Submersion. Suicide. Plus d’un mois dans l’eau. — Je
soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Martinet, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 24 mai 1882, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 23 mai 1882 par M. le commissaire de police de Joinville constatant l’envoi à la Morgue du cadavre d’uu individu encore inconnu, paraissant âgé de soixante à soixantecinq ans, repêché dans le canal de la Marne, à Joinville.
LA SL BMEKSION.
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l'autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à celte autopsie le 24 mai 1882.
Le cadavre est celui d’un homme paraissant âgé de soixante à soixante-cinq ans. La putréfaction est très avancée et la rigidité cadavérique a complètement disparu. Les cheveux sont châtains et la barbe est presque complètement grise. La mâchoire supérieure est complètement dépourvue de dents.
L’épiderme des pieds et des mains s’enlève facilement et par larges lambeaux. Les cheveux sont encore adhérents.
La région inguinale gauche est le siège d’une hernie volumineuse. On constate à la région thoracique et abdominale un emphysème sous-cutané considérable laissant dégager, après avoir pratiqué une légère incision, des gaz qui brûlent avec une tlamme bleuâtre.
A la face on constate une plaie s’étendant de l’apophyse orbitaire externe jusqu’au-dessous du pavillon de l’oreille droite, sur une longueur de 10 centimètres environ, et dont les bords sont écartés de 3 centimètres, mais ne sont pas décollés. Celte plaie ne présente ni ecchymose, ni sulFusion sanguine.
Sur la face dorsale du poignet gauche se trouve une plaie superficielle d’environ 4 centimètres de longueur, à extrémités arquées et de plus en plus superficielles.
Sur l’épaule droite on constate les traces d’un vésicatoire, et sur le sacrum les traces d'une eschare ancienne.
Les os du crâne ne sont pas fracturés. Les sinus sont colorés, mais vides de sang. Les enveloppes du cerveau sont assez injectées et laissent écouler à la coupe un liquide légèrement rouge. Le cerveau est mou, mais ne présente pas de lésion appréciable.
Le larynx et l’œsophage sont vides. La trachée contient un peu de sable très fin, seulement appréciable au toucher.
Les plèvres contiennent environ LSO grammes de liquide rougeâtre de transsudation par suite de la putréfaction avancée. Le péricarde contient environ 100 grammes du même liquide.
Les poumons ne présentent pas d’adhérences avec les plèvres mais quelques-unes avec le diaphragme. Les poumons ne sont pas crépitants, ils sont le siège d’un emphysème aqueux et laissent écouler de la spume à la pression.
Le cœur est volumineux, ses parois sont épaisses et ses cavités sont vides de sang. Les valvules sont saines.
L’estomac est vide, sa muqueuse est légèrement emphysémateuse.
Le foie est sain et la vésicule biliaire ne contient pas de calcul.
Les reins sont sains et se laissent facilement décortiquer. La substance corticale est cependant un peu atrophiée.
. La raie est saine et n’est pas difïïuente.
Les intestins paraissent sains et ne présentent pas d’étranglement.
La vessie contient un peu d’urine.
Conclusions. — 1° La mort a été le résultat d’une submersion. L’individu dont nous avons fait l’autopsie est tombé dans l’eau alors qu’il respirait ;
2° On ne constate sur le corps aucune violence, ni contusion démontrant qu’il y ait eu une lutte avant la mort;
3° Les plaies du front et de la main ont élé faites après la mort et probablement avec un croc.
22. Submersion naturelle. Lésions post-mortem. Plus d’un mois d’eau. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Feuilloley, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 29 avril 1882, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 27 avril 1882 par M. le commissaire de police de Saint-Denis Nord, constatant l’envoi à la Morgue du cadavre d'un homme repêché dans le canal Saint-Denis, à Saint- Denis.
« Attendu qu’il importe de déterminer les causes de la mort.
« Commettons M. le Dr Brouardel, *à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 30 avril 1882.
Le cadavre est celui d’un homme grand et vigoureux, âgé de quarante ans environ. La putréfaction est très avancée et la rigidité cadavérique a complètement disparu. Le tissu cellulaire souscutané contient des gaz inflammables, brûlant avec une flamme bleuâtre. Les globes oculaires sont saillants, la langue est assez fortement serrée entre les arcades dentaires. Autour du cou se trouve une corde n’ayant laissé aucun sillon apparent sur la face antérieure du cou, mais sur la face postérieure, on constate très nettement la trace d’un sillon blanchâtre légèrement dirigé de haut en bas et s’étendant un peu au-dessous de l’oreille droite, mais
sans que la partie de la peau correspondant à ce sillon soit parcheminée. A 1 centimètre en avant du pavillon de l’oreille droite se trouve une plaie en forme de croissant, mesurant 1 centimètre et demi et n’intéressant que la peau; les lèvres de cette plaie ne sont ni décollées, ni infiltrées de sang.
