INFLUENCE DES MILIEUX
d’ammoniaque dans les fosses (1). Je vous rappelle que plusieurs ouvriers sont ordinairement frappés l’un après l’autre, et que c’est celui qui est tombé le premier qui a le plus de chances d’être rappelé à la vie.
Un vidangeur peut se noyer dans le liquide de la fosse et dans ce cas on trouvera dans ses bronches des matières fécales.
Ce sont là des submersions complexes, combinées à une asphyxie; on en peut dire autant des accidents mortels survenus pendant la fabrication du vin ou de la bière. Les vendangeurs, les garçons brasseurs, asphyxiés par les dégagements d’acide carbonique, tombent dans les cuves et se noient dans le vin ou dans la bière.
Enfin, je vous rappelle le prince George de Clarence qui, condamné h mort, obtint d’être noyé dans un tonneau de malvoisie.
La question de la température du milieu nous préoccupe plus que celle de sa nature. Elle soulève, en effet, des questions médico-légales d’un grand intérêt.
Quand un individu se noie dans de l’eau à une température élevée, la mort semble survenir plus rapidement que si l’eau avait une température moyenne.
Dans les expériences que j’ai faites avec Paul Loye, les chiens et les lapins plongés dans une eau à 40° succombaient plus vite que lorsqu’on les immergeait dans une eau à 8 ou 10°. La surprise, qui amène la période de résistance, est beaucoup moins grande. L’animal n’est pas saisi par le froid, la durée de la période de résistance est diminuée de moitié.
Enfin, les personnes qui se noient dans l’eau chaude à 30° entrent immédiatement en rigidité cadavérique.
Appliquons ces données à la médecine légale : Un individu meurt dans un bain. Diverses questions surgissent aussitôt : Si c’est un accident, on peut reprocher au baigneur de ne pas avoir exercé une surveillance suffisante, mais on
(1) P. Brouardel, Les Asphyxies par les gaz , les vapeurs et les anesthé siques. Paris, 1896.
P. Brouardel. — La Pendaison.
peut croire également à un suicide, et dans ce cas il peut se produire certaines complications médico-légales (1).
Je vous citerai à ce propos un exemple que vous n’oublierez pas, parce que tous vous avez connu le maître dont je vais vous parler. L’année dernière, au mois de juillet. Bâillon, professeur à cette Faculté, se sentant mal à son aise, prend un bain, chez lui; au bout de trois quarts d’heure, son fils entre et trouve son père inanimé, la tête sous l’eau ; les soins les plus empressés et les plus rapides ne purent rappeler Bâillon à la vie.
Bâillon avait contracté une assurance sur la vie. Vous savez que les compagnies d’assurances se refusent à payer la somme stipulée dans l’assurance, s’il peut être prouvé que l’assuré s’est suicidé. La compagnie pouvait refuser de payer.
Il a été facile de dégager la vérité. La veille de sa mort, Bâillon avait fait partie d’un jury d’examen et l’un de ses collègues avait cru remarquer qu’il avait la parole un peu embarrassée et que même la bouche paraissait un peu déviée.
Avant de prendre son bain, Bâillon avait reçu la visite de M. Grandidier, l’explorateur bien connu de Madagascar; celui-ci en partant lui dit : «Vous avez la main chaude, vous êtes souffrant? » et Bâillon répondit qu’il avait des rhumatismes, qu’il sentait une grande lourdeur dans un des bras.
11 succombe dans le bain. Il est très probable qu’il y avait eu soit un accident fébrile, soit une lésion artérielle, ou plutôt une lésion limitée de l’encéphale; sous l’influence du bain il s’est produit un vertige, pendant lequel Bâillon a glissé sous l’eau.
Questions médico-légales. — Les juges d’instruction ou le parquet se placent en face de trois hypothèses qu’ils
(1) Voir observation 4.
vous demandent d’élucider. Les questions sont : La mort est-elle le résultat d’un accident , d’un suicide ou d’un homicide ?
Je ne reviendrai pas sur les signes qui vous permettent de dire si la mort a eu pour cause la submersion, ou en d’autres termes si l’individu est tombé vivant dans l’eau ou si on n’y a précipité qu’un cadavre. J’ai énuméré ces signes devant vous, j’ai apprécié leur valeur et je n’y insiste plus.
Accident. — En général, lorsqu’un individu se noie par accident, la présomption est qu’on ne doit point trouver sur son corps des traces de violences. Mais il peut y en avoir dans certains cas, et leur constatation a fait faire quelquefois fausse route aux experts.
Lorsqu’on retire de l’eau le cadavre d’un individu nu et sans traces de violences, la présomption est qu’on se trouve en présence d’un accident.
Les choses ne sont pas toujours aussi faciles ; des individus se sont noyés accidentellement, dans des circonstances telles que l’idée d’un homicide a pu surgir.
Chaussier raconte le cas d’un homme qu’on a trouvé couché sur une route, noyé dans une ornière remplie d’eau, sur laquelle sa face était appliquée. Devergie cite le cas, analogue au précédent, d’un individu noyé dans un fossé contenant un pied d’eau. Un individu, observé par Taylor, s’est noyé dans un peu de neige fondue. Enfin M. Tourdes rapporte l’observation d’un soldat qui, tombant du haut d’un des remparts de Strasbourg dans le fossé couvert de glace, brisa la couche de glace avec sa tête et se noya, n’ayant absolument que la face sous l’eau.
Il s’agit, dans tous ces faits, d’individus en état d’ivresse qui sont tombés et qui, non seulement n’ont pu se relever, mais n’ont même pas fait le petit mouvement qui les eût tirés d’a ffaire.
Les mêmes accidents peuvent arriver aux épileptiques tombant au moment de la crise, aux personnes prises d’un éblouissement ou d’un vertige. Enfin, je vous rappelle que
des ivrognes peuvent se noyer dans leurs vomissements. Dans ce cas, il s’agit plutôt d’une suffocation que d’une submersion.
On trouve un individu noyé, la tête enfoncée dans un peu d’eau ; le reste du corps est libre. Est-ce un accident, est-ce un homicide, est-ce un suicide ? Il est facile, pour un homme très fort, d’enfoncer et de maintenir dans un seau d’eau la tête d’une personne faible. Doit-on nécessairement conclure à l’homicide? Pas absolument : Une vieille femme a eu le courage de se suicider en se plongeant la tête dans un seau d’eau. Une lettre, écrite par elle quelques instants avant qu’elle ne mit son projet à exécution, ne laissait subsister aucun doute sur ses intentions.
Vous voyez donc qu’on peut se noyer, alors même que le nez et la bouche sont seuls en contact avec l’eau.
Je vous ai dit que, même après une mort accidentelle, un pouvait trouver sur le corps des traces de violences. Les violences peuvent avoir été faites avant, pendant, ou après la chute dans l’eau.
Il est fort possible qu’un individu se soit trouvé mêlé à une rixe la veille du jour où il est tombé à l’eau : il faut que vous puissiez faire le diagnostic différentiel entre les lésions antérieures à la submersion et celles qui peuvent avoir été faites au moment même de la submersion.
Je vous ai raconté l’histoire de ces deux étudiants qui invitent deux femmes à souper. L’une d’elles devenant insupportable, ils la ramènent chez elle en la tenant chacun sous un bras, à la façon des gardiens de la paix qui conduisent au poste un malfaiteur. Vous vous souvenez que cette femme, après avoir dormi, désespérée à son réveil de se voir abandonnée, est allée se noyer dans le canal Saint-Martin. Le commissaire de police fit porter le corps à la Morgue, parce que les bras étaient couverts d’ecchymoses. En pratiquant l’autopsie, j'ai déclaré que ces ecchymoses avaient été faites du vivant de la femme, quelques heures probablement avant la submersion; elles étaient nettes et limitées, mais il
y avait autour d’elles une légère suffusion, un prolongement produit par du sang ayant subi un commencement de décoloration.
Nous n’avons, pour déterminer l’âge des ecchymoses, que des données assez vagues (1). Cependant nous pouvons répondre approximativement à la question du juge, en nous basant sur les phénomènes qui se passent dans l’ecchymose consécutive à un coup de poing sur l’œil. Pendant vingt-cinq jours, l’ecchymose orbitaire varie dans ses dimensions et sa couleur. Elle prend, au premier abord, l’aspect rayonnant d’un soleil et une coloration noire ; bientôt, au fur et à mesure des changements de coloration du sang extravasé, elle devient bleue, puis verte, et enfin jaune, pareille à la couleur de la bile. Virchow a établi, en effet, que dans les ecchymoses, la coloration finale du sang est identique à celle de la bile.
Lorsque vous constatez, sur un cadavre de noyé, des zones colorées autour des ecchymoses, vous pouvez affirmer que les ecchymoses sont antérieures à la submersion.
Un individu peut, en tombant dans l’eau, se faire des lésions plus ou moins graves et plus ou moins singulières. Taylor cite un plongeur émérite qui s’est précipité dans la Tamise du haut du pont de Londres ; au lieu de se jeter les bras rapprochés et levés au-dessus de la tête, comme le font habituellement les plongeurs, il s’est élancé dans l’eau, les bras écartés en croix ; il s’est produit une luxation des deux humérus.
A la Morgue, j’ai eu souvent l’occasion de constater chez des noyés l’existence de fractures, d’énormes suffusions sanguines. Je me souviens notamment d’un individu qui s’était jeté dans la Seine du haut du pont National ; il avait frappé des épaules contre le bordage d’un bateau ; il s’était fait des fractures des côtes et il avait une poche de sang extrêmement volumineuse dans la région dorsale.
