort ; d’autres fois, nous l’avons vue incomplète au bout de quarante-huit heures.
C’est dans le cœur droit que le sang se montre le plus rapidement liquide. Le sang du cœur gauche se montre un peu plus tard sous cet aspect : aussi arrive-t-il assez fréquemment qu’on rencontre du liquide dans les cavités droites et des caillots dans les cavités gauches. Le sang de la veine cave inférieure, dans le thorax, présente à peu près les mêmes caractères que celui du cœur droit. Il n’en est plus de même de la veine cave dans l’abdomen : dans celte région elle contient des caillots mêlés au liquide alors que dans le thorax
elle ne renferme que du sang fluide. Enfin il y a un vaisseau qui garde son sang coagulé longtemps encore après que celui des autres vaisseaux s’est liquéfié : c’est la veine porte. Cette veine porte est habituellement gorgée d’une masse sanguine prise d’un seul bloc et parfaitement coagulée.
Il y a ainsi une sorte de hiérarchie dans le mode de disparition des caillots. Ceux-ci se disloquent plus rapidement dans le thorax que dans l’abdomen, plus vile dans le cœur droit que dans le cœur gauche, dans la veine cave inférieure thoracique que dans la veine cave inférieure abdominale : et c’est dans la veine porte que les caillots résistent le plus longtemps.
Chez les chiens submergés après section des pneumogastriques, la liquidité du sang ne s’est montrée ni un jour, ni deux jours, ni trois jours après la mort : le sang est resté coagulé dans les cavités cardiaques comme dans les grosses veines.
Nous n’avons actuellement aucune explication établie du mécanisme de ces décoagulalions rapides : je ne veux même pas insister sur les hypothèses plus ou moins plausibles. Y a-t-il une digestion de la fibrine par des microbes ? Y a-t-il formation, dans les poumons par exemple, d’une substance qui, transportée par diffusion irait attaquer le caillot et le liquéfier? Nous n’en savons rien. Mais, quoi qu’il en soit, je crois nécessaire d’abandonner l’ancienne explication d’après laquelle la liquidité du sang des noyés serait due à la dilution, à la simple arrivée de l’eau dans l’appareil circulatoire. Nous avons vu, Loye et moi, aussitôt après la mort par submersion, du sang dilué presque de moitié qui s’était parfaitement coagulé; nous avons vu, d’autre part, quelques jours après la mort, le sang liquide des animaux noyés plus riche en eau que le sang resté coagulé. Voici, à ce propos, quelques chiffres provenant d’une de nos expériences :
Avant l’immersion, 100 centimètres cubes de sang artériel gr.
laissent un résidu sec de 28,50
Deux jours après la mort, 100 centimètres cubes de sang liquide
du cœur droit laissent un résidu sec de 17,80
MÉCANISME DE LA MORT
Deux jours après la mort, 100 centimètres cubes de sang liquide gr. du cœur gauche laissent un résidu sec de 14,71
Deux jours après la mort, 100 centimètres cubes de sang poisseux de la veine cave abdominale laissent un résidu sec de. . 22,63
Deux jours après la mort, 100 centimètres cubes de sang coagulé de la veine porte laissent un résidu sec de (1) 11,87
Il n’y a, par conséquent, dans le sang des noyés, aucun rapport à établir entre la liquidité et la teneur en eau. Le sang de la veine porte, qui est complètement coagulé, contient, dans l’expérience précédente, plus d’eau que le sang du cœur droit, qui est parfaitement liquide. Chez les noyés, l’apparition de la fluidité du sang est un phénomène d’ordre cadavérique. Elle ne se montre pas pendant la vie. (A aucune des phases de la submersion, le sang de l’animal ne perd sa coagulabilité.) Elle ne se produit qu’après la mort.
Conclusions. — Nous pouvons donc, Messieurs, formuler les conclusions suivantes :
1° A toutes les périodes de la submersion, les battements du cœur sont plus rares et plus énergiques qu’à l’état normal. Du fait de cette énergie des contractions cardiaques, la pression artérielle présente un écart considérable entre ses maxima et ses minima.
2° L’abaissement de température est en moyenne de 3° au bout des quatre^minutes de la submersion : le cadavre du noyé se refroidit plus vite que celui d’un autre asphyxié.
3° Le sang artériel au moment de la mort par submersion, présente les caractères du sang asphyxique. De plus, il s’est notablement dilué par suite de son passage à travers les poumons gorgés d’eau : le sang du cœur gauche est plus dilué que celui du cœur droit. Le sang examiné aussitôt après la mort est toujours coagulé.
Les caillots du sang des noyés se désagrègent rapidement et disparaissent de bonne heure dans les cavités cardiaques. Lorsqu’ils ont disparu, le sang est devenu fluide : c’est à la
(1) Cette dilution considérable du sang de la veine porte tient sans doute à, l’eau déglutie pendant la submersion surtout dans les dernières phases, à l’eau qui a diffusé de l’estomac dans les racines veineuses.
P. Brouardel. — La Pendaison. 30
présence de ce sang liquide que les médecins légistes attachent une grande importance pour établir le diagnostic de mort par submersion. Or, la liquidité n’est pas due à une absence de coagulation, elle est la conséquence d’une décoagulation : elle est d’ordre cadavérique.
Il n’y a pas, dans le sang des noyés, de rapport à établir entre la fluidité et la teneur en eau. Chez le même noyé et au même moment, on trouve du sang coagulé très riche en eau et du sang liquide moins hydrémié que le précédent.
La liquidité du sang se montre dans le thorax avant d’apparaître dans l’abdomen : elle se manifeste d’abord dans' le cœur droit, puis dans la veine cave inférieure thoracique, dans le cœur gauche, dans la veine cave abJominale, etc.; le sang de la veine porte reste plus longtemps coagulé.
1Y. Mort accidentelle. — Je ne fais que mentionner la mort accidentelle due à un traumatisme.
L’individu, en se précipitant dans l’eau, tombe sur un piquet, sur un bateau, sur une pierre ; il se blesse grièvement et meurt de sa blessure.
Examen du cadavre. — Avant de commencer la description du cadavre, je vous préviens que j’admettrai, dans tout ce qui a rapport à cet examen, que nous nous trouvons en présence d’un corps n’ayant séjourné que quelques heures dans l’eau, en hiver, et que l’autopsie est faite immédiatement après que le cadavre a été retiré de l’eau. (Planche II.)
II faut, en eflet, tenir un grand compte des phénomènes de la putréfaction dans l’examen du cadavre d’un noyé. La putréfaction modifie complètement les divers caractères que je vais exposer devant vous; elle peut les effacer tout à fait. C’est pour ne pas avoir su apprécier la valeur des phénomènes de putréfaction qu’un certain nombre de médecins légistes ont commis de véritables erreurs médico-légales.
Devergie avait dit que vingt-quatre heures d’eau en juillet correspondent à huit jours d’eau en janvier. Je vous cite
Brouardel,
Submersion
Pl. II, p. 466,
P. Barbarin del. Èd' Crété sc' et imP‘