La partie antérieure du tronc ne présente pas de lésions apparentes de la peau, cependant on constate :
a. La clavicule gauche, au niveau de son tiers externe, est le siège d’une fracture comminutive, composée de cinq fragments, mais aucun de ces fragments n’est entouré d’un foyer sanguin.
p. Plusieurs fractures des côtes gauches : une fracture des 2' et 3e côtes au niveau du cartilage, et comprenant même ce dernier pour la 2e côte ; les 6e et 7e sont fracturées au tiers moyen, de plus les 3e, 4e, 5e, 0e et 7e côtes gauches sont également fracturées au niveau du tiers postérieur.
Les 3e et 4e côtes droites sont fracturées au niveau du tiers postérieur.
Aucune de ces fractures n’est entourée par un épanchement sanguin.
Au niveau des deux coudes, de l’avanl-bras droit et de la main gauche, on constate de petites érosions cutanées sans caractères déterminés, elles paraissent produites par le frottement du corps contre des cailloux.
Sur la peau de la main gauche se trouve une petite estafilade sans suffusion sanguine.
Les os des membres ne sont pas fracturés.
Au niveau du genou droit se trouve une plaie transversale mesurant 3 ou 4 centimètres environ; ses lèvres ne sont pas infiltrées de sang.
L’épiderme s’enlève assez facilement et par lambeaux en certaines régions, notamment aux mains. Les cheveux sont encore adhérents.
Les os du crâne ne sont pas fracturés.
Le cerveau est complètement putréfié et il est impossible de constater s’il existait une lésion cérébrale.
L’œsophage est vide. La trachée contient un peu de sable.
Les côtes sont peu résistantes. Le poumon droit présente quelques adhérences pleurales. La cavité pleurale gauche ainsi que le péricarde contiennent un peu de liquide de transsudation teinté par la matière colorante du sang.
Les poumons paraissent sains et l’on ne constate pas sur leur surface de lésion causée par pénétration des fragments des côtes.
Le cœur est complètement vide et les valvules sont saines. Au
niveau de l’orifice de l’aorle on constate quelques petites plaques athéromateuses.
L’estomac contient duliquide, mais pas de matières alimentaires.
Le foie est un peu dur et présente deux déchirures.
La rate volumineuse n’est pas diffluente.
Les reins gros et un peu durs ne se décortiquent pas facilement.
Conclusions. — 1° La mort est le résullat d’une asphyxie par submersion.
2° Toutes les plaies que l’on constate sur le cadavre ont été faites après la mort.
Les fractures de côtes et de la clavicule gauche paraissent résulter de la compression du cadavre entre deux corps durs et assez volumineux, tels que deux bateaux, par exemple.
Les plaies qui siègent près de l’oreille et sur le genou droit peuvent avoir été produites par un instrument piquant, tel qu’un croc de marinier.
Les petites plaies siégeant sur les deux coudes, l’avant bras droit et la main gauche semblent avoir été produites par le frottement du corps contre des corps durs et rugueux, tels que des cailloux.
3° On ne constate aucune trace de violences faites pendant la vie permettant de supposer que la mort ait été précédée d’une lutte.
4° La corde que nous avons trouvée autour du cou n’a certainement pas amené la strangulation.
23. Submersion. Cinq semaines d’eau. Huit jours de repêchage. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Ditte, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 23 janvier 1884, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 13 janvier 1884 par M. le commissaire de police de Levallois-Perret, conslatant le transport à la Morgue du cadavre d’un individu du sexe masculin trouvé au barrage de Levallois-Perret.
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à celte autopsie le 25 janvier 1884.
Le cadavre est celui d’un homme grand et vigoureux, paraissant âgé de vingt ans environ. La putréfaction gazeuse est à peine commencée. L’épiderme des pieds et des mains est macéré, P. Brouardel. — La Pendaison. 36
la submersion.
il s’enlève par larges lambeaux. Les ongles se détachent par la moindre traction, il en est de môme des cheveux et des poils.
En dehors de la cuisse droite, au niveau de la région moyenne et externe, se trouve une plaie de 1 centimètre et demi environ d’étendue, n’intéressant que la peau et le tissu cellulaire sousculané. Les lèvres de celte plaie ne contiennent pas de sang.
Au niveau de la région thoracique droite, en dehors du mamelon, se trouve une petite plaie n’intéressant que la peau.
Sur la région thoracique gauche, près du mamelon, on constate la présence d’une plaie longue de 3 centimètres, dont les lèvres ont 1 centimètre d’écartement environ, cette plaie intéresse la peau et le muscle grand pectoral.
Dans le creux axillaire droit on voit une plaie de 6 centimètres environ sur 4 d’écartement, dans laquelle on aperçoit un lambeau de tissu cellulaire, et au fond de la plaie on voit les vaisseaux parfaitement intacts.