(I) Voir observation 6.
Quelquefois, on tombe sur des piquets, sur des pieux enfoncés sous l'eau; dans d’autres cas, des individus se sont fracturés le crâne en heurtant de la tête contre le fond de la rivière, qu’ils croyaient plus profonde. M. Tourdes raconte le cas d’un homme qui, pendant qu’il plongeait, reçut sur le dos un individu qui venait de se jeter à l’eau à son tour. Les contusions résultant du choc furent très violentes, et l’on eut beaucoup de peine à ramener cet homme à la vie.
Enfin, Messieurs, on peut tomber au fond d’un puits; je n’insiste pas sur les lésions que celte chute peut déterminer.
Même après sa mort, l’individu victime d’un accident peut être blessé.
Je passe rapidement sur l’intervention des animaux, dont je vous ai déjà parlé.
Dans certaines rivières, dans la Seine notamment, où existent de nombreux services de batellerie, il peut se produire des accidents singuliers.
M. Delens en a relaté un certain nombre dans un très intéressant mémoire qu'il a publié (i), précisément parce que ces accidents avaient donné lieu à des erreurs d’expertise.
Je vais vous citer le plus curieux :
On retire un cadavre de la Seine; le médecin chargé de l’examiner constate une lésion de l'apophyse mastoïde, une perforation du pariétal, une lésion de la poitrine. Allant beaucoup trop loin, ce médecin reconstitue la scène du crime : il déclare que l'individu a reçu un coup de poignard dans la poitrine, et qu’ensuite, on lui a tiré un coup de pistolet; la balle, entrée par l’apophyse mastoïde, est sortie par le pariétal; enfin, on a jeté le corps à l’eau.
Le médecin n’avait pas tout vu : il n’avait pas remarqué que la blessure de la poitrine mesurait 21 centimètres de longueur, ce qui est une belle dimension pour un coup de poignard ; il n’avait pas remarqué que l'apophyse mastoïde
(1) Delens, Des fractures et des lésions osseuses que l'on rencontre sur les cadavres retirés de la Seine ( Annales d'hyg. publique et de méd . légale, 1818, t. L, 2e série,' p. 433).
n’était pas brisée, mais usée, et que le pariétal n’était pas perforé. Enfin, il n’avait pas vu que la quatrième et la cinquième vertèbres cervicales avaient disparu.
Il ne fut pas difficile d’expliquer l’origine de ces lésions : l’idée de crime dut être immédiatement abandonnée. Le corps avait été arrêté par les chaînes de touage; il avait reposé sur elles pendant un certain temps, et c’est le mouvement de va-etvient des chaînes qui avait peu à peu usé, par le frottement, l’apophyse mastoïde et le pariétal et causé les autres lésions. M. Delens cite d’autres faits du même genre.
J’ai vu des membres entiers enlevés par les hélices des bateaux h vapeur; le corps d’un nouveau-né avait été complètement vidé de tous les viscères par la palette d’une roue. Les corps peuvent être projetés contre les piles d’un pont, ils peuvent être blessés par un coup de gaffe ou de rame, par le croc qui a servi à, les repêcher (1).
Au moment où le corps remonte à la surface de l’eau, il peut être pris entre deux bateaux et être écrasé (2); il peut être saisi dans la porte d’une écluse et avoir un membre ou la tête enlevé. Après le crime de Billoir, qui avait découpé une femme en morceaux, tous les cadavres mutilés qu’on retirait de l’eau étaient censés avoir été dépecés; on y voyait des victimes de malfaiteurs qui avaient voulu imiter Billoir.
J’appelle encore votre attention sur une lésion qui n’est pas faite dans l’eau, mais qu’il faut connaître. Lorsqu’on retire un noyé de l’eau, on essaye de le rappeler à la vie; s’il n’y a pas séjourné trop longtemps, on le frictionne vigoureusement. Ces frictions enlèvent l’épiderme, et au bout de quelques heures, le corps prend un aspect particulier qui pourrait induire en erreur un expert peu expérimenté et lui faire croire à des lésions qui n’existent pas.
Suicide. — Dans la submersion suicide, la présomption est encore qu’il ne doit pas y avoir de violences.
(1) Voir observations 9, 23.
(2) Voir observation 22.
On peut trouver, d’abord, toutes celles que je viens de vous décrire, mais on en constate d’autres qu’il est bon de noter.
En Angleterre, lés femmes qui se jettent volontairement à l’eau, s’enveloppent souvent la tête avec leurs vêtements; elles sont complètement encapuchonnées. On pourrait croire qu’elles ont été victimes d’une tentative de suffocation, avant d’avoir été précipitées dans l’eau.
Des individus sont retrouvés, les membres liés, soit en avant, soit en arrière; quelquefois les bras sont attachés aux jambes. On pense d’ordinaire à un homicide (1). Je ne crois pas que des meurtriers puissent facilement ligotler ainsi leurs victimes, à moins de les avoir au préalable mises dans l’impossibilité de résister, et dans ce cas on constaterait sur le corps des traces de violences.
Il ne faut voir dans ces ligatures qu’une précaution suprême prise par l’individu qui veut se suicider. C’est parce qu’il sait nager et qu’il se défie de lui-même qu’il se met dans l’impossibilité d’obéir à l’instinct de conservation qui le pousserait à se servir de ses talents de natation pour se sauver.
D’autres désespérés se passent autour du cou une ficelle à laquelle ils ont attaché une grosse pierre ou un poids, qui les empêche de remonter à la surface de l’eau. Leur cou est marqué, dans ce cas, d’un sillon. M. Tourdes rapporte qu’un étudiant s’était noyé, après s’être attaché un poids de 25 livres au cou; il est resté dix-sept jours dans l’eau.
Ce sillon est peu marqué quand la peau est encore ramollie par l’action de l’eau, il s’accentue et se creuse lorsque la putréfaction amène la boursouflure du tissu cellulaire.
11 faut noter aussi l’existence des règles chez les noyées. M. Tourdes dit qu’un tiers des femmes qu’il a examinées, qui se sont noyées volontairement, étaient dans une période menstruelle. Au moment de leurs époques, certaines femmes
(I) Voir observations 11, 14, 15.
ont des idées mélancoliques, quelques-unes même des idées maniaques, qui peuvent fort bien les mener au suicide.
Je ne m’arrête pas aux suicides multiples, à ce que j’appellerai volontiers les suicides de famille : Une mère se jette à l’eau avec ses enfants, un homme et une femme se noient après s’être liés ensemble : il n’y a pas, dans ces faits, matière à complications médico-légales.
Il peut y en avoir, au contraire, si avant de se noyer l’individu a essayé de se suicider d’une autre façon : il a pu se couper la gorge, se tirer un coup de pistolet, se donner des coups de couteau. Hofmann a noté plusieurs cas dans lesquels une tentative d’empoisonnement avait précédé le suicide par submersion.
Homicide. — Messieurs, pour noyer un individu, il semble que l’assassin doive être beaucoup plus vigoureux que la victime. Cependant, il n’en est pas toujours ainsi, car la victime peut être surprise et précipitée h l’eau sans avoir eu le temps de se défendre.
Casper a cité le cas suivant : Un mari et sa femme sont assis au bord d’une rivière; ils s’entretiennent tranquillement. Tout à coup le mari pousse sa femme, qui tombe dans l’eau et se noie. Le corps ne portait aucune trace de violence.
Un homicide par submersion éveille, dans l’esprit des magistrats, l’idée de violences. Aussi, je vous engage vivement à ne jamais répondre d’une façon absolue à la question qui vous sera posée par le parquet ou par le juge d’instruction; ne dites jamais : « Il n’y a pas de violences, donc il n’y a pas crime, » ou« : Il y a des violences, donc ily a crime. » Contentez-vous de répondre : « Il y a des violences, on peut les expliquer de telle ou telle façon, » ou : « Il n’y a pas de violences. » Le magistrat interprétera les faits, recueillera des témoignages; c’est son rôle, ce n’est pas le vôtre.
Voulez-vous un exemple? Il y a quelques années, on trouve un jeune homme noyé, dans la Seine. Le corps ne
porle pas traces de violences ; le médecin expert, dans son rapport, conclut â un accident. Ce n’était pas un accident, c’était un crime. Ce jeune homme, qui avait des mœurs déplorables, s’était amusé, avec un vaurien de son âge, à monter sur le parapet du quai, et à. un moment donné son camarade lui avait donné une poussée qui le précipita à l'eau. La scène avait eu des témoins qui révélèrent la vérité; je n’ai pas besoin de vous dire, qu’aux assises, le médecin légiste, qui avait été si affirmatif dans son rapport, se trouva en singulière posture.
Messieurs, la même question s’est posée récemment; j'ajoute qu’elle m’a été posée à moi-môme, lors du procès du marquis de Nayve.
Vous savez que le marquis était accusé d'avoir tué le jeune Menaldo, dans des conditions à peu près analogues à celles où le mari, dont je vous parlais tout à l’heure, a tué sa femme. Vous connaissez tous celte histoire; vous vous rappelez que le marquis avait promené Menaldo toute la journée, et que, le soir, tous deux arrivaient à un endroit de la route de Naples à Sorrente appelé le Gouffre, élevé, â pic, de 30 mètres au-dessus de la mer.
Le corps de Menaldo fut retrouvé au pied de celte falaise. On m’a prié de répondre à ces deux questions : « Est-ce un suicide? Est-ce un homicide? » Remarquez qu’il n'était plus possible de faire une exhumation.
