YÉ. TROIS SEMAINES D KAL
PUTRÉFACTION
périphérie, et alors on voit apparaître sur la peau, et surtout sur la peau de la face et des membres, ces veinosités bleuâtres, qui changeant rapidement de couleur, finissent par donner aux noyés cette coloration verdâtre qui rend leui aspect si horrible et si repoussant (planche III).
Le sang transsude hors des vaisseaux, et s’il y a eu, au moment delà chute dans l’eau, des contusions, des érosions ou des suffusions sanguines, il est difficile, une fois que la sérosité roussâtre due à la putréfaction a commencé à s’écouler, de reconnaître si ces contusions et ces suffusions sanguines ont été faites pendant la vie ou ne sont qu’un phénomène de putréfaction. Cette sérosité colorée transsude dans le péritoine, dans le péricarde, dans les bourses séreuses ; on peut en trouver de grandes quantités.
Les gaz se répandent dans le tissu cellulaire sous-cutané, dans le scrotum, qui peut atteindre le volume d’une tète d’enfant, dans la verge qui devient le siège d’une érection gazeuse considérable, dans la poitrine, dans le cou, dans la face ; le corps entier est quelquefois tellement gonflé que, étendu sur nos tables d’amphithéâtre, il a un mètre de haut. La peau est tendue au point que souvent elle éclate.
Les cadavres sont phosphorescents. A la Morgue, avant l’installation des appareils frigorifiques, tous les cadavres de noyés répandaient la nuit des lueurs phosphorescentes. C’était un spectacle très impressionnant.
Quelle est la composition de ces gaz ? A la Morgue, où nous tâchons de respirer le moins de gaz délétères possible, sans y réussir complètement, nous piquons avec la pointe d’un scalpel le scrotum, la verge, le thorax des noyés, afin de donner issue aux gaz, et nous les allumons. Ces gaz brûlent avec une flamme bleue, longue de 5 à 6 centimètres, comme la flamme d’un chalumeau (1).
Il arrive aussi que ces gaz ne s’enflamment pas.
Boutmy et moi nous avons analysé ces gaz de putréfaction
(1) Voir observations 21, 22.
Quand la putréfaction commence, les microbes anaérobies produisent de l’acide carbonique, mais il se dégage aussi de l’hydrogène, des hydrocarbures, de l’azote, de l’hydrogène sulfuré; quelquefois même il reste un peu d'oxygène.
En analysant les gaz échappés du scrotum d’un noyé, Boutmy et moi avons trouvé qu’ils avaient la composition suivante :
Hydrogène 12,5
Hydrogène sulfuré 1,2
Hydrocarbures 13,4
Oxygène 7,3
Acide carbonique 33,5
Azote 31,9
M. Garnier, de Nancy, qui a répété nos expériences, a obtenu les mêmes chiffres.
D’ailleurs, le résultat de ces expériences peut être variable.
En été, les deux premiers jours, les gaz ne brûlent pas: le dégagement d’acide carbonique est trop considérable. Du troisième au sixième jour, les gaz s’enflamment très bien, parce qu’ils contiennent surtout de l’hydrogène et des hydrocarbures; mais à. partir du septième, du huitième ou même du dixième jour, on n’obtiendra plus de flamme, parce que l’hydrogène et les hydrocarbures ne se dégagent plus qu’en faible quantité et qu’au contraire il y a un fort dégagement d’ammoniaque. En même temps il se fait des ptomaïnes.
Vous savez que les ptomaTnes sont des alcaloïdes qui se forment dans les corps en putréfaction. Elles sont très avides d’oxygène et disparaissent à l’air. On peut les trouver en quantité telle qu’elle fait naître l’idée d’une intoxication. Le travail du professeur Selmi, qui a précédé le nôtre, a été fait pour démontrer qu’un général, que l’on croyait avoir été empoisonné par la delphinine, était mort naturellement et que les alcaloïdes trouvés dans ses intestins étaient le résultat de la putréfaction. Enfin, la composition de ces gaz varie selon la région d’où on les retire : elle diffère au thorax, & l’abdomen, aux fesses, au scrotum, etc.
