NOYÉ, QUELQUES HEURES D’EAU
EXAMEN DU CADAVRE
l’opinion de Devergie, j’y reviendrai plus tard, mais je vous prie, dès maintenant, de ne pas y ajouter une foi absolue. Tous les climats ne sont pas identiques, tous les mois de janvier ne sont pas également froids, enfin dans certaines eaux les corps se conservent mieux que dans d’autres.
Rappelez-vous qu’un cadavre retiré de l’eau se putréfie avec la plus grande rapidité : la putréfaction n’existait pas au moment où le corps a été sorti de l’eau; quelques heures plus tard, elle a pris des proportions considérables.
Quand vous serez en face d’un noyé, remarquez un premier point. Notez si le cadavre était ou non revêtu de ses habits. Vous tirerez parfois de l’état des vêtements d’utiles renseignements.
Vous avez à répondre à la question du juge d’instruction : « Y a-t-il homicide, accident ou suicide? »
11 est clair que si le cadavre n’est revêtu que d’un caleçon de bain, vous pouvez, sans grande chance d’erreur, conclure à une mort accidentelle.
S’il est habillé, vous consignerez avec soin les déchirures des vêtements, elles peuvent avoir été faites au cours d’une lutte ou par un instrument tranchant.
Souvenez-vous cependant, que lorsqu’un individu se noie dans une rivière dont le courant est rapide, il frotte, pendant qu’il est emporté au fil de l’eau, sur le lit de là rivière; les pierres, les bouteilles cassées, les débris de toutes sortes qui en garnissent la cunette usent profondément ses chaussures et ses vêtements. Un individu tombe dans la Seine du haut du pont National, à Bercy, et son corps est repêché au Point-du-Jour, à Auteuil. Le courant de la Seine n’est pas très rapide, et cependant les bottines de cet individu sont usées et même percées à leur extrémité antérieure.
Un garçon du laboratoire de la Morgue a fait à ce propos une curieuse remarque dont j’ai reconnu la vérité : Les hommes se noient couchés sur le ventre, le nez dans la cunette de la rivière : le frottement use le bout de leurs bottines; les femmes se noient couchées sur le dos, et chez
elles on constate l’usure du talon et de la partie postérieure de la chaussure. Il est inutile de s’appesantir sur la cause de cette différence : elle est tout entière dans les différences anatomiques qui modifient le siège du centre de gravité chez l’homme et chez la femme.
Il faut que vous sachiez interpréter ces différentes usures.
L’aspect du cadavre des noyés a quelque chose de très particulier, mais il est variable avec l’heure où on le voit.
M. Montano qui a eu l’occasion d’observer les 75 personnes qui furentnoyées dans l’inondation du faubourg Saint-Cyprien, à Toulouse, assure que tous les cadavres avaient des caractères communs, mais il ne les a pas suffisamment décrits.
Etat de la face. — Au moment où le corps est retiré de l’eau, après y avoir séjourné quelques heures seulement, la face est pâle, mais très rapidement la peau se cyanose derrière les oreilles et près du maxillaire; elle devient violacée et bientôt toute la face prend cette teinte verte qui donne aux noyés un aspect si horrible.
L’examen de Yœil joue, ajuste titre, un très grand rôle. Vous savez que, peu de temps après la mort, quand la face est exposée à l’air, l’œil se plisse, la pupille se déforme et qu’il se fait sur la sclérotique une tache de dessiccation qui, par transparence, laisse voir la choroïde. Dans la submersion au contraire, la cornée devient épaisse, l’œil reste bombé, la pupille ne se déforme pas. L’œil semble être en exorbitisme, ou en hydrophthalmie.
Les paupières sont également gonflées. Ces différences tiennent à l’augmentation du volume du liquide sanguin.
Vous ne trouverez que très rarement des ecchymoses sur la conjonctive.
État de la langue. — Pour certains auteurs la langue est expulsée hors de la bouche ; pour d’autres elle ne l’est pas. Nous avons déjà rencontré ces divergences en examinant l’état de la langue dans les autres genres d’asphyxie. J’ai toujours trouvé, dans les autopsies que j’ai faites, la langue entre les arcades dentaires, un peu gonflée, gardant l’em-
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preinte des dents; mais je ne l’ai trouvée sortie que lorsque le cadavre était déjà en état de putréfaction; nous ne nous occuperons donc pas, pour le moment, de ce caractère, puisque, ainsi que je vous l’ai dit, je ne vous parle que du noyé frais, n’ayant que quelques heures d’eau.