Le rapport du médecin légiste italien qui avait le premier vu le cadavre était d’ailleurs parfait; il insistait sur les lésions provenant de la chute, fractures des bras, fracture du crâne, et qui caractérisent les chutes d’un lieu élevé.
J'ai dit que le rapport ne permettait pas de répondre aux questions qui m’avaient été posées.
On s’est demandé aussi, dans celte affaire, si un jeune homme de l’âge de Menaldo pouvait nourrir des idées de suicide. Vous n’avez pas oublié les statistiques que je vous ai produites au début de ces leçons (l), et vous savez que
(I) Voy. plus haut, p. 33 et suivantes.
le suicide des enfants n’est malheureusement pas un fait exceptionnel.
On a pensé enfin que Menaldo avait pu être victime d’un acte de pédérastie, suivi d’assassinat.
Le premier expert a constaté, le 11 novembre, trente-six heures après la mort, que tous les organes, et en particulier l’anus et la verge, étaient en parfait état.
Le deuxième expert, qui a procédé à l’examen du corps le 14 février, a déclaré que l’anus, largement ouvert, dénotait des habitudes de pédérastie passive, ancienne.
Lorsque la putréfaction gazeuse s’élablit, elle dilate largement l’orifice anal, elle en efface les plis. Il est impossible de faire au bout de trois mois la différence entre la peau et la muqueuse rectale ; tous les caractères sont effacés, tout est uniformément vert.
Je vous ai déjà dit que l’homicide par submersion est souvent le résultat d’une surprise.
Hencke raconte qu’un individu, après avoir séduit une jeune fille, vient souper avec le père sous prétexte de se réconcilier avec lui; il profite de l’ivresse du père pour le pousser dans l’eau.
On cite encore le cas d’un jeune garçon de dix ans, qui se trouvant dans un bateau avec sa petite sœur infirme, âgée de cinq ans, la soulève dans ses bras et la jette dans l’eau.
Zacchias a dit qu 'une autopsie mal faite ne se refait jamais. Je ne saurais trop vous prier de graver cct axiome dans votre mémoire, et je vais, à l’appui, vous rappeler le fait suivant dont je vous ai déjà parlé :
Un charcutier, après avoir fait fortune, se retire au bord de la mer, dans les environs de Cabourg; un jour, il va à la pêche aux crevettes avec sa bonne et il la noie en lui maintenant la tète sous l’eau. Quelques pêcheuses abritées derrière un rocher avaient aperçu le couple et, comprenant ce qui se passait, se dirent : « Cet homme noie cette femme. » Le charcutier rentre seul, suivi, à quelque distance, par les pêcheuses qui voulaient savoir où il demeurait. L’une reste
devant la maison, les autres vont prévenir le maire. Celui-ci interroge le charcutier, lui demande ce qu’il a fait de sa bonne et finalement le fait arrêter.
Le lendemain, le corps de la fille est retrouvé à marée basse. Ici intervient un médecin légiste, de Caen, peu habitué aux expertises; il déclare que cette femme est morte par submersion. Le médecin de la localité qui assistait aux constatations s’étonne que son confrère de Caen ne pratique pas l’autopsie et ne donne aucune attention à certaines lésions, ponctuées, qui siégeaient sur le menton et le bas du visage; elles pouvaient être causées d’après lui par des morsures de crabes. Le médecin expert mis en demeure par son confrère ouvre obliquement la poitrine, trouve les poumons congestionnés, ne les sort pas de la poitrine et confirme son diagnostic de mort par submersion.
On m’avait envoyé la peau du menton de cette femme. Elle était criblée de petites excoriations irrégulières, doublées d’une suffusion sanguine dans le tissu cellulaire souscutané. Il était évident pour moi que ces petites plaies étaient dues à l’éclatement de la peau violemment pressée contre une surface dure et irrégulière, telle que du sable, l’ai répété l’expérience avec des cadavres, j'ai toujours obtenu les mêmes lésions cutanées, mais sans suffusion sanguine, naturellement.
Eh bien, Messieurs, quand l’affaire vint aux assises, il se passa quelque chose de bien instructif pour vous. L'avocat de l’accusé dit : « Cette femme est morte d'hémorrhagie cérébrale et je mets les experts au défi de prouver le contraire. » Évidemment, ils n’auraient pu apporter cette preuve, puisque l’autopsie n’avait pas été faite. 11 n’était pas possible même de prouver que la mort avait été le résultat de la submersion. Les médecins légistes qui assistaient à l’audience ont été fort malmenés, aussi bien par la défense que par le ministère public.
Je vous engage donc, et c’est la morale à tirer de cette histoire, à toujours faire complètement l’autopsie du cadavre
que vous êtes chargé d’examiner, quelle que soit l’évidence des faits.
En général, Messieurs, il ne s’agit pas d’homicide par submersion, mais d’immersion faite dans le but de cacher un crime.
Il y a quelques années, Mme Fenayrou, voulant se débarrasser d’Aubert qui était son amant, l’emmène à Chatou et se fait accompagner de son mari et de son beau-frère (1). En femme avisée, elle prend trois billets d’aller et retour pour elle et les siens, et un billet simple pour Aubert, qui ne devait pas revenir. Ils arrivent à Chatou et là, dans leur maison, Aubert est tué à coups de marteau sur la tête; il tombe mort, et Fenayrou prenant une canne à épée, lui traverse trois ou quatre fois le cœur, « ce cœur, a-t-il dit, qui m'a tant fait souffrir! »
Puis pour faire disparaître le cadavre, on le déshabille, on enroule autour du corps 8 mètres de tuyaux de plomb de la grosseur des tuyaux à gaz, et on le jette dans la Seine au pont de Chatou. Les assassins espéraient qu’il y resterait longtemps; eh bien! non, Messieurs, Aubert est revenu sur l’eau, au Pecq, le onzième jour, entraînant avec lui les 8 mètres de tuyaux de plomb, remontant à la surface grâce à la puissance de la putréfaction gazeuse.
Si Fenayrou, avant de jeter le corps dans l’eau, avait fendu l’abdomen, les gaz de la putréfaction ne se seraient pas accumulés dans l’intestin, n’auraient pas changé le poids spécifique du corps et celui-ci restant plus lourd que l’eau serait demeuré au fond de la rivière; Aubert aurait probablement disparu définitivement.
Cet exemple vous démontre, et c’est pour cela que je vous en ai parlé, la rapidité et la puissance de la putréfaction gazeuse.
C’est à la même cause qu’est due la découverte de l’assassinat de Fualdès, crime mystérieux commis à Albi,
(1) Voir observation 33.
en 1817, et qui a longtemps défrayé la curiosité populaire.
Fualdès avait été littéralement saigné dans une maison borgne, chez la veuve Bancal, en présence de Mmc Mansion, qui en venant dans cette maison ne pensait pas y devenir témoin d’un crime.
Le corps fut jeté dans la rivière, il surnagea au bout de quelques jours et le crime put être reconstitué.
Un dernier fait : Lorsque des médecins qui n’ont pas l'habitude des expertises médico-légales sont appelés à examiner un corps trouvé dans l’eau ou au bord de l'eau, ils concluent volontiers à la submersion. Si le corps est putréfié, ils répugnent à l’autopsie.
Deux officiers de santé de la Manche sont commis pour examiner un individu que l'on avait trouvé mort, étendu par terre, la tète dans une mare ; ils concluent à une congestion cérébrale ayant déterminé une chute dans l'eau et la mort par submersion. Cependant la justice est informée de certains détails qui rendent probable l’hypothèse d’un crime. Un nouvel expert est commis, il s’étonne que les premiers experts aient conclu à une mort par congestion cérébrale, sans avoir ouvert le crâne, et en procédant à cet examen il constate une fracture du crâne.
Messieurs, les deux officiers de santé furent poursuivis en police correctionnelle pour faux témoignage ; c’est le seul exemple que nous ayons d’un tel fait en médecine légale. Ils ont été acquittés, mais avec un considérant qui vaut une condamnation : « Parce qu'on avait eu le tort de leur confier une mission quils étaient incapables de remplir convenablement. »
Survie. — J’arrive à une question importante en médecine légale, à la question de la survie :
Plusieurs personnes de la même famille sont prises dans un même accident. On demandera au médecin légiste de décider laquelle de ces personnes a pu survivre le plus longtemps, afin de savoir à qui appartiendra l’héritage : car, Messieurs, cette question de survie est surtout une affaire
d’héritage et la submersion a eu jusqu’ici le privilège de la soulever assez fréquemment.
Dans un accident survenu entre Honfleur et le Havre, près de deux cents personnes furent noyées ; des familles entières disparurent ; il y eut un grand nombre d’affaires, soulevées par les questions de succession, dans lesquelles les médecins légistes durent intervenir.
Ce sont toujours des causes de mort en commun, telles que des naufrages, des parties de bateau, des ruptures de pont, des accidents de chemins de fer, qui font surgir cette question.
Heureusement pour nous, Messieurs, le code civil est intervenu ; il a tranché la difficulté dans les arlicles 720, 721 et 722; je dis : « heureusement », car le médecin légiste est souvent dans l’impossibilité de résoudre ces questions de survie.
L’article 720 s’exprime ainsi : « Si plusieurs personnes respectivement appelées à la succession l’une de l’autre, périssent dans un même évènement sans qu’on puisse reconnaître laquelle est décédée la première, la présomption de survie est déterminée par les circonstances du fait, et, à leur défaut, par la force de l’âge ou du sexe. »
L’article 721 : « Si ceux qui ont péri ensemble avaient moins de quinze ans, le plus âgé sera présumé avoir survécu.
