‹ La pendaison, la strangulation, la suffocation, la submersionChapitre 5 sur 48 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Messieurs,

Je vous épargnerai la longue énumération des définitions qu’on a données de la pendaison. Tous nous savons ce que c’est qu’un pendu , mais jusqu’ici personne n’a encore bien su définir ce que c’est que la pendaison; depuis Homère et Hippocrate, chaque auteur s’y est essayé, sans grand succès.

Je ne vous donnerai qu’une de ces définitions, celle de Tardieu, parce qu’elle marque la fin d’une période et précise la différence qui la sépare de l’ère inaugurée par les travaux d’Hofmann, de Vienne. La voici : « La pendaison est un acte de violence dans lequel le corps, pris par le cou dans un lien attaché à un point fixe et abandonné à son propre poids, exerce sur le lien suspenseur une traction assez forte pour amener brusquement la perte de connaissance, l’arrêt des fonctions respiratoires et la mort. »

Il est facile de critiquer cette définition, car l'arrêt des fonctions respiratoires y est seul visé et nous savons que dans la pendaison la mort arrive d’une manière bien plus complexe ; Tardieu ne parle ni de l’arrêt du cœur, ni de l’inhibition, ni de la syncope. De plus, d’après cette définition, la pendaison se terminerait toujours par la mort. Il y a cependant des pendus qui reviennent à la vie.

C’est toutefois un fait tellement rare que le peuple Ta spécifié dans la légende de la corde du pendu. Quand un homme est heureux dans ses entreprises, que tout lui réussit, les gens ne manquent pas de dire qu’il a de la corde de pendu dans sa poche. Ce dicton est très ancien, Messieurs;

il date de l’époque, combien lointaine, où les seigneurs avaient droit de haute et basse justice et pendaient aux branches des arbres les individus qu’ils condamnaient. Les peines les plus sévères étaient édictées contre ceux qui se seraient avisés de dépendre les malheureux ainsi branchés. Quand par hasard un de ces pendus survivait, pour une raison quelconque, il avait un rare bonheur. La corde qui avait servi à le brancher devenait un porte-veine.

La corde qui a soutenu un pendu ressuscité est toujours recherchée à ce titre, mais elle est assez rare et ce n’est pas à la Morgue qu’il faut la chercher.

M. Durand-Fardel avait fait remarquer que la différence entre la strangulation par une corde et la pendaison pouvait être exprimée à l’aide d’une ngure géométrique (fig. 1 et 2) : il représente le cou par une ligne verticale : dans la

pendaison le lien est appliqué suivant une ligne oblique (fig. 1), dans la strangulation suivant une ligne à peu près circulaire et perpendiculaire à l’axe du cou (fig. 2).

Retenez ces deux schémas, mais n’en faites pas une règle absolue. Dans certains cas, des individus se sont étranglés, en tirant sur la corde avec leur pied : le sillon laissé par le lien sur le cou était oblique, et il ne s’agissait pas de pendaison.

J’accepterais volontiers la définition de Tardieu, si l’on en retranchait la dernière partie, celle qui vise le mécanisme de la mort; j’aime mieux celle de Porcelli : Suspensio per laqueum collo injectum.

Nous revenons ainsi à la définition ancienne :

« La pendaison est un acte dans lequel le corps pris par le cou dans un lien attaché à un point fixe est abandonné à son propre poids. »

Messieurs, s'il est difficile de définir la pendaison, il est aussi difficile de faire un rapport médico-légal dont les con clusions soient propres à donner aux magistrats des indications bien justifiées.

Lorsqu’on trouve un individu pendu, l’idée générale, première, est que l’on a à faire à un suicide. Cette idée est non seulement celle du commun des mortels, mais elle est ancrée dans l’esprit des commissaires de police et c’est un véritable danger; aussi l’autopsie n’est-clle presque jamais prescrite. Nous n’avons pour nous guider dans nos enquêtes que les autopsies faites par Jacquemin, ancien médecin de la prison de Mazas; à cette époque les suicides par pendaison n’étaient pas rares parmi les prisonniers et les autopsies ont pu être faites dans des délais convenables.

Quand au contraire nous avons l’occasion de faire à la Morgue l’autopsie d’un pendu, c’est celle d’un pendu ancien, trouvé dans les bois, et dont la putréfaction est trop avancée pour que nous puissions faire une constatation intéressante. Je puis vous citer à ce sujet un exemple typique : l’affaire n’aboutit que grâce à la persévérance et à la perspi-

cacité du juge d’instruction et un peu malgré les résultats de l’expertise.