Examen de la peau. — La peau est considérée en Allemagne comme donnant des signes très importants dans la mort par submersion. Casper, Liman, Hofmann ont dit que la peau avait, à un degré très marqué, l’aspect de la chair de poule et que le pénis et le scrotum étaient très rétractés.
Je crois que les médecins allemands avaient surtout présents à l’esprit les phénomènes qui se passent du côté de la peau d’un individu qui prend un bain froid, au moment où il entre dans l’eau. A ce moment, en effet, sous l’influence de l’impression du froid, les fibres du dartos se contractent et la peau devient ansérine, le pénis, le scrotum et le mamelon se rétractent.
Ces phénomènes peuvent se produire au moment où s’établit la rigidité cadavérique par contracture des fibres musculaires de la peau, du dartos, et durer quelques heures. Mais quand la putréfaction s’établit, ils disparaissent.
M. lourdes, qui ne rejette pas absolument cette opinion allemande, a fait une recherche dont les résultats m’ont fait regretter de ne pas l’avoir essayée également. M. Tourdes affirme que dans l'autopsie, pratiquée quarante heures après la mort d’un individu qui avait séjourné huit à dix heures dans l’eau, il a trouvé en examinant la liqueur séminale qui s’écoulait de l’urètre, des spermatozoïdes vivants. Nous ne savons pas si c’est là un fait unique ou s’il en est toujours ainsi. Dans tous les cas, je crois qu’il y a là une recherche systématique à faire, lorsqu’on se trouve en face d’un noyé. Cette recherche ne présente aucune difficulté et elle peut être utile au médecin expert pour déterminer la date de la mort.
Erosions des mains. — Certaines érosions des mains sont presque constantes, et Ambroise Paré, qui, comme vous le
savez, a été notre premier médecin légiste, avait édifié là-dessus une théorie qui a traversé les siècles et qu’on invoquait encore il y a soixante ans.
Ambroise Paré a dit que l’individu qui se noie fait des efforts convulsifs pour se sauver. Il cherche à se raccrocher à toutes les aspérités, à toutes les saillies qu’il rencontre, il se fait ainsi aux mains des contusions, des érosions, et même des écorchures. Les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. Lorsqu’un individu se noie, il est pris de convulsions, au même titre qu’un individu qui se pend ou qu’on étrangle. Ce n’est pas parce qu’il fait des efforts pour saisir un objet quelconque auquel il espère se raccrocher qu’il écorche ses doigts ; il les écorche, parce que, au moment où il est pris de convulsions, il heurte ses mains contre les pierres, les graviers, les objets qui garnissent le fond de la rivière.
Les faces postérieures des mains sont souvent couvertes de contusions ou d’écorchures : ces lésions se produisent quand le cadavre a été entraîné par l’eau pendant un certain temps. Je vous rappelle à ce propos que les hommes sont emportés par le courant, sur le ventre, les femmes sur Je dos.
Vous devrez vous souvenir de ces détails, afin de ne pas attribuer à des violences, des lésions qui ont une origine toute naturelle.
Vous trouverez très rarement, et peu abondantes, les petites ecchymoses ponctuées sur lesquelles j’ai appelé votre attention dans la pendaison, la strangulation et la suffocation. Vous ne les rencontrerez que dans la submersion brusque, lorsque l’individu a coulé à pic.
La peau des mains et des doigts est blanche et un peu plissée, comme macérée; elle rappelle la peau des femmes qui lavent le linge.
Autopsie. — La position de l’épiglotte a de tout temps préoccupé les médecins légistes. Pour tous les auteurs, l’épiglotte, dans la mort par submersion, est verticale. Cela
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est vrai-, Messieurs, sauf dans les cas où la putréfaction a commencé, mais cela ne prouve rien, car l’épiglotte est toujours verticale, quel que soit le genre de mort auquel l’individu ait succombé.
Un des signes les plus caractéristiques de la submersion est la présence ou l’absence de l'écume bronchique. Pour nous, la question médico-légale se résume toujours dans la demande du juge d’instruction : « L’individu vivait-il quand il a été précipité à l’eau, ou n’y a-t-on jeté qu’un cadavre ? »
Eh bien, Messieurs, quand on repêche un noyé qui n’a séjourné que peu de temps dans l’eau, par une température fraîche, on ne trouve pas de champignon de mousse audevant du nez ou de la bouche ; mais si, par la même température, on retire un cadavre qui a séjourné vingt-quatre heures dans l’eau, immédiatement le nez et la bouche se couvriront d’un champignon d’écume qui peut cacher la face depuis la racine du nez jusqu’au menton.