« S’ils étaient tous au-dessus de soixante ans, le moins âgé sera présumé avoir survécu.
« Si les uns avaient moins de quinze ans et les autres plus de soixante, les premiers seront présumés avoir survécu. »
L’article 722 : « Si ceux qui ont péri ensemble avaient quinze ans accomplis et moins de soixante, le mâle est toujours présumé avoir survécu, lorsqu’il y a égalité d’âge ou si la différence qui existe n’excède pas une année.
« S’ils étaient du même sexe, la présomption de survie qui donne ouverture à la succession dans l’ordre de la nature doit être admise : ainsi le plus jeune est présumé avoir survécu au plus âgé. »
Le premier paragraphe de l’article 721 est sur un point en contradiction avec les données de la science : nous savons en effet que les nouveau-nés survivent plus longtemps que les adultes, notamment dans la submersion.
Voyons les exemples dans lesquels la médecine légale a eu à intervenir. Nous ne citons en ce moment que des affaires de submersion.
Telle est l’affaire Levainville. M. Levainville était préfet du Finistère ; le 10 octobre 1870 il va, avec sa femme et sa fille, et quelques autres personnes, se promener sur le bord de la mer, très orageuse ; toute la société s’aventure sur une petite langue de terre étroite au bout de laquelle se trouvait une ancienne maisonnette de douaniers, abandonnée. Une lame de fond balaye brusquement la petite presqu’île et enlève sept b huit personnes : elles périssent toutes. M. Levainville avait perdu sa femme et sa ûlle. D’après la loi, si MUe Levainville était morte après sa mère, il héritait d’elle. Si au contraire Mme Levainville était morte après sa fille, il n’avait aucun droit à l’héritage, qui passait à la famille de sa femme.
Les juges de Quimper reconnurent que rien ne pouvait éclaircir l’affaire, ils appliquèrent les articles du code et déclarèrent que Mlle Levainville était morte la dernière : M. Levainville hérita. Mais la famille de sa femme interjeta appel et, chose curieuse, les procès-verbaux primitifs ont été rectifiés, à la suite de témoignages absolument dignes de foi, lors de la seconde expertise dont Tardieu fut chargé. Il fut établi que la langue de terre balayée par la vague était en dos d’âne et que les personnes jetées b la mer formaient deux groupes placés l’un à droite, l’autre à gauche de la partie la plus élevée de la bande de terre. Dans le premier groupe se trouvait Mmc Levainville; sa ûlle était dans le second. La lame n'avait pas balayé les deux groupes simultanément, elle en avait saisi un d’abord, puis l’autre, après un intervalle d’ailleurs très court.
Mme Levainville avait été précipitée contre le mur de la
maisonnette des douanes, et s’était fait des lésions mortelles, que Tardieu n’a pas spécifiées dans son rapport.
La cour d’appel décida que l’évènement n’avait pas été simultané, mais successif, et que les blessures de Mme Levainville avaient dû déterminer sa mort avant celle de sa fille (1).
J’ai été commis dans une affaire analogue : M. et Mme Rivoire font une partie de bateau dans une petite rivière qui se jette dans le Rhône ; ils s’étaient réciproquement légué leur fortune au dernier survivant.
Le bateau chavire, ils tombent à l’eau. D’après le premier rapport, M. Rivoire serait revenu à plusieurs reprises sur l’eau, se serait débattu, aurait essayé de sauver sa femme, puis ils auraient disparu tous les deux.
La question d’héritage est soulevée : Qui héritera, la famille du mari ou celle de la femme ? M. de Beauvais, consulté, déclare que Mme Rivoire a dû mourir la première, et que son mari était mort le dernier parce qu’il était revenu plusieurs fois sur l’eau.
La famille de Mme Rivoire habitait Marseille.
Des experts marseillais posèrent des conclusions d’après lesquelles un individu qui se débat se noie bien plus sûrement qu’un autre individu qu’une syncope maintiendrait au fond de l’eau ; ils déclarèrent que Mme Rivoire avait survécu à son mari.
Une troisième expertise fut ordonnée ; je fus commis. J’ai déclaré que je ne trouvais rien, dans les rapports dont j’avais pris connaissance, qui pût décider en faveur de l’une ou de l’autre partie ; il était possible que Mme Rivoire ait eu une syncope, mais rien ne le prouvait et l’autopsie n’avait pas été faite.
Dans l’intervalle le commissaire de police rectifia son procès-verbal et ii semble bien que les choses devaient tourner en faveur des héritiers de M. Rivoire.
(1) Tardieu, Questions de survie ( affaire Levainville ) {Annales d'Hygiène publ. et de méd. légale , 1873, tome XL, p. 371).
P. Brouardel. — La Pendaison.
L’affaire ne fut pas plaidée, parce que les deux familles transigèrent et se partagèrent la succession. Elles auraient Lien fait de commencer par là, elles se seraient épargné bien des ennuis et pas mal d’argent.
Je n’attaque en aucune façon les conclusions des experts qui m’ont précédé dans cette affaire ; je vous mets seulement en garde contre certaines influences, que Ton peut appeler morales: il est bien facile de se laisser convaincre par les arguments de la partie qui vous expose les faits, qui les présente sous le jour le plus favorable, et qui entraîne l’opinion de l’expert, sans qu’il en ait conscience.
Il faut, dans des cas de ce genre, avoir le courage de déclarer que l’on ne peut pas se prononcer : il faut dire franchement : « Je ne sais pas; — appliquez les articles du code, puisqu’il a prévu les cas où l’expertise ne saurait aboutir. »
M. Tourdes, a dans son excellent article du Dictionnaire encyclopédique, donné des raisons, peu probantes à mon avis, sur lesquelles peut s’appuyer une intervention médicolégale.
Il dit qu’il faut tenir compte de la faiblesse, de l’émotivité et du courage des personnes, mais il ajoute que c’est la personne le plus émotive qui succombera la dernière, parce qu’elle est plus exposée à une syncope.
M. Tourdes pense également que les individus qui souffrent d’une maladie antérieure, d’une affection du cœur, par exemple, offrent moins de résistance que les individus sains ; enfin, dit-il, la femme doit mourir un peu plus lentement que l’homme, parce qu’elle a une moins grande densité et des vêtements flottants qui la maintiennent sur l’eau.
Fodéré a constaté que les gens qui savent nager survivent plus longtemps et je le crois volontiers.
Lorsqu’il s’agit d’un naufrage en mer, il faut s’enquérir si les individus étaient munis d’appareils de sauvetage, s’ils n’ont pas été blessés en tombant sur des rochers.
Voilà, Messieurs, les seuls renseignements sur lesquels on nous conseille de nous appuyer, dans ces questions de survie.
Je crois que, dans l’immense majorité des cas, nous n’avons pas de données suffisantes d’appréciation et qu’il faut conclure, comme je l’ai fait dans l’affaire Rivoire, en disant: « Nous ne savons pas. »
Les magistrats, tenant compte des circonstances du fait, appliqueront les articles du code.
A. — Submersion n’ayant duré que quelques heures.
1. Submersion dans le bassin du parc Monceau. Douze heures d’eau. Cadavre sous la glace. Autopsie faite vingt-six heures après le repêchage. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Dilte, substitut de M. le procureur de la République, en vertu d’une ordonnance, en dale du 9 février 1886, ainsi conçue :
« Vu les arlicles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 8 février 1886 par M. le commissaire de police du quartier de l’Europe, constatant le transport à la Morgue du cadavre d’une jeune fille inconnue trouvée dans le bassin du parc Monceau.
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à celle autopsie le 10 février 1886.
Le cadavre est celui d’une jeune fille âgée de seize ans, d’une taille moyenne et paraissant vigoureuse. La rigidité cadavérique n’a pas encore complètement disparu, la putréfaction n’est pas commencée.
Il n’y a aucune trace de violence sur les différentes parties du corps.
Les pieds sont rougis par la matière colorante des bas ; il en est de même au-dessous des genoux où l'on constate une raie de un centimètre environ, faisant tout le tour de la jambe et marquant ainsi l’empreinte de la jarretière.
L’épiderme des pieds et des mains n’est pas macéré.
Sur la face dorsale des premières phalanges de la main droite ainsi que sur celle du petit doigt de la main gauche on constate des rougeurs vineuses résultant probablement de traces d’enge-
lures. Celle de la main gauche présente l’aspect d’une plaque gaufrée (ulcération ancienne cicatrisée).
Les seins sont développés. Le mont de Vénus est recouvert de poils et la membrane hymen en forme de croissant présente une déchirure à sa partie inférieure.
Le cuir chevelu est recouvert d’une chevelure abondante. Il n’y a pas d’épanchement sanguin sous le cuir chevelu, ni d’ecchymoses sous-épicrâniennes. Les os du crâne (voûte et base) ne sont pas fracturés. Le cerveau n’est pas congestionné, il ne présente ni lésion, ni tumeur ainsi que le bulbe et le cervelet.
Le corps thyroïde est un peu gros.
L’œsophage est sain.
La trachée est également saine et contient une quantité abondante de spume aérée. On ne trouve dans la trachée, ainsi que dans les grosses bronches, ni gravier, ni grains de sable.
Les cavités pleurales ne contiennent pas d’épanchement. Le poumon gauche présente les traces d’une pleurésie ancienne. Les poumons sont à peine crépitants et par la pression ils font sourdre des bronches une spume aérée très abondante. Ils ne présentent pas de tubercules ni d’ecchymoses sous-pleurales.
Le péricarde renferme une cuillerée à bouche de liquide séreux. Il existe une petite ecchymose sous-péricardique. Le cœur renferme du sang liquide, très peu foncé. Les valvules sont saines.