Un homme de cinquante ans, petit rentier, habitait la rue de Rambuteau. Il avait l’habitude de lorgner les filles qui passaient, en relevant ses rideaux et en les écartant de la fenêtre. Un jour on pénètre chez lui, on trouve un tableau décroché, et pendant au clou de ce tableau un bout de corde effiloché. Le vieux rentier était assis par terre, ayant autour du cou le reste de la corde ; il était mort. Naturellement le commissaire de police, appelé, conclut au suicide et pense que la corde s’est rompue sous le poids du corps. On enterre le défunt et on l’envoie en province, dans un caveau de famille. Pendant l’enterrement, les héritiers se congratulent à l’idée de l’héritage qu’ils vont faire et qui doit se monter à 200 000 francs environ ; mais on ne trouve plus les titres; les langues se délient un peu, quelques rumeurs circulent, le parquet s’émeut, fait revenir le corps à Paris et je suis commis pour pratiquer l’autopsie. L’examen nécroscopique ne pouvait donner un grand résultat. Le corps était en putréfaction et c’est tout juste si nous pûmes constater quelques érosions sur la peau, érosions qui peuvent parfaitement se produire dans un suicide, et la trace d’un lien sur le cou. Les choses en étaient là lorsqu’une voisine, qui habitait en face, de l’autre côté de la rue, se décida à parler. Elle avait vu, à travers la fenêtre dont les rideaux étaient relevés, deux individus, un homme et une femme, étrangler le vieillard sur son lit. Puis ils avaient exécuté la petite comédie de la pendaison afin de simuler un suicide. Les assassins furent arrêtés et condamnés (1).

Ce qui avait un instant arrêté le juge d’instruction, c’était le peu de solidité du clou auquel la corde avait été attachée. Ce clou ne tenait pas, on objecta qu’il était impossible de s’y pendre. C’est une erreur, on peut se pendre à quelque chose qui fait à peine saillie sur un mur.

(î; Obs. 1.

C’est ainsi que, en procédant avec précaution, on peut suspendre au moyen d’une petite ficelle un poids de 4 kilogrammes à une épingle obliquement piquée entre une tenture de papier et un mur.

La fréquence des suicides par pendaison est très considérable ; c’est ce qui explique comment s’est faite la conviction des commissaires de police.

Sur 3 500 suicides que l’on observe par an, il s’agit 45 fois p. 100 de pendaison, c’est-à-dire dans presque la moitié des cas. Autrefois on n’en comptait que 30 p. 100.

La pendaison est presque le seul procédé de suicide usité à la campagne.

Ne vous laissez pas impressionner, à ce propos, par un certain nombre de suicides qui paraissent extraordinaires au premier abord.

Maschka a parlé avec étonnement du suicide d’un enfant de neuf ans, Tourdes de celui d’un enfant de onze ans. J’ai fait établir à la Morgue la statistique des suicides pour la période qui s’est écoulée de l’année 1890 à l’année 1894 ; j’ai pu constater que la pendaison des enfants est assez fréquente.

Hofmann attribue ces suicides précoces à des chagrins enfantins ; il cite le suicide d’un enfant qui s’est tué parce qu’un moineau qu’il élevait s’était sauvé, et celui, plus étonnant, d’une petite fille, habitant une ville de Prusse, qui s’est pendue de chagrin parce qu’un major, ami de son père, avait été mis à la retraite.

Je crois, Messieurs, qu’il faut la plupart du temps chercher ailleurs la cause des suicides des enfants. On la trouve dans les antécédents héréditaires. Je puis vous citer quelques faits : un père aliéné a cinq enfants : sa fille aînée s’est jetée par la fenêtre à Page de seize ans, la seconde âgée de onze ans s’est ouvert les veines du bras avec des ciseaux, une troisième a fait une tentative de suicide.

Avec M. Motet j’ai vu une autre famille, aussi malheu-

reuse. La mère est folle; la fille aînée, sans être aliénée, a l’esprit troublé ; la seconde est dans une maison de santé; le troisième enfant, un fils, le jour où il est reçu bachelier, se fait sauter la cervelle ; enfin le quatrième, un fils également, fait ses études à l’École centrale et se tue huit jours après en être sorti.

Il y a dans ces faits, au point de vue des recherches à diriger, une indication qu’il ne faut pas négliger : le suicide n’éclate pas brutalement sans préparation, il a sa cause, due bien souvent à une maladie déterminée.

L’âge le plus avancé ne met pas à l’abri du suicide. J’ai fait une fois à la Morgue l’autopsie d’un homme de 97 ans qui s’était pendu.

Au point de vue de l’âge la statistique que j’ai établie est extrêmement suggestive : nous voyons en effet que

De 10 à 20 ans il y a 62 suicidés masculins et 67 féminins.

Il semble donc apparaître bien nettement de ce tableau que la femme se tue moins que l’homme : mais avant l’âge génital la proportion est à peu près pareille dans l’un et l’autre sexe; vous voyez ainsi que le maximum des suicides a lieu, chez l’homme de 40 à 60 ans, chez la femme de 20 à 30 ans; à partir de 60 ans, leur nombre diminue rapidement.