G. Bergeron et Montano ont voulu se rendre compte de la quantité d’écume ainsi rendue; ils ont noyé un chien pesant 19 kilogrammes; ils l’ont retiré de l’eau au bout de quelques heures, il a rendu 30 grammes d’écume bronchique.
Qu’est-ce que cette écume? Elle est constituée par une masse extrêmement fine dont les petites bulles ont à peu près un dixième ou un quinzième de millimètre; cette mousse paraît blanche, mais on aperçoit au microscope, dans les parois des bulles, des globules de sang, déformés étayant perdu une grande partie de leur hémoglobine.
Au bout de peu de temps, trois jours au maximum, la spume est plus colorée : elle contient encore quelques globules de sang déformés, mais elle devient surtout rougeâtre par transsudalion de la matière colorante du sang dans les bronches.
Voici comment cette écume se produit : Lorsque l’individu qui se noie fait les grands efforts d’inspiration dont je vous ai parlé, il fait pénétrer une certaine quantité d’eau dans les bronches. Celle eau se mêle à l’air contenu dans celles-ci.
L’air et l’eau sont battus ensemble à chaque mouvement respiratoire. En outre il se fait sous l’influence de l’irritation causée par l’introduction de l’eau, une exsudation bronchique de mucosité, un peu filante, qui se mêle à la spume et lui donne la consistance de l’eau de savon.
Cette écume se fait dans les extrémités des bronches. Quand on la cherche, à l’autopsie d’un cadavre de noyé frais, n’ayant que peu d’heures d’eau, on la trouve jusqu’à la fin des plus petits rameaux bronchiques, dans les alvéoles pulmonaires. Au fur et à mesure que le séjour dans l’eau se prolonge, au fur et à mesure que la putréfaction se prononce, la mousse est repoussée vers le larynx, on la rencontre de moins en moins bas dans les voies respiratoires, et au bout de dix-huit jours, M. Tourdes n’en a plus constaté que quelques bulles, sur les lèvres.
Il est donc inutile de discuter, avec les auteurs, si l’on trouve toujours de l’écume bronchique chez un noyé. Lorsqu’un homme se noie, lentement ou brusquement, il y a toujours conflit, dans ses bronches, entre l’air qui s’y trouve et l’eau qui y pénètre, il y a toujours de l’écume. On pourrait donc admettre en théorie que les noyés chez lesquels on ne trouve pas de mousse au-devant du nez et des lèvres, ont séjourné longtemps dans l’eau.
En est-il toujours ainsi? Non, Messieurs, pas toujours. Un individu peut mourir, par inhibition, au moment où il tombe à l’eau ; il n’a pas eu le temps de faire une inspiration, il n’a pas introduit par conséquent d’eau dans ses bronches : il n’y aura pas d’écume. Je n’affirme rien, Messieurs : l’absence de spume est une exception, mais la mort par inhibition, par surprise, est également une exception.
Pendant combien de temps peut-on trouver, chez un noyé, de l’écume bronchique ? La durée en est variable. En hiveri on en trouve encore quand le corps a séjourné douze à quinze jours dans l’eau; on n’en trouve plus s’il a séjourné trois semaines. En été, on la chercherait en vain après Je quatrième et le cinquième jour.
Je ne m’arrêle pas, Messieurs, au diagnostic différentiel de cette écume : il suffit de vous signaler les causes d’erreur pour que vous les évitiez : il est difficile de confondre en effet la mousse des noyés avec la spume du catarrhe suffocant, ou l’écume des crises d’épilepsie et des accès de rage.
Nous avons dans l’écume bronchique un excellent signe de la mort par submersion, mais il faut le chercher; il faut surtout savoir le chercher. Si vous procédiez, comme on fait souvent dans les autopsies ordinaires, en ouvrant le thorax et en arrachant le larynx, la trachée et les poumons, vous feriez disparaître une grande partie des caractères que vous cherchez et qui vous eussent guidés.
Vous devez rechercher la spume depuis les lèvres jusqu’aux alvéoles pulmonaires, mais pour cela il faut procéder avec méthode, avec lenteur, et avec d'infinies précautions.
Vous pourrez trouver des aliments dans le larynx, la trachée et jusque dans les bronches moyennes (1). D’où viennent-ils? Les matières alimentaires peuvent pénétrer dans les voies respiratoires à deux moments.
D’abord pendant la vie, au moment où la personne qui se noie est prise de la toux expulsive, provoquée par l’introduction de l’eau dans la trachée. Il se passe alors un phénomène analogue à celui que nous observons chez les individus qui avalent de travers et qui, en toussant, vomissent une partie des aliments qu’ils viennent d’avaler. Le noyé peut avoir, lui aussi, des vomissements, et si, au même instant, il fait un effort d’inspiration violent, les matières alimentaires contenues dans le pharynx tombent dans la trachée.