PUTRÉFACTION
Les gaz développés sous l’influence de la putréfaction due aux anaérobies atteignent un volume considérable et ils ont pour effet de faire remonter à la surface de l’eau, le corps qui jusque-là était resté au fond.
Messieurs, avons-nous des signes extérieurs qui permettent, par une température moyenne, de dire à quelle période correspond la putréfaction?
J’appelle d’abord votre attention sur le décollement de la peau aux extrémités des doigts. La peau devient blanchâtre, plissée, macérée ; puis, elle se détache et forme autour du doigt comme un doigt de gant flottant. Au bout de trois mois, l’épiderme disparaît avec les ongles (1).
Il n’en est pas de même des pieds, car ils sont habituellement chaussés et le décollement de l’épiderme se produit moins. Quand il se fait, l’épiderme se décolle comme une sandale.
Vérifiez toujours le degré d’adhérence des ongles, en les retournant; vous constaterez qu’au bout de huit jours ils adhèrent très bien ; mais au bout de trois semaines, on les arrache facilement, par une saison moyenne.
Les cheveux et les poils s’arrachent aussi facilement que les ongles (2).
La tache de putréfaction, d’un rouge verdâtre, paraît chez les noyés à peu près au niveau du sternum, et il existe un désaccord complet entre la partie sus-diaphragmatique et la partie sous-diaphragmatique du corps. La portion sus-diaphragmatique se putréfie infiniment plus vite, à tel point que M. lourdes a pu dire qui si on séparait le corps d’un noyé par son milieu, personne ne voudrait croire que les parties ainsi divisées appartiennent au même individu.
Plus tard la tête est boursouflée, horrible, elle a une teinte vertej qui passe au noir ; à ce moment l’individu semble avoir une tète de nègre. Les lèvres sont gonflées, œdématiées, retournées et laissent apercevoir les dents, dont la blancheur
(1) Voir observations 9, 10, 15, 17, 20.
(2) Voir observation 18.
contraste avec la couleur de la face et en augmente l’horreur.
Cet état de la tète correspond à quatre semaines d’eau, par une température moyenne ; à quinze jours d’eau, en été; h six semaines ou deux mois d'eau, en hiver.
Devergie a donné des chiffres relatifs aux variations de la putréfaction suivant les saisons. Retenez ces chiffres, mais ne les appliquez pas avec trop de rigueur, car il n’y a ni deux hivers, ni deux étés absolument semblables.
Devergie, après de nombreuses expériences, a dit que :
En hiver 3 à 5 jours d’eau correspondaient à 5-8 heures en été,
» 4 à 8 jours d’eau correspondaient à 24 heures en été,
» 15 jours d’eau correspondaient à 4 jours en été.
Il y a dans cette appréciation quelque chose qui n’est pas aussi précis qu’on pourrait le croire; Devergie ne parle pas des saisons intermédiaires; il faut en outre que nous tenions compte de la température de l’eau et de la nature même du liquide; si ce liquide est une eau vaseuse, où fermentent des matières organiques, la putréfaction sera plus rapide. Enfin nous devons attacher une grande importance à la durée du temps qui s’est écoulé entre l’instant où l’on a retiré le corps de l’eau et celui de l’autopsie. Le noyé se putréfie très vite, mais au moment où il est sorti de l’eau, la putréfaction subit une sorte de coup de fouet qui l’active énormément; en effet, l’eau est dans l’immense majorité des cas plus froide que l’air ambiant; par suite, après la sortie de l’eau, les gaz se développent rapidement et hâtent la circulation posthume.
Chaque fois que vous aurez à pratiquer l’autopsie d’un noyé, tâchez de le faire sans perdre de temps, dès qu’il est retiré de l’eau. Rappelez-vous que rien ne fait disparaître les caractères de la submersion, comme la putréfaction.