En établissant la proportion des suicides pour un million d’hommes pendant la même période, on trouve les chiffres suivants :

P. Brouardel. — La Pendaison.

Proportion de suicides pour 1 000 000.

Hommes.

Femmes.

De 10 à 20 ans

20 à 30 ans

30 à 40 ans

40 à 50 ans

50 à 60 ans

60 à 70 ans

70 à 80 ans

80 à 90 ans

Le nombre des suicides féminins est représenté par un chiffre à peu près constant, de 10 à 70 ans ; chez l’homme l’augmentation est considérable de 40 à 60 ans, ainsi que nous l’avions déjà constaté plus haut. Mais ce qui se dégage le plus fortement de ce tableau, ce qu’il importe de retenir, c’est que le suicide des enfants (et j’en ai vu de cinq ans) n’est pas un fait tellement rare qu’il doive paraître étonnant et faire nécessairement surgir l’idée d’un crime.

Si au lieu de considérer le nombre des suicides en bloc, on calcule leur fréquence par rapport au nombre des survivants de chaque âge, on voit que de 10 à 70 ans la progression est régulière, constante, que de 70 à 80 ans et au delà sa fréquence conserve, mais sans s’accroître, le chiffre le plus élevé, de 300 à 320 sur un million de survivants (fig. 3). Plus l’homme vieillit, plus l’impuissance de lutter amène le découragement et le dégoût de la vie.

Les pendaisons constituent à Paris le tiers des suicides, en province plus de la moitié ; à Paris la submersion est très fréquente, elle l’est moins en province; enfin l’asphyxie par l’oxyde de carbone est presque inconnue ailleurs qu’à Paris et dans quelques grandes villes.

De plus, il y a des contagions de pendaison qu’il faut que vous connaissiez ; ces contagions sont signalées de tout temps. L’épidémie de suicide des jeunes filles de Milet est racontée par Plutarque (1). « Il leur prenait à toutes une furieuse envie de mourir et un furieux appétit de s’aller pendre, et il

(1) Plutarque, Œuvres morales , chap. xv.

y en eut plusieurs qui se pendirent et s’étranglèrent. L’édit,

iFig. 3. — Courbe indiquant la fréquence des suicides à chaque âge, dressée d’après le nombre des survivants à cet âge (tant de suicides pour 1,000,000 de survivants). — Ligne supérieure, sexe masculin. — Ligne moyenne, les deux sexes réunis. — Ligne inférieure, sexe féminin.

-que s’il advenait qu’il s’en pendit plus aucune, elle serait

portée toute nue à la vue de tout le monde, à travers la grande place, arrêta de tout la fureur de ces filles. »

Je puis aussi vous rappeler cette singulière épidémie de suicide qui sévit sous l’Empire aux Invalides : tous les invalides qui montaient la garde dans une certaine guérite s’y pendaient. Le général commandant les Invalides réunit les vieux braves dans une cour de l’hôtel et après leur avoir adressé une énergique allocution, il fit brûler en grande cérémonie la guérite fatale. Les invalides ne se pendirent plus.

Il y a là certains entraînements avec lesquels on doit compter. J’ai eu l’occasion d’intervenir, sans succès d’ailleurs, dans une affaire de ce genre.

Un jeune magistrat, très nerveux, avait contracté une assurance sur la vie : vous savez que le montant de l’assurance n’est pas payable en cas de suicide, à moins que celui-ci soit la conséquence d’une maladie.

Ce magistrat était déjà couché lorsqu’on l’obligea à se lever pour constater le suicide d’une femme qui venait de se pendre. Il reconnaît, dans la défunte, une ancienne maîtresse. Très troublé, il se recouche. Le lendemain, l’état nerveux particulier dans lequel il se trouvait en rentrant chez lui persiste. Il assiste à un dîner chez le préfet ; pris d’angoisses qu’il ne peut maîtriser, il quitte la table, en proie à une anxiété telle qu’on est obligé de le ramener chez lui. Le lendemain, il se rend à l’audience et ne peut y prendre la parole : il se pend le jour suivant. Son frère s’était pendu l’année précédente. Pour nous, cet homme était un malade, un mélancolique anxieux, le. tribunal n’a pas admis cette opinion.

Mécanisme de la mort par pendaison. — Pour tout le monde jusqu’à Tardieu, sauf pour une seule personne, la mort par pendaison était due à l’obstruction de la trachée par le lien placé autour du cou et à l’arrêt de la respiration. Le chirurgien Ant. Louis, secrétaire de l’Académie de chirurgie, seul avait déclaré que la mort était le résultat

Page 1