Mais lorsqu’un individu qui s’est noyé est resté longtemps sous l’eau, sous l’influence de la putréfaction les gaz contenus dans l’intestin peuvent refouler et expulser de l’estomac les aliments qui s’y trouvent et les faire remonter, le long de l’œsophage, jusqu’au pharynx. Si la putréfaction conti-
(1) Voir observations 13, 14, 18.
nue, la tension des gaz n'augmente plus, soit que, par le fait d’une pression exagérée, la paroi de l'abdomen se soit déchirée, soit que les gaz soient résorbés. A ce moment l’eau reflue dans l’estomac et les bronches, et elle entraîne dans les voies aériennes les matières alimentaires contenues dans le pharynx. La pénétration de ces matières est moins brusque, moins violente que lorsqu’elle a lieu pendant la vie, à la suite d'inspirations puissantes; les aliments ne pénètrent guère plus loin que la partie moyenne de la trachée.
Si donc on trouve des matières alimentaires dans la partie inférieure de la trachée et dans les bronches, on peut affirmer qu’elles y ont été introduites au moment où l’individu faisait les grandes inspirations.
Nous avons donc là un second signe, excellent, qui nous permet de dire si une personne vivait au moment de la submersion; cependant, ce signe n’est pas constant, car si le noyé était à jeun, nous ne trouverons pas d’aliment dans sa trachée et ses bronches. Enfin, il faut toujours tenir compte des phénomènes dus à la putréfaction.
Un troisième signe, Messieurs, nous est fourni par la pénétration dans les bronches, de sable , de boues, de débris végétaux de toutes sortes qui peuvent se trouver dans l'eau.
Vous savez que les individus qui se noient font des efîorts d’inspiration d’une puissance extraordinaire. Je vous ai cité plusieurs fois, et j’y reviens toujours parce que c’est un exemple typique, le cas de cet ouvrier égoutier, trouvé noyé dans la cunetle de l’égout du boulevard Rochechouart, et de la bronche duquel M. Descoust a retiré un gravier de la grosseur d’un haricot. Il n’est pas rare que l’on puisse trouver dans la trachée et les bronches des noyés des grains de sable et des graviers d’un certain volume (I).
Mais il n’en est pas toujours ainsi : si l’individu se noie dans une rivière dont l’eau est très claire et très propre,
(1) Voir observations 17,23, 27.
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comme il n’ingère qu’un ou deux lilres d’eau, la quantité de sable ténu qui a pénétré dans les voies respiratoires n’est pas assez considérable pour être décelée à l’œil nu.
Il faut savoir chercher ce sable; s’il y en a beaucoup, il criera sous les ciseaux; mais la manière la plus pratique pour le trouver, c’est de ramasser et d’élaler sur le dos de la main gauche les mucosités contenues dans la trachée et les bronches, et de frotter ensuite doucement cette main avec l’index de la main droite. La pulpe de l’index vous donnera immédiatement la sensation des plus petits grains de sable contenus dans les mucosités (1).
La localisation de ces dépôts se fait surtout sur les éperons des bifurcations bronchiques (2) : c’est là qu’il faut les rechercher de préférence et on y trouvera de la spume,du sable, des petits graviers, de la vase, des débris végétaux.
Mais, a-t-on dit, si un individu se noie dans une mare, dans un canal infect, dont l’eau contient une grande quantité de matières en décomposition, la putréfaction n’en sera-telle pas hâtée?
Messieurs, c’est possible, mais moins évident qu’on ne le croit d’ordinaire.
Je dois vous mettre en garde contre une cause d’erreur. Après la mort, le sable, les débris végétaux pénètrent-ils dans les bronches ?
M. Bougier, un de mes anciens élèves, a cherché à résoudre le problème; Devergie s’en était occupé avant lui.
M. Bougier a mis un cadavre dans une baignoire, il a semé du sable dans l’eau, de façon que l’eau qui pénètre dans la trachée, à la fin de la putréfaction, entraîne ce sable avec elle. M. Bougier a répété son expérience plusieurs fois, jamais il n’a trouvé du sable au delà de la seconde ramification bronchique.
Nous sommes donc autorisés à conclure que, lorsqu’un noyé est frais, la présence du sable dans les bronches est
(1) Voir observations 19, 21, 24, 26.