Au niveau de toutes ces plaies, on ne constate pas de suffusion sanguine dans le tissu cellulaire qui les entoure.
L’œil gauche est affaissé. L’œil droit est saillant.
La langue est placée entre les arcades dentaires qui sont fortement rapprochées.
Les os du crâne ne sont pas fracturés.
Le cerveau est putréfié et ne présente ni tumeur ni lésion appréciable.
La colonne vertébrale n’est pas fracturée.
Il n’y a pas de fractures de côtes, de la clavicule ni des os des membres.
L’œsophage est rempli de matières alimentaires provenant de vomissements.
La trachée contient un peu de sable et de matières alimentaires. Ou retrouve des grains de sable jusque sur la muqueuse des bronches de deuxième ordre.
Les plèvres contiennent une certaine quantité de liquide coloré par transsudation de la matière colorante du sang. La plèvre gauche en renferme environ 1 litre, la plèvre droite un peu moins; du côté droit, il existe des adhérences pleurales et diaphragmatiques anciennes, Il n’y a pas d’ecchymoses sous-pleurales. Les poumons sont affaissés, un peu œdémateux.
Le péricarde est rempli de gaz. Il n’y a pas d’ecchymoses souspéricardiques. Le cœur est complètement vide et les valvules sont saines.
L’estomac contient beaucoup de gaz et un peu de matières alimentaires parmi lesquelles se trouvent des choux et du jambon.
Le foie est sain et la vésicule biliaire ne contient pas de calculs.
La rate est saine et n’est pas diffluenle.
Les reins sont également sains et se décortiquent facilement.
Les intestins paraissent sains.
La vessie est vide.
Conclusions. — 1° La mort est le résultat d’une asphyxie par submersion.
2° Cet homme est tombé vivant dans l’eau.
3° On ne constate aucune trace de violences permettant de dire qu’une lutte a précédé la mort. Mais la putréfaction et la durée du séjour dans l’eau ont pu faire disparaître des érosions superficielles ou des ecchymoses peu épaisses.
4° Les plaies constatées sur la poitrine, dans le creux de l’aisselle et sur la cuisse droite ont dû être faites après la mort et probablement avec le crochet à l’aide duquel on a retiré le cadavre de l’eau
5° La durée du séjour du cadavre dans l’eau peut être estimée à quatre à cinq semaines environ.
24. Mort par submersion. Six semaines d’eau. Trois jours entre le repêchage et l’autopsie. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Ditte, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 9 janvier 4884, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 7 janvier 1884, par M. le commissaire de police de Courbevoie constatant le transport à la Morgue du cadavre d’un individu d’un sexe masculin repêché dans la Seine, vis-à-vis la scierie mécanique de la maison Jeanson.
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à celte autopsie le 41 janvier 1884.
Le cadavre est celui d’un homme grand et vigoureux, paraissant âgé de vingt-un ans. La putréfaction est très avancée, le cadavre présente une coloration verdâtre généralisée, et l’épiderme s’enlève par places, en larges lambeaux. Les ongles et les cheveux se détachent par la plus faible traction. La rigidité cadavérique a complètement disparu.
On ne constate aucune trace de violences actuellement appré-
la submersion.
ciable sur les différentes parties du corps. La langue est serrée entre les arcades dentaires.
Les os du crâne ne sont pas fracturés.
Le cerveau est putréfié, rougeâtre par transsudation de la matière colorante du sang, il ne présente aucune tumeur, ni lésion, ainsi que le bulbe et le cervelet.
Les plèvres contiennent un peu de liquide coloré par transsudation de la matière colorante du sang. Le sommet du poumon gauche présente quelques adhérences pleurales.
Les poumons paraissent sains, ils sont un peu œdémateux mais ils ne contiennent pas de tubercules anciens ou récents.
Le péricarde contient quelques grammes de liquide coloré. Le cœur est complètement vide de sang liquide ou de caillots. Les valvules sont saines. On ne constate pas la présence d’ecchymoses sous-péricardiques.
La trachée contient un peu de spume et de gravier très fin, mais qu’il est possible de sentir sous le doigt.
Le larynx et l’œsophage sont sains.
L’estomac contient environ 100 grammes de liquide dans lequel se trouvent quelques petits morceaux de substances alimentaires, notamment des morceaux de marrons.
Le foie est sain et la vésicule biliaire ne contient pas de calculs.
La rate est saine et n’est pas diffluente.
Les reins sont également sains et se décortiquent facilement.
Les intestins paraissent sains.
Conclusions. — 1° La mort a été le résultat d’une asphyxie par submersion.
2° On ne constate aucune trace de violences sur les différentes parties du corps; mais, la putréfaction est trop avancée pour qu’il soit actuellement possible de découvrir des traces de violences qui n’auraient intéressé que les parties superficielles de la peau.
3° Le corps a dû séjourner dans l’eau un mois à six semaines environ.