L’estomac renferme une assez grande quantité de liquide très clair mélangé avec un peu de matières alimentaires (pommes de terre).
Le foie est sain et la vésicule biliaire ne contient pas de calculs.
La rate est saine.
Les reins sont sains et se décortiquent facilement.
Les intestins sont sains.
L’utérus est dévié en totalité à gauche, il est ainsi placé en dehors et à gauche de la vessie.
La vessie est vide et sa muqueuse est saine.
Examen histologique de l'utérus. — L’utérus a été placé dans l’alcool ordinaire. Lorsqu’on l’en retire on trouve sur la partie postérieure de la face interne de l’utérus, dans une région intermédiaire entre l’orifice externe et le fond de l’organe, une saillie pédiculée et flottante. Elle mesure 2 centimètres de long : elle s’est ratatinée sous l’influence de l’alcool, de sorte que son aspect comparé à celui qu’elle présentait à l’état frais a varié.
Au-dessous de la saillie se trouve une surface de môme Ion-
gueur, plus large néanmoins et tranchant par sa couleur blanche sur le reste de la muqueuse utérine. Cette surface est à un niveau inférieur aux autres régions de la muqueuse. Elle est triangulaire, à base tournée vers le fond de l’organe.
Des portions de la saillie pédiculée sont placées dans l’alcool au tiers pendant vingt-quatre heures, puis déposées dans le picrocarmin et examinées. (Verick, oc. 2, obj. 2,7.)
Partout elle se montre formée par des couches d’épithélium cylindrique à gros noyau se colorant vivement par le carmin. Elle ne contient ni fibres conjonctives ou élastiques, ni fibres musculaires.
Le raclage de la muqueuse dans les endroits qui environnent cette saillie montre que celle-ci est constituée par le même épithélium.
Les coupes des parties de l’organe situées au-dessous de la saillie ne révèlent pas plus qu’à l’œil nu aucune diffusion sanguine.
La saillie est formée par un lambeau de la muqueuse utérine du corps normale. Ce lambeau semble avoir été détaché par un instrument agissant de bas en haut et ayant suivi la face postérieure de la cavité du corps.
De ce qu’il n’existe au niveau de la saillie pédiculée et dans les parois de l’organe aucune suffusion sanguine, on peut en conclure que ce déchirement de la muqueuse a été fait après la mort.
Conclusions. — 1° La mort est le résultat d’une asphyxie par submersion ;
2° Celle jeune fille est tombée vivante dans l’eau ;
3° Elle ne porte aucune trace de violences sur les différentes parties du corps.
2. Submersion. Quelques heures d’eau. Autopsie faite trois jours après le repêchage. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Feuilloley, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 6 mars 1882, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 5 mars 1882, par M. le commissaire de police de Saint-Denis Sud, constatant l’envoi à la Morgue du cadavre d’une femme repêchée dans la Seine à la Briche, près Saint- Denis, le 4 mars 1882.
« Attendu qu’il importe de déterminer les causes de la morl.
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 7 mars 1882.
Le cadavre est celui d’une jeune femme grande et vigoureuse paraissant âgée de seize ans environ. La putréfaction n’est pas commencée et la rigidité cadavérique n’a pas encore complètement disparu.
Sur les différentes parties du corps on ne constate aucune trace de violence.
Sur le côté droit du menton au niveau du bord du maxillaire inférieur on trouve une petite suffusion sanguine.
Il n’y a pas d’ecchymoses sous-conjonctivales et les globes oculaires ne sont pas saillants.
La membrane hymen présente deux orifices séparés par une languette médiane insérée en haut sur le tubercule de l’urèthre, en bas sur la ligne médiane. L’orifice de gauche est dilaté et l’hymen est déchiré à sa partie inférieure. L’autre orifice est intact, ainsi que la membrane hymen qui l’entoure. Le vagin et l’utérus sont simples.
L’épiderme des mains est légèrement plissé sur leur face dorsale, l’épiderme de la paume est à peine blanchi, les ongles et les cheveux sont adhérents.
Sous le cuir chevelu on ne trouve pas de suffusion sanguine. Les os du crâne ne sont pas fracturés. Le cerveau est un peu pâle, mais paraît sain.
La trachée contient une assez grande quantité de spume légèrement rougeâtre et finement aérée.
Les plèvres ne renferment pas de liquide et les poumons ne présentent pas d’adhérences. Ils sont congestionnés, peu crépitants et présentent à leur surface de larges plaques d’emphysème ainsi que de fines ecchymoses sous-pleurales multiples.
Les bronches sont remplies de liquide spumeux, mais ne contiennent pas de grains de sable.
Dans le péricarde on trouve un peu de liquide de transsudation. Le cœur contient un peu de sang liquide, mais pas de caillot. Les valvules sont saines.
On ne trouve pas d’ecchymoses sous-péricardiques.
Le foie, volumineux et allongé, paraît sain.
La rate n’est pas difïluente.
Les reins sont sains et se décortiquent très bien.
L’utérus n’est pas volumineux, l’on constate à l’intérieur un peu
de catarrhe utérin, coloré par du sang, ce qui provient probablement de ce que celte jeune fille devait se trouver à une époque menstruelle.
Conclusions. — 1° La mort de celte jeune fille est le résultat d’une submersion ;
2° Le corps n’a dû séjourner que quelques heures dans l’eau;
3° On ne trouve aucune trace de violence sur le corps. La suffusion sanguine du bord du menton peut être le résultat d’une chute sur cette région.
3. Submersion. Quelques heures d’eau. Autopsie faite vingt quatre heures après le repêchage. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Feuilloley, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 16 décembre 1880, ainsi conçue:
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 16 décembre, par M. le commissaire de police du quartier de la Villette, constatant le transport à la Morgue du cadavre d’une femme de cinquante-cinq ans environ
(noyée).
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 17 décemdre 1880.
Aspect extérieur. — Le cadavre est celui d’une femme de haute taille (lm,71), un peu maigre, aux cheveux grisonnants. La lèvre supérieure est garnie de quelques poils. Les poils du pubis sont roux et blancs. Les yeux sont de couleur châtain clair tirant sur le roux. Les dents de la mâchoire supérieure sont tombées, il ne reste plus que la racine d’une grosse molaire droite. A la mâchoire inférieure il ne manque que la petite molaire gauche et la ■grosse molaire droite. Le lobule de l’oreille gauche est fendu par déchirure du trou de la boucle d’oreilles. La paroi antérieure du ventre est couverte de nombreuses vergelures, indice d’une ou de plusieurs grossesses anciennes. A la partie externe du bras gauche, on remarque la trace d’un vésicatoire ancien. Les mains sont couvertes d’éphélides. A la main droite, la dernière phalange de l'index manque. Sur la gauche, l’index est couvert de piqûres d’aiguilles. '
La rigidité cadavérique existe encore aux mains ; la putréfaction est à peine commencée. L’abdomen n’est pas ballonné; la
peau n’esl pas colorée eu vert; l’épiderme est adhérent; au niveau des mains et de la plante des pieds, il n’est pas macéré. Les cheveux et les ongles des doigts et des orteils résistent aux tractions.
Le corps présente les marques suivantes de violences:
Au niveau du sourcil gauche, à 3 millimètres au-dessus de l’arcade sourcilière, il existe une plaie linéaire oblique de haut en bas et de droite à gauche, mesurant 3 centimètres de longueur; cette plaie intéresse toute l’épaisseur des parties molles et s’arrête seulement au périoste. Le tissu cellulaire sous-jacent est infiltré de sang sur une largeur d’environ 1 centimètre. — Au-dessous de cette première plaie, sur la paupière supérieure, on en trouve une seconde très superficielle, de 3 à 4 centimètres carrés d’étendue. — Les yeux sont intacts.
Immédiatement au-dessous de la clavicule gauche, on remarque une ecchymose mesurant 3 centimètres dans le sens horizontal sur 1 et demi verticalement.
Au niveau de l’apophyse épineuse de l’omoplate gauche, on constate une ecchymose de 5 à 6 centimètres carrés.
Sur la face exlerne du bras gauche, il existe une ecchymose de forme irrégulièrement triangulaire, avec des points plus profondément marqués, qui correspondraient l’un au pouce d’une main droite placée en dehors du deltoïde, les autres aux autres doigls placés en dedans du même muscle. — En arrière du creux de l'aisselle gauche, on trouve une petite ecchymose.
Sur le bras droit, il existe deux ecchymoses arrondies au niveau du biceps.
L’avant-bras gauche présente vers sa partie moyenne deux ecchymoses de 2 à 3 centimètres de diamètre, situées l’une sur la face antérieure du membre, l’autre sur la face postérieure au même niveau.
Le quatrième doigt de la main droite présente sur la partie dorsale de la deuxième phalange une petite érosion de 4 millimètres, et sur le devant de la première phalange une plaie de 3 millimètres de diamètre sans ecchymose sous-jacente.
Sur l’épine iliaque antérieure et supérieure du côté gauche, on trouve une vaste ecchymose, de 7 centimètres sur 4.
La cuisse droite est recouverte vers le tiers supérieur de sa face antéro-externe d’une ecchymose de 4 centimètres carrés; une autre ecchymose se trouve sur la rotule droite.
Enfin, de petites ecchymoses se remarquent encore sur la rotule et sur la crête du tibia du côté gauche.
Ouverture du corps. — Le sang qui coule des diverses parties du corps est très fluide et d’une couleur rouge clair spéciale. Il
en esl de môme pour la couleur du sang épanché au niveau des plaies et des contusions qui ont été décrites ci-dessus.