(2) Voir observation 10.
un signe excellent, l’individu a respiré dans l'eau. Lorsque la putréfaction est avancée, au contraire, la présence du sable, entraîné par l’eau, peut être décelée dans l'arbre aérien et la valeur de ce signe ne doit pas être invoquée.
Etat des poumons. — L’examen des poumons nous fournit des signes excellents, surtout chez les noyés frais.
Le premier fait sur lequel il est nécessaire d’appeler votre attention, c’est l’augmentation énorme du volume des poumons d’un noyé. Dés que le thorax est ouvert, ils semblent faire hernie au dehors du cadavre, sauf lorsque le noyé avait antérieurement des adhérences pleurales. Dans ce cas, le poumon, du côté malade, est moins volumineux, il ne cherche pas à sortir de la cage thoracique, il contient moins d’eau.
Quand la putréfaction s’établit, les poumons s'affaissent, et les plèvres contiennent une quantité variant de 400 à 600 grammes d’une eau teintée en rouge par la transsudation de la matière colorante du sang.
Pris dans la main, le poumon résiste à la compression, il est comme emphysémateux, mais il est plus mou que dans l’emphysème; il donne l'impression dune éponge pleine d’eau, mais avec une sensation de plus grande résistance. Je ne saurais mieux déünircet état particulier du poumon qu’en lui donnant le nom d 'emphysème aqueux.
A la coupe, le tissu pulmonaire laisse sourdre une certaine quantité de spume plus ou moins aérée, et de l’eau en abondance.
M. lourdes a expérimentalement essayé de déterminer quelle quantité d’eau pouvait pénétrer dans le poumon. Il a pris un fragment de poumon de 110 grammes, et il l’a laissé pendant quelque temps sous le cadavre lui-même, c’est-à-dire en lui faisant supporter un poids de 15 à 20 kilogrammes ; au bout d’une heure, ce fragment de poumon ne pesait plus que 75 grammes : il avait donc perdu 35 grammes de son poids primitif. Lorsque le fragment de poumon ne provient pas du cadavre d’un noyé, il ne perd, soumis
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à la même pression, pendant le même laps de temps, que 5 ou 6 grammes.
G. Bergeron et Montano ont, à l’aide d’un procédé différent, tenté de déterminer le même fait.
Ils ont trouvé que la densité du poumon d’un noyé est de 0,6, tandis que la densité du poumon normal est de 0,5.
Lorsque M. Yibert et moi avons fait nos expériences à propos de la mort dans la submersion lente, nous avons toujours, avec le plus grand soin, examiné les poumons des animaux qui nous avaient servi. Depuis, nous n’avons jamais fait l’autopsie d’un noyé, sans nous assurer, d’une façon minutieuse, de l’état de ses poumons.
Vous savez que Tardieu a affirmé qu’il ne se produisait pas, dans la submersion, d’ecchymoses sous - pleurales. G. Bergeron et Montano ont noté la présence de suffusions sans bords nettement limités.
Messieurs, on trouve autour des alvéoles des petits foyers hémorrhagiques, de la grosseur d’une tête d’épingle; ils ne sont pas très apparents, il faut les chercher, les placer sous le champ du microscope, parce que la matière colorante du sang a diffusé. Sur cinq fragments d’environ 1 centimètre cube, pris au hasard dans le poumon d’un chien noyé en quarante minutes, M. Yibert et moi en avons trouvé trois. Ces petits foyers ne se trouvent pas dans le voisinage des veinules ou des artérioles un peu volumineuses; ce sont des hémorrhagies capillaires qui rappellent, au moins par leur volume, les ecchymoses ponctuées sous-pleurales.
Celles-ci sont assez rares chez les noyés ; en revanche, nous avons presque constamment rencontré de larges ecchymoses sous-pleurales, dont quelques-unes atteignaient les dimensions d’une pièce de 5 francs, formées par des globules sanguins décolorés; elles étaient à peine visibles.
Lorsqu’un individu se noie d’une façon brusque et soudaine, on trouvera chez lui des ecchymoses sous-pleurales comme dans la suffocation. J’ai eu l’occasion d’examiner avec M. Yibert le corps d’un individu tombé dans un
puits (1); on supposait qu’il y avait eu crime. Cet homme avait des plaies de tête, mais pas de fracture du crâne; il présentait les caractères absolus de la mort par submersion ; il avait un champignon de spume bronchique, et nous avons constaté chez lui la présence d’ecchymoses sous-pleurales très nettes, comme on les trouve chez un homme qui succombe brusquement; peut-être les coups qu’il avait reçus sur la tête ont-ils déterminé chez cet individu comme une commotion cérébrale qui a hâté le dénouement.