2e Période. — Saponification. — La saponification est la transformation des matières quaternaires de l’économie en matières ternaires; en d’autres termes, le corps passe à l’état de gras de cadavre. Il se fait une sorte de savon am-
PUTRÉFACTION
moniacal qui envahit le tissu cellulaire sous-cutané d’abord, en commençant par le cou, pnis il atteint les viscères, les muscles et le reste de l’économie (1).
Quand commence cette période? La saponification est déjà très apparente chez les individus qui ont séjourné quatre mois dans l’eau, en été, ou six mois, en hiver.
Elle peut être étudiée dans certains cimetières avec plus de précision que lorsqu’elle se fait dans l’eau.
Vous savez que les terrains argileux, où les corps sont alternativement [secs et baignés par l’eau qui stagne, ont la réputation de conserver les cadavres. Le cimetière de Saint- Nazaire était dans ce cas. Je fus chargé avec MM. Ogier et Du Mesnil de procéder à l’examen des terrains de ce cimetière, qu’il fallait assainir (2) ; nous avons fait faire des exhumations dont l’une eut lieu, jour pour jour, cinq ans après la mort de la personne. C’était un homme gras, saponifié. Le cœur avait ses valvules aussi saines que si le décès remontait à quarante-huit heures. Le savon ammoniacal avait tout envahi, et sur le ventre, il avait pris la consistance d’une tranche de lard de 10 centimètres d’épaisseur.
3e Période. — Période d’incrustation. — La période de saponification n’est pas la dernière ; si le noyé, pour une raison ou une autre, ne remonte pas à la surface de l’eau, la période d’incrustation commence. Dans cette période, la chaux contenue dans l’eau se substitue à la soude et à l’ammoniaque et il existe dès lors des oléates et des margarates de chaux. Le cadavre est alors recouvert et farci de cristaux. J’avoue que cette explication ne me satisfait pas complètement. Je comprends que la chaux se dépose à la surface du cadavre, mais je suis étonné de trouver ces mêmes cristaux à l’intérieur du corps, là où l’eau n’a pas d’accès.
Dans cette période, et déjà vers la fin de la seconde, le
(1) Voir observations 27, 29, 30, 31, 32.
(2) P. Brouardel et O. Du Mesnil, Des conditions d'inhumation dans les cimetières. (. Annales d'hygiène publique et de méd. légale, 1892, tome XVIII, p. 27.)
noyé devient un bloc, je dirai presque qu’il prend l’apparence d’un bloc de fromage. Il n’est plus qu’une masse. Les viscères adhèrent entre eux, on ne peut séparer ni les anses intestinales les unes' des autres, ni le diaphragme des organes thoraciques. Les vêtements même finissent par faire partie intégrante du bloc cadavérique, que l’on coupe comme on couperait du lard.
Il nous a été possible, à M. Descoust et à moi, d’établir l’identité d’un individu qui avait séjourné plus d'un an sous l’eau ; nous avons trouvé dans son ventre, sous une couche épaisse d’incrustation, une courroie qui portail un numéro et un nom. Or, ce nom avait été donné au greffier de la Morgue, lors de la disparition de l’individu (1).
Vous voyez donc qu’il peut être quelquefois intéressant de faire l’autopsie même de noyés qui sont restés un temps indéfini sous l’eau.
Dans ces dernières années, M. Adolphe Carnot a fait un travail très intéressant dans le but de déterminer le temps écoulé entre le moment de la mort et celui où le cadavre a été retrouvé; il arrive à cette détermination en mesurant la densité des os. Le procédé de M. Carnot est bon, lorsque les individus ont été inhumés dans la terre ou enfouis dans le sable; l’os devient plus poreux et plus léger. Mais le procédé ne saurait être appliqué à des cadavres saponifiés. Les matières organiques contenues dans l’intérieur des os y restent, y subissent la transformation graisseuse, et le poids de ces os est au moins égal à celui qu’ils ont pendant la vie.
Intervention des animaux. — Nous devons en outre, Messieurs, quand nous procédons à l’examen du cadavre d’un noyé, tenir compte de l'intervention des animaux.
Lorsqu’un individu se noie dans un égout, ou près des berges d’un canal ou d’une rivière, mais de telle manière
(1) Voir observation 32.