Le cuir chevelu esl intact. Les os du crâne ne sont pas fracturés.
Les méninges et le cerveau sont sains.
La trachée renferme quelques débris alimentaires ; elle ne contient pas d’eau, ni d’écume.
Les poumons, très tuméfiés et très congestionnés, font saillie hors du thorax, lors de l’ouverture de cette cavité. Ils ne présentent pas d’ecchymoses sous-pleurales ponctuées, mais on remarque de vastes sulFusions sanguines peu épaisses, siégeant surtout dans l’interstice des lobes pulmonaires. — A la section, le tissu pulmonaire laisse échapper une grande quantité de sang; et à la moindre compression on voit sourdre de tous les orifices bronchiques, si petits qu’ils soient, une quantité énorme de mousse spumeuse. Les grosses bronches sont également remplies de cette écume.
Le cœur ne présente pas d’ecchymoses sous-péricardiques; on remarque sur la face antérieure du ventricule droit une plaque laiteuse de péricardite ancienne, grande comme une pièce de 5 francs. Les cavités cardiaques ne contiennent pas de caillot, mais seulement un peu de sang liquide. Les valvules sont saines.
L’estomac renferme environ 100 grammes de liquide dans lequel nagent quelques débris alimentaires. Ses parois sont saines.
Les intestins ne présentent pas d’altérations pathologiques.
Le foie et la rate ont leur aspect normal.
Les reins sont congestionnés ; ils se décortiquent difficilement, leur substance corticale parait amincie.
Les ovaires sont fibreux et ne renferment pas de vésicules de de Graef.
Le col de l’utérus fait à peine saillie dans le vagin; sou orifice, transversalement dirigé, esl rouge et ulcéré. — Le reste de l’utérus est sain.
Conclusions. — 4° Le cadavre soumis à notre examen esl celui d’une femme paraissant âgée de cinquante à soixante ans. — La description qui se trouve en tète de ce rapport pourra aider à établir son identité ;
2° Cette femme esl tombée vivante à l’eau ;
3° La mort est le résultat de la submersion ;
4° Le séjour dans l’eau n’a pas dû dépasser quelques heures ;
b° La plaie du sourcil, les nombreuses ecchymoses signalées sur le cadavre, ont été faites soit au moment de la submersion, soit dans les vingt-quatre ou quarante-huit heures (au plus) qui l’ont précédée ;
6° La plupart des ecchymoses n'ont pas de forme qui puisse permettre de préciser leur mode de production, mais celles des deux bras semblent résulter de l’application de deux mains énergiques serrant les bras de cette femme ;
7° La plaie du sourcil résulte vraisemblablement d’une chute sur un corps dur tel que le sol.
4. Submersion dans une baignoire. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. de la Faye, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 14 juillet 1879, ainsi conçue:
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 13 juillet 1879, par M. le commissaire de police du quartier des Archives, constatant le décès du sieur B... dans un établissement de bains de la rue Vieille-du-Temple, 97, dont le corps a été transporté à la Morgue.
vc Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou de délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie, le 15 juillet 1879.
Le corps est celui d’un homme de vingt-deux ans, vigoureux, élancé, un peu maigre. Il mesure lm,77.
La putréfaction est déjà très avancée.
On ne peut plus reconnaître la couleur des yeux.
Sur la bosse frontale gauche, il y a une cicatrice ancienne adhérente à l’os.
On ne trouve sur le corps aucun trace de violence.
Les os du crâne ne sont pas fracturés.
Les méninges ne sont ni congestionnées, ni anémiées.
Le cerveau est mou, mais ne présente pas de suffusion œdémamateuse ou sanguine à sa surface, ni dans sa trame.
Dans les deux plèvres il y a un épanchement abondant de liquide séreux coloré par Iranssudation sanguine.
La trachée contient du liquide coloré en rouge.
Les poumons sont œdémateux, mais ne présentent pas d’ecchymoses, ni de foyers apoplectiques.
Le cœur est mou et exsangue, il est absolument vide; les valvules du cœur sont saines. Le sang est liquide et noir.
L’estomac contient un peu de liquide sanguinolent, mais pas d'aliments.
Le foie est assez gros, mais normal.
La raie el les reins sont sains.
Conclusions. — 1° Le cadavre ne porte aucune trace de violence ;
2° Les lésions constatées dans les voies aériennes, trachée, bronches, poumons, plèvres, le liquide contenu dans l’estomac et l’état tluide du sang indiquent que la submersion dans l’eau de la baignoire a eu lieu quand B... respirait encore;
3° La submersion peut avoir été la conséquence d’un vertige, d’une défaillance ou syncope incomplètes, provoqués par l’immersion du corps dans l’eau, surtout si celle-ci était à une température trop élevée.
5. Submersion. Suicide. Trois heures d'eau. Lésions faites par des animaux. — Observation du D1 Arnaudet (de Corineilles) (1 . — La femme R..., âgée de cinquante ans, fut trouvée noyée dans son lavoir, le vendredi 27 juillet, à onze heures du soir. Elle avait été vue pour la dernière fois vers huit heures ; l’immersion avait donc pu durer trois heures.
Cette femme, adonnée à la boisson, était en état d’ivresse dans la soirée de l’accident. Trois fois déjà elle était tombée dans l’eau à la même place, mais, plus heureuse, elle avait été retirée ou s’était retirée à temps. Toutes les circonstances, dans le détail desquelles je n’ai pas à entrer davantage, s’accordaient pour faire admettre une mort purement accidentelle. Cependant, un fait assez remarquable attirait T attention et ne manqua pas de surexciter l’imagination de la gendarmerie, toujours soupçonneuse, et parfois zélée.
La conque de chaque oreille était remplie d’un sang liquide et rutilant; il en avait aussi coulé le long du cou de chaque côté: environ une cuillerée à soupe en tout.
On aurait dit une hémorrhagie artérielle provenant du conduit auditif et de la profoudcur de l’oreille. Mais en essuyant avec un linge sec les surfaces cruentées, il était facile de s’assurer que le sang avait eu pour origine un grand nombre de petites plaies, d’érosions du derme, de coloration rouge, irrégulièrement circulaires et de la grandeur d’un grain de millet à un grain de chénevis. Elles occupaient presque symétriquement le bord el un peu les faces externe et interne des deux pavillons. Entre les excoriations, se voyaient des ecchymoses rosées de pareilles dimensions.
La partie médiane du front était le siège de lésions en tout semblables, mais plus larges, certaines atteignant le diamètre d’une pièce de vingt centimes en argent. Pas de sang.
(1) Arnaudet, Normandie médicale, année, n°23, 1er déc. 1888.
Je pensai que l’inspection des lieux pourrait donner l’explication de ces blessures, manifestement produites pendant la vie, ou très peu de temps après la mort.
La pièce d’eau à usage de lavoir, formant un carré de lm,50 de côté et de 50 centimètres de profondeur, est alimentée par un petit ’ ruisseau ; elle est comblée en partie par une vase fine et grisâtre ; pas la moindre ronce ou aspérité soit autour, soit dans l’intérieur. Mais dans la vase et surtout dans le courant de l’eau, on voyait grouiller des milliers de ces crustacés vulgairement nommés crevettes d'eau douce , de 1 à 2 centimètres de long.
On connaît la voracité de ces petites bêles, véritables écumeurs de rivières. Un des assistants ayant consenti, à ma demande, à plonger sa main dans le courant, en quelques instants elle fut littéralement couverte de crustacés, qui sans respect pour le corps vivant, cherchaient à l’envi à entamer le morceau, en déterminant, paraît-il, un picotement, un prurit de morsure fort désagréable. Si au lieu d’une main calleuse, on suspend, comme je le fis, une tranche de viande plus tendre, celle-ci ne tarde pas à être rongée, le nombre incalculable des travailleurs suppléant à l’exiguïté de leur taille.
Je ne doutai pas que nous eussions affaire aux auteurs des blessures qui nous avaient intrigués, opinion qu’un examen plus complet du cadavre changea du reste en certitude. Les vêtements de la femme R... étaient en effet farcis de crevettes qui avaient pénétré partout, jusqu’à l’intérieur des bas malgré des jarretières serrées. On constatait des ecchymoses et érosions pareilles à celles décrites, — à la hanche droite, à la jambe et à la cuisse gauches ; en ce dernier point notamment, les coupables furent surpris en flagrant délit; il y en avait toute une grappe qui continuaient encore leur répugnante besogne, et cela presque vingt heures après la mort. •
Les lésions observées ont-elles été produites pendant la vie ou seulement après la mort? Les caractères objectifs, surfaces rouges et non exsangues, ecchymoses, permettaient de les rapporter à une époque où la circulation capillaire n’était pas encore abolie, et d’affirmer, je crois, que la femme R... a été attaquée de son vivant par ces ennemis de tout ce qui traîne dans l’eau, absolument comme la main dans l’expérience citée (1).
Quant au sang vermeil des oreilles, ce qui lui donne un certain
(1) Il est vraisemblable qu’assez souvent les plaies superficielles des noyés ont été attribuées aux aspérités rencontrées dans la chute, soit sur la rive, soit au fond de l’eau, tandis qu’en réalité elles reconnaîtraient la cause que j’indique.
intérêt, c’est qu’il n’a pu s’écouler et se collecter à l’étal liquide qu’après que le cadavre fut déposé sur le lit, c’est-à-dire deux à trois heures après la mort, — celui qui avait certainement coulé, pendant le séjour dans l’eau, ayant été enlevé, lavé au fur et à mesure. On n’en trouvait qu’à l’oreille et nullement au front, à la hanche, etc.; celle circonstance me parait susceptible d’inlerprélation.