Je vous ai déjà parlé d’une affaire dans laquelle M. Girard, de Grenoble, dut intervenir (p. 22] : Le cadavre d’une femme est trouvé dans un puits; l’autopsie est ordonnée, le médecin expert constate la présence d’ecchymoses sous-pleurales et, s’appuyant sur l’opinion de Tardieu, affirme que celte femme a été étranglée avant d’être jetée dans le puits. On arrête le mari, qui heureusement demanda une contreexpertise. M. Girard, de Grenoble, fut commis, et dans une série d’expériences sur lesquelles je ne reviens pas, il démontra que, dans la submersion brusque, il se produit des ecchymoses sous-pleurales et sous-péricardiques.
Enfin, vous trouverez dans les poumons une dernière lésion, fort intéressante au point de vue du rappel à la vie des noyés.
Quand on examine les alvéoles pulmonaires et les dernières ramifications bronchiques, on constate que l’épithélium pulmonaire a subi une altération profonde. Si l’on place pendant vingt-quatre heures, dans l’alcool au tiers, de très petits fragments de poumons, enlevés immédiatement après la mort des animaux en expérience, on peut ensuite détacher très facilement les cellules épithéliales des petites bronches et des Aésicules pulmonaires, par la dissociation. Ces cellules ont augmenté de volume; elles sont devenues sphéroïdales ; le protoplasma ainsi gonflé est rempli de granulations douées des caractères optiques des matières grasses et que l’acide
(I) Voir observation 7.
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osmique colore également en noir. Quand ces granulations ne sont pas trop abondantes, on aperçoit au milieu de la cellule le noyau non augmenté de volume et paraissant intact. Il s’agit là d’une véritable dégénérescence granulo-graisseuse, intéressante à cause de son origine, qu’on ne peut guère attribuer qu’au passage d’une certaine quantité d’eau à travers l’élément, intéressante aussi en raison de la rapidité avec laquelle elle se produit : moins d’une demi-heure quelquefois. On retrouve, dans le champignon de mousse des animaux, lorsqu’on l’examine dès qu’ils ont succombé, un certain nombre de ces cellules alvéolaires dégénérées, expulsées avec la spume.
On lit, parfois, dans le récit du sauvetage d’un noyé, que l’individu retiré de l’eau a refait quelques efforts de respiration, qu’il a eu des crachements de sang et qu’il est mort. La dégénérescence de l’épithélium pulmonaire donne l’explication de ce fait. Quand elle existe, l’individu n’est plus en état de bénéficier du passage de l’air dans ses poumons.
Je vous ai dit que la constatation, dans la trachée et les bronches, delà présence de matières alimentaires, de sable, de graviers, de débris végétaux, était un signe excellent au point de vue de la question médico-légale : « L’individu a-t-il été jeté à l’eau vivant ? »
Il y a cependant des erreurs possibles. Pour vous mettre en garde contre elles, ouvrez la caisse du tympan : Vous y trouverez des aliments et du sable, comme dans les bronches. Les expériences de M. Bougier, les nôtres, montrent que, si la putréfaction fait pénétrer des matières alimentaires ou du sable dans la trachée et les bronches, il lui est impossible d’en faire pénétrer dans la caisse du tympan ; il faut, en effet, des efforts considérables pour leur faire ' franchir la trompe d’Eustache, et ils ne sont possibles que par l’action des grandes inspirations.
Tube digestif. — L’estomac des noyés contient de l’eau (1). La
(l) Voir observation 8.
quantité d’eau que l’on peut y trouver varie d’un tiers ou d’un quart de litre à un demi-litre ; une fois, nous en avons recueilli un litre : c’est un fait exceptionnel.
La présence de l’eau dans l’estomac est un bon signe ; elle pénètre en effet dans les voies digestives au moment où l’individu fait des efforts incoordonnés pour faire arriver de l’air dans son larynx et sa trachée. Cependant, on ne trouve pas toujours de l’eau dans l’estomac : un certain nombre d’individus ne font pas, en même temps, des efforts de déglutition et de respiration; chez d’autres, le développement de la putréfaction a pu faire sortir de l’estomac l’eau qu’il contenait.
D’un autre côté, on a objecté que la présence de l’eau dans l’estomac d’un noyé n’avait aucune signification, qu’elle ne prouvait pas que cet individu avait fait des efforts d’inspiration et de déglutition sous l’eau, et qu’avant d’étre jeté à l'eau, il avait fort bien pu boire un ou deux verres d’eau. 11 faudrait donc prouver l’identité de l’eau recueillie dans l’estomac avec celle du milieu dans lequel le noyé a été retrouvé. Mais il existe dans l’estomac des mucosités et d’autres liquides qui changent complètement la constitution de l’eau ingérée.
On a émis des hypothèses encore plus extraordinaires ; je ne peux résister à l’envie de vous en citer une, que j’appellerai le chef-d'œuvre des hypothèses. On a dit : Un individu peut être assassiné par un médecin familiarisé avec le maniement de la sonde œsophagienne, qui aurait introduit, par ce moyen, une certaine quantité d’eau dans l’estomac de sa victime, avant de jeter son cadavre à l’eau.
Je reviens à des faits plus sérieux et je vous signale, à propos des lésions du tube digestif, un dernier point : J’ai noté, dans quelques cas, la présence de taches noires sur la surface de l’estomac et de l’intestin; ces taches sont larges, mais pâles en raison de la décoloration par l’action de l'eau du sang épanché.
Ln ce moment-ci, la question de ces taches hémorrhagiques est très discutée. On conteste leur présence sur la muqueuse
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gaslro-intestinale des personnes qui ont succombé à une intoxication par l’oxyde de carbone.
On les trouve dans différents modes d’asphyxie, notamment chez les pendus.
Des recherches nouvelles doivent être faites en ce sens; elles seront très intéressantes et elles nous permettront peut-être de conclure que ces taches décolorées sont dues à des lésions analogues à celles que nous avons constatées dans les autres genres d’asphyxie.
Etat du sang. — Messieurs, je ne vous retiendrai pas longtemps sur l’état du sang ; nous l’avons étudié en même temps que le mécanisme de la mort. Rappelez-vous qu’il est fluide, d’une couleur cerise ou noirâtre , et qu’on ne trouve, en général, pas de caillots à l’intérieur du cœur, par suite de la décoagulation du sang.
Cependant il y a parfois des caillots dans le cœur : Devergieen a constaté deux fois, Maschka cinq fois sur cent, M. lourdes vingt fois sur cent. A la Morgue, où j’ai fait de nombreuses autopsies de noyés, je n’en ai trouvé que deux fois sur cent.
Pourquoi cette différence? Pourquoi, chez certains noyés, le cœur contient-il des caillots de sang et n’en contient-il pas chez d’autres? Dans les expériences que j’ai faites avec Paul Loye, quand l’animal noyé était ouvert immédiatement après sa mort, nous avons toujours trouvé des caillots dans le cœur ; quand l’autopsie était pratiquée longtemps après la mort, le cœur ne contenait plus de caillots ; la décoagulation avait eu le temps de se faire.
M. Tourdes a cherché à expliquer ces phénomènes : il a émis une hypothèse que rien n’est venu vérifier ou infirmer. M. Tourdes a pensé que les noyés chez lesquels on trouvait des caillots dans les cavités du cœur étaient des alcooliques.
Dans l’un des faits que j’ai observés, il s’agissait d’un homme alcoolique atteint d’une pneumonie fibrineuse, qui était allé se jeter à l’eau pendant son délire. La présence P. Brouardel. — La Pendaison. 31
«le caillots dans le cœur, dans un cas pareil, n’a rien qui doive surprendre.
Il y a là matière à des recherches fort intéressantes ; il semble, d’un autre côté, que chez les animaux que P. Loye et moi avons chloroformisés avant de les noyer, les caillots se formaient plus nombreux que chez les autres. Enfin, dans l’autopsie d’un noyé faite par G. Bergeron, le cœur était rempli de caillots : il a été prouvé que cet homme se faisait depuis quelque temps des piqûres de morphine.
Je ne saurais vous dire s’il est possible d’établir entre ces faits et la coagulation du sang chez les noyés une relation quelconque.
Il faut aussi que vous sachiez que chez un noyé le sang coule, liquide, au dehors des plaies ou des érosions dont le corps peut être couvert. Il ne faudrait pas en conclure que ces plaies ont été faites avant la submersion.
J’ai été consulté à ce propos dans l’a flaire suivante (1) : Le cadavre d’un individu est trouvé dans le gave de Lourdes ; il était onze heures du matin, il faisait chaud. On porte le corps sous un hangar, un médecin l’examine et constate quelques plaies de tête qu’il attribue au choc de la tête sur les galets que roule le torrent.
Le procureur de la République est prévenu ; il y a un transport de justice; quelques heures s’étaient écoulées depuis le premier examen. Du sang liquide s’écoulait par chacune des plaies de la tète, et le médecin qui accompagnait le parquet en conclut qu’elles avaient été faites pendant la vie.