Chez le noyé la couleur de la peau est ordinairement pâle et exsangue; certaines régions pourtant peuvent être rouges et gorgées de sang, et Briand et Chaudé (1) signalent à ce point de vue justement le pavillon de l’oreille. Rien d’étonnant dès lors que le derme, finement saigné en maints endroits, ait perdu par un suintement prolongé le liquide qui emplissait ses capillaires ; il s’agissait en effet d’un suitement et le sang a pu couler longtemps parce que, dans la mort par submersion, il est plus fluide et moins coagulable.
6. Submersion. Assassinat ou suicide ? Consultation sur l’âge des ecchymoses. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Poncet,juge d’instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 7 juin 1888, ainsi conçue :
« Vu la procédure suivie à propos de la mort de D... (Gilles', quarante-trois ans, dont le corps repêché dans la Seine, le 3 juin à Billancourt, a été déposé à la Morgue.
« Attendu qu’il importe de préciser la nature des violences qui ont été exercées sur D... et de rechercher si elles sont contemporaines de la mort ou lui sont antérieures de plusieurs heures et même de plusieurs jours, et notamment si la contusion de l’œil droit peut remonter au 25 mai.
« Commettons M. le Dr Brouardel pour visiter le corps de D... et en pratiquer l’autopsie, pour constater la nature et l’origine des blessures reçues et déterminer les causes de sa mort. »i
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 9 juin 1888.
Une première autopsie avait déjà été pratiquée par M. le Dr Vi- Lert, quarante-huit heures auparavant. J’ai donc été dans l’impossibilité de faire personnellement certaines constatations, celles notamment qui se rapportent à l’état du poumon et du cœur. Mais je dois faire remarquer que celles des constatations qui m’ont échappé ne pouvaient servir à résoudre les questions qui me sont posées
(I) Briand et Chaude, Manuel complet de médecine légale , 10e édition. Paris, 1880.
dans le premier paragraphe de l’ordonnance de M. le juge d’instruction.
Celles-ci ont pour but la détermination de l’âge des diverses contusions trouvées sur le cadavre de D... Elles siègent en diverses régions : 1° la face, 2° le cou, 3° le bras gauche, 4° la hanche.
I. Contusions de la face. — a. Contusion des paupières de l'œil droit, — Le globe de l’œil droit est intact, les conjonctives ne présentent aucune lésion, ou coloration anormale.
Le tissu cellulaire des paupières est infiltré dans toute son étendue, par un épanchement de sang noirâtre à reflets un peu bleuâtres. Autour de cette suffusion sanguine on ne voit aucune coloration jaunâtre ou verdâtre, ses bords sont nettement limités.
Age de cette contusion. — Pour apprécier l’âge d’une ecchymose siégeant dans les paupières, on a deux sources de renseignements : la couleur et la diffusion du sang dans les tissus voisins. Dès le troisième ou quatrième jour les ecchymoses des paupières deviennent bleuâtres, lie de vin; la coloration jaunâtre paraît à la périphérie vers le quatrième ou cinquième jour, quelquefois plus tôt. En même temps le sang extravasé diffuse dans les tissus et se répand en suivant les gaines qui entourent les muscles, de façon à envahir une large surface, parfois presque toutle visage, excepté dans les points où les muscles peauciers de la face sont insérés sur la partie profonde de la peau. Cette diffusion de la matière colorante bleuâtre d’abord, puis jaunâtre, se fait rapidement; je l’ai toujours constatée après le sixième jour, elle commence d’ordinaire vers le quatrième jour.
Les caractères de l’ecchymose des paupières de l’œil droit de D... permettent de dire qu’elle ne date pas de plus de cinq ou six jours avant la mort. Si D... est mort le 3 juin 1888, la contusion des paupières date au plus du 28 mai. Il me semble impossible qu’elle puisse avoir été faite le 25 mai. Au bout de neuf jours la décomposition du sang forme autour de l’œil une sorte de spectre des couleurs (teinte bleue, violette, verdâtre, jaunâtre) qui est en ce moment dans toute son intensité.
b. Contusion du front à droite. — A 2 centimètres au-dessus de l’arcade sourcilière droite, on voit une petite surface contuse, rougeâtre, ayant 2 centimètres environ de surface, présentant de petites érosions au niveau desquelles le derme est à nu. En incisant celui-ci on le trouve imbibé par du sang, la face profonde est doublée par une petite couche de sang plus clair que celui qui est épanché dans le tissu cellulaire des paupières.
La date de cette contusion semble moins éloignée de la mort
que la contusion des paupières. Elle ne lui est pas antérieure de plus de vingt-quatre ou quarante-huit heures. Elle a pu être faite dans les quelques minutes qui l’ont précédée.
c. Au-dessus du sourcil gauche on note trois petites plaies contuses, très superficielles, irrégulières. Le derme est rouge et infiltré de sang rougeâtre. Il n’y a pas de sang dans le tissu cellulaire souscutané.
Les érosions qui se trouvent au-dessus des sourcils droit et gauche semblent contemporaines.
d. La peau du pavillon et du conduit auditif de l'oreille droite est revêtue d’un peu de sang desséché, mais le tympan est intact, il n’y a pas de fracture du rocher ni des autres os du crâne. Le sang desséché trouvé dans cette région est probablement dû à l’écoulement de la petite plaie érosive de la région sourcilière droite.
II. Contusions de la région du cou. — a. Suffusion sanguine du larynx. — Au niveau de la face externe de la grande aile du cartilag^ thyroïde gauche on trouve sous la muqueuse pharyngée, une suffusion sanguine s’étendant du bord de ce cartilage jusqu'au pilier postérieur du voile du palais. Cette suffusion forme un relief de un demi-centimètre d’épaisseur environ. Les bords sont très nets, leur saillie est encore très appréciable. Elle mesure du pilier au cartilage thyroïde 3 centimètres, elle a une hauteur de T à
millimètres. Le sang qui laconstilue est de couleur rouge, claire, gelée de groseille.
Cette suffusion sanguine si elle n’a pas été faite au moment de la mort, ne l’a précédée que de quelques heures, au plus de vingtquatre heures.
h. En avant et à gauche de la colonne vertébrale, dans l’interstice qui sépare le muscle droit antérieur du muscle long du cou, on trouve une suffusion sanguine analogue à la précédente par la couleur du sang épanché, mais elle ne fait pas de saillie, parce que le tissu cellulaire est moins lâche que celui de la muqueuse laryngée. Par sa position elle correspond exactement à celle du larynx. Elle est identique à celles que nous avons souvent rencontrées lorsque la mort a eu pour cause une strangulation opérée par la main.
Elle a été faite au même moment que la précédente, elle résulte de la même violence.
c. Dans le muscle stemo-mastoïdien droit , dans l’épaisseur de ses libres, vers le milieu de sa longueur, on trouve une ecchymose ayant à peu près un centimètre d’étendue. Le sang est de couleur claire.
Cette ecchymose parait avoir été faite en môme temps que les deux précédentes.
Il n’y a pas de lésion des artères carotides.
III. Bras gauche. — Dans le tiers supérieur du bras, au niveau de la face interne on voit une ecchymose ayant à peu près 5 centimètres de diamètre dans tous les sens, formée par le groupement de quatre ou cinq ecchymoses arrondies, ayant chacune un centimètre ou un centimètre et demi de diamètre. Elles ont tous les caractères des ecchymoses faites par les extrémités des doigts d’une main qui comprime et maintient énergiquement le bras. Le tissu cellulaire sous-cutané contient du sang assez clair, notablement moins foncé que celui qui double les paupières. Autour de ces ecchymoses il n’y a aucune suffusion ou prolongement résultant de sang ayant subi un commencement de décoloration.
Ce sont donc des suffusions sanguines récentes, c’est-à-dire qui n’ont certainement pas précédé la mort de plus de quarante-huit heures et qui ont pu être contemporaines de celle-ci.
IV. Hanche droite. — Au niveau de la hanche droite, dans la région trochantérienne, on trouve une ecchymose de 3 centimètres de diamètre, à bords nets, doublée par une suffusion sanguine ayant tous les caractères de celles que j’ai décrites plus haut à propos des suffusions sanguines du bras gauche. Elle paraît contemporaine de celles-ci.
V. Le temps écoulé depuis la première autopsie ne permeltait plus de retrouver dans les poumons, le cœur et l’estomac les caractères de la mort par submersion. Nous ne pouvons donc sur ce point vérifier l’exactitude des constatations faites par le premier expert.
Conclusions. — 1° La contusion des paupières de l’œil droit a été faite certainement au moins quarante-huit heures avant la mort de D..., mais elle ne semble pas avoir pu précéder celle-ci de plus de cinq ou six jours au maximum.
2° Les suffusions sanguines du larynx, du pharynx, du bras gauche, de la hanche, les érosions du front sont beaucoup plus récentes. Elles peuvent avoir été faites dans les quelques instants qui ont précédé la mort, elles ne lui sont certainement pas antérieures de plus de quarante-huit heures. Ce délai est probablement trop long.
Elles sont contemporaines les unes des autres.
3° Les lésions du cou, ecchymose laryngée, ecchymose pharyngée, ecchymose du muscle sterno-mastoïdien, ont tous les caractères des lésions que l’on trouve à la suite de la strangulation ou de la tentative de strangulation pratiquée avec la main.