L’enquête a démontré, au contraire, que l’homme s'était jeté dans le gave, et qu’il avait été retiré de l’eau six jours après sa mort.
Cerveau. — A l’époque de Bichat, on attachait une grande importance à la congestion du cerveau, du poumon ou du cœur; aussi recherchait-on avec soin, dans l’autopsie d’un
(1) Voir observation 12.
PUTRÉFACTION. 483
noyé, la congestion du cerveau, et Devergie a publié plusieurs cas où il l’a constatée (1).
Dans tous ces cas, Messieurs, il s’agissait de noyés putréfiés et la congestion du cerveau était due au reflux du sang que provoque la circulation posthume.
M. Tourdes cite un fait qui prouve que s’il ne se produit pas de congestion du cerveau dans la submersion, il peut du moins se produire d’autres lésions cérébrales : Un enfant tombe h l’eau ; un homme, témoin de l’accident, se précipite à son tour dans la rivière ; il saisit l’enfant, mais il se débat, fait des efforts et finalement on est obligé de le retirer à son tour. Quand on le rappelle à la vie* il est hémiplégique : il a été démontré que cet homme avait eu un petit foyer hémorrhagique de l’encéphale. Cette hémorrhagie était-elle due à l’impression du froid? Etait-elle due à la rupture d’un petit anévrysme miliaire sous l’influence de la chute dans l’eau? Il est difficile de se prononcer, mais il ne s’agissait pas là d’une congestion cérébrale.
Vessie. — On a beaucoup discuté sur l’état de la vessie et sur celui des urines. Dans la moitié des cas la vessie est pleine, dans l’autre moitié elle est vide. On a pensé pouvoir caractériser la mort par submersion, par la présence de l’albumine dans les urines. MM. Ogier et Yibert ont pris, sur un cadavre, la vessie; ils l’ont vidée, l’ont remplie d’eau et l’ont suspendue ; vingt-quatre heures après, l’eau contenait de l’albumine. Chaque fois qu’ils ont renouvelé l’expérience ils ont obtenu le même résultat. La présence de l’albumine est donc un phénomène de putréfaction, et l’on ne peut rien en conclure, comme caractère médico-légal.
Putréfaction. — J’ai terminé, Messieurs, l’exposé des caractères de la mort dans la submersion.
Je dois maintenant vous parler de la putréfaction, parce que, dès qu’elle s’établit, elle bouleverse tous les signes que je
(t) Devergie, Médecine légale théorique et \ ratique. 3e édit. Paris, 1852.
vous ai énumérés, elle les efface, et elle en fait naître d'autres.
La putréfaction, chez les noyés, peut être divisée en trois périodes : la première est celle de la putréfaction gazeuse, la seconde celle de la saponification , la troisième celle de l'incrustation de cristaux.
lre Période. — Putréfaction gazeuse. — Le mécanisme en est très simple, mais d’une importance exceptionnelle chez le noyé. Vous savez que dans la mort chez le nouveau-né , qui n’a encore pris aucune nourriture, la putréfaction commence par l’extérieur ; chez l'individu qui a mangé, elle commence par l’intestin. Des microbes anaérobies , bien étudiés par M. Duclaux, pénètrent dans les glandes de l’intestin, dissocient les épithéliums, arrivent dans les veinules, dans les capillaires, et le sang expulsé par la tension due à la fermentation intestinale concomitante se répand dans tout le corps : la tache verte initiale, indice de l’endroit où commence la putréfaction, se montre sur la peau de la fosse iliaque droite.
Dans la submersion, ce n’est pas la même chose. En pénétrant dans les vaisseaux, les anaérobies trouvent un sang que l’eau qu’il contient a rendu liquide. En même temps, les gaz qui se développent dans l’abdomen ont une pression telle qu’au commencement de la putréfaction gazeuse elle peut atteindre une à deux atmosphères. Sous l’inlluence de cette puissance d’expansion vraiment énorme, le diaphragme est refoulé et comprime les organes thoraciques : il sort alors des alvéoles et des petites bronches cette spume qui, s’échappant par la bouche et le nez, constitue le champignon des noyés. Le liquide, qui donne aux poumons, avant la putréfaction, cette consistance emphysémateuse particulière, sort du parenchyme pulmonaire et se répand dans la plèvre; il est coloré en rouge, par transsudation de la matière colorante du sang, et on en trouve parfois près d’un demi-litre dans la cavité pleurale.
En même temps, le sang est repoussé du centre vers la
Brouardel
Submersion
PI. III, p. 485
P. Barbarin del.
i’d. Crité te. 9t imp.