4° L’absence de macération de l’épiderme des mains et des pieds, l’absence de putréfaction doivent faire admettre que le cadavre n’a pas séjourné plus de vingt-quatre heures dans l’eau.
P. Bkouardel. — La Pendaison.
7. Submersion. Chute dans un puits argileux. Mort rapide. Ecchymoses sous-pleurales. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Feuilloley, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du Ier mars 188t , ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 28 février par M. le commissaire de police du quar tier de Vanves constatant le décès d’un inconnu.
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l'autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à celte autopsie le 5 mars 1881.
Aspect extérieur. — Le cadavre est celui d’un homme grand et vigoureux, paraissant âgé de vingt à vingt-cinq ans. La rigidité cadavérique n’existe plus; la putréfaction est peu avancée et ne se traduit par aucun signe extérieur : les cornées des yeux ne sont pas troubles; l’épiderme est partout très adhérent; la peau ne présente pas de coloration verte au niveau de l’abdomen.
Le corps porte les marques suivantes de violences :
Sur la partie postérieure du crâne, un peu à droite de la portion supérieure de l’occipital, il existe une plaie contuse de 4 centimètres et demi de diamètre, en forme de croissant à concavité supérieure. Cette plaie intéresse toute l’épaisseur de la peau jusqu’à l’os qui est dénudé, mais non fracturé; le lambeau supérieur est décollé dans une étendue d’environ 2 centimètres ; ses bords sont irréguliers et ecchymosés. Un petit épanchement de sang à demi coagulé se trouve autour de celte plaie.
La face est intacte.
Au niveau de l’épaule et du grand pectoral gauche, on trouve plusieurs contusions avec petits épanchements sanguins dans le tissu cellulaire sous-cutané. Une ecchymose plus considérable se rencontre sur la paroi postérieure du creux de l’aisselle droite. Sur l’extrémité inférieure du premier métacarpien (pouce) droit, il existe une érosion de la peau, de 4 centimètre de diamètre, avec petite ecchymose sous-jacente. Quelques érosions superficielles existent aussi sur le coude droit.
A la région lombaire on trouve sous la peau, qui est intacte, un vaste épanchement de sang liquide réparti à peu près également de chaque côté de la ligne médiane, et qui mesure 40 centimètres environ en hauteur et 47 centimètres en largeur.
Sur la cuisse droite, on trouve une ecchymose de 5 centimètres environ de diamètre.
On remarque encore sur la partie interne de la jambe gauche plusieurs larges éraflures parcheminées, dirigées parallèlement de haut en bas et d’arrière en avant. Les deux chevilles de la môme jambe présentent également plusieurs érosions parcheminées. Au-dessous de toutes ces érosions, le tissu cellulaire contient un peu de sang épanché.
Les organes génitaux sont sains.
L’épiderme des pieds et des mains n’est pas macéré.
Ouverture du corps. — Les os du crâne ne sont pas fracturés.
Les méninges sont congestionnées; au niveau du lobe frontal gauche, la pie-mère présente un épanchement sanguin du diamètre d’une pièce de 2 francs. Le cerveau est sain.
Les plèvres ne sont pas adhérentes et leurs cavités sont vides.
Les poumons sont très volumineux et d’une couleur violacée; ils présentent une vingtaine d’ecchymoses sous-pleurales très nettes, disséminées sur toute leur surface. La trachée et les bronches contiennent une grande quantité d’écume spumeuse qu’on fait refluer en très grande abondance en pressant sur les poumons. On trouve en outre dans la trachée une petite quantité de débris alimentaires constitués par de petites masses féculentes. Les poumons incisés laissent échapper par tous les canaux bronchiques une grande quantité de mousse à fines bulles.
Le cœur ne présente pas d’ecchymoses sous-péricardiques; ses cavités renferment du sang liquide, mais pas de caillots. Les valvules sont saines.
L’estomac ne contient qu’une petite quantité de matières alimentaires au milieu desquelles on reconnaît des fragments de pommes de terre.
Les intestins ne présentent pas de lésions.
Le foie et la rate sont sains.
Le rein droit est entouré d’un épanchement d’environ 100 grammes de sang à demi coagulé ; il présente au niveau du hile une déchirure transversale intéressant environ le tiers de son épaisseur. Les bords de cette déchirure sont infiltrés de sang et la capsule est décollée dans l'étendue de 2 à 3 centimètres par du sang coagulé.
Le rein gauche est très congestionné, mais d’ailleurs sain.
La vessie est intacte.
Conclusions. — 1° Le cadavre soumis à notre examen présente extérieurement de nombreuses érosions et ecchymoses disséminées sur le corps, et une plaie du cuir chevelu. Ces lésions ont été produites pendant la vie. Par leur nature, la forme qu’elles affectent et le siège qu’elles occupent, elles sont identiques à celles qui
peuvent se produire, pendant une chute dans un puits, sous l'influence de chocs et de frottements contre les parois.
2° La déchirure du rein droit, constatée à l’autopsie, reconnaît pour cause un choc violent sur celte partie. Ce choc s’est exercé sur une large surface, ainsi que l’attestent les dimensions de l’épanchement sanguin constaté sous la peau de la région correspondante. On peut donc le considérer comme résultant de la chute.
3° L’état des poumons indique que le sieur X... est tombé dans l’eau pendant qu’il respirait.
4° On ne trouve pas de plaie ou de traces de violences qui indiquent une lutte, et celles que nous avons décrites plus haut peuvent toutes résulter d’une chute dans un puits.
U. — Submersion ayant duré de uu jour à trente jours.
8. Submersion. Suicide. Deux ou trois jours d’eau. Autopsie faite trente-six heures après le repêchage. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Martinet, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du lor septembre 1881, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le Ier septembre 1881 par M. le commissaire de police du quartier des Champs-Élysées constatant l’envoi à la Morgue du cadavre d’un individu paraissant âgé de soixante ans, repêché dans la Seine entre le pont de l’Alma et le pont des Invalides.
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »>
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 2 septembre 1881.
Le cadavre est celui d’un homme de soixante-dix-sept ans, grand et assez vigoureux pour son âge. La putréfaction est commencée et la rigidité cadavérique n’existe plus.
Sur la région latérale droite du front on constate la présence d’une plaque parcheminée mesurant 10 centimètres de longueur sur 3 ou 4 de largeur.
Sur le côté droit du nez, on voit également une plaque parcheminée de 12 millimètres, au centre de laquelle se trouve une plaie de 3 à 4 millimètres de diamètre. Les os propres du nez sont fracturés au niveau de leur union avec le frontal.
Une petite plaque parcheminée de la grandeur d’une pièce de un franc occupe la saillie de la pommette.
Il n’y a pas d’ecchymoses sous-conjonctivales.
Autour du cou se trouve une zone dont la peau est blanchâtre, bordée à sa partie supérieure par une coloration blanchâtre. Cette zone irrégulièrement limitée mesure 4 à 6 centimètres de hauteur suivant les différents points du cou. Elle semble résulter de la présence d’un foulard qui aurait légèrement serré le cou. Après dissection de la région, on note que la peau vue par transparence ne semble pas cornée, elle n'a pas l’apparence des sillons résultant de la pendaison ou de la strangulation. Le tissu cellulaire ne contient pas de suffusion sanguine, les artères et les veines ne sont pas déchirées.
Au niveau de l’insertion du deltoïde sur l’humérus droit, on constate une suffusion sanguine sous-cutanée mesurant 3 ou 4 centimètres.
L’épiderme des mains est à peine macéré et il n’est pas possible de l’enlever par lambeaux comme cela s’observe chez les noyés qui ont séjourné assez longtemps dans l’eau.
Les veines sous-cutanées des deux poignets et des mains sont entourées par une coloration rougeâtre due à la transsudalion par putréfaction de la matière colorante du sang.
Sur la face dorsale des deux mains se trouve une plaque parcheminée.
Les os du crâne ne sont pas fracturés. Le cerveau ainsi que les méninges ne sont pas congestionnés.
Dans le larynx et la trachée nous trouvons un peu de spume bronchique mélangée à une très petite quantité de sable, on ne découvre pas de matières alimentaires.
Les poumons très volumineux laissent couler du sang liquide à la coupe.
Le cœur est gros et complètement vide. L’aorte est très dilatée. Au-dessous de*l’orifice aortique on voit un rétrécissement sousaortique. La valvule mitrale est un peu dure, ses valves sont rétractées.
L’estomac contient de l’eau mélangée avec quelques débris alimentaires.
Le foie est également un peu résistant à la pression et congestionné.
La rate est dure et non difïluenle.
Le rein gauche est atrophié et induré. Le rein droit se décortique très bien et présente une dilatation des calices et des bassinets. Il est le siège de nombreux kystes.
La prostate est volumineuse.
Les anses intestinales sont très congestionnées.
Conclusions. — 1° La mort du sieur X... est le résultat d’une submersion ;
2° Le sieur X... est tombé vivant dans l’eau;
3° Les différentes lésions qu’on observe sur ce cadavre, notamment la fracture des os propres du nez, peuvent avoir été produites au moment de la chute du corps par un choc contre une pierre ou un objet saillant ;
4° Le sillon qu’on remarque sur la région du cou n’a pas les caractères des sillons de strangulation, il est dû à la présence d’un foulard que la victime portait autour du cou. Le gonflement du cou du à la putréfaction a augmenté la conslriction après la mort et a concouru à lui donner une apparence blafarde;
5° On ne trouve pas sur le corps de traces de violences prouvant qu’une lutte a précédé la mort dans un temps rapproché de celle-ci ;
6° Le cadavre ne parait pas avoir séjourné dans l’eau plus de deux ou trois jours.