KO K MI
Oui. Elle était sous ce journal.
SANAJOU, à part, se levant.
Où donc ai-je mis mon chapeau '? (Haut.) Madame, je me réjouis de cet incident de la soie bleue retrouvée; comme je craindrais de vous faire perdre des instants précieux, je me relire, vous suppliant encore une fois de vouloir bien m’excuser. Je suis un sauvage, un artiste... je vis beaucoup dans mon atelier, et je ne connais rien du monde. Voyant mon pauvre ami la tête perdue, je suis venu à vous, sincèrement, pour vous dire : « Sauvons-Ie à nous deux, madame, car c’est vous qu’il aime ainsi. » En vérité, je suis absurde... (Tirant .a montre.) Mais la marée vient à huit heures et demie, le bateau du Havre part à neuf heures, et je vous délivre de ma présence et de mes gaucheries. Je forme les vœux les plus ardents pour l’achèvement de votre tapisserie, et j’ai l’honneur de vous saluer, (gausse 'sortie.)
Monsieur Sanajou !
SANAJOU.
Madame ?
NOK M I.
Vous parlez fâché?
SANAJOU.
Il me semblait que je vous ennuyais.
NOK M I.
Oh 1 (Elle loi montre le fauteuil d'un geste gracieux. — Il se rassied. )
SAN A JO U
Comme mon ami, madame, j’ai aimé dans ma vie.
NOÉM i.
Ahl vous avez aimé, monsieur Sanajou.
SANAJOU.
Plusieurs fois, madame. D’abord, quand j’étais rapin ; j’ai aimé deux grands yeux bleus qui étaient couturière do leur état, se nommaient Georgette, et arrosaient obstinément tous les matins des giroflées sur la fenêtre d’une mansarde en face de la mienne. Un soir, j’ai rencontré Georgette à l’Iieure du dîner, chez ma crémière...
NOÉMl.
Plaît-il ?
SANAJOU.
Oh! pardon!... vous ignorez... la crémière, madame, c'est la maison d’or de l’artiste qui commence. Dans les arts on a faim quelquefois... l’homme n’est pas parfait. Pauvre Georgette 1 un bon cœur... et un appétit!...
NOÉMl.
Enfin, vous l’avez aimée ?
SANAJOU.
Oui.
NOÉMl.
Sans doute vos amis sont venus vous donner des conseils?
SANAJOU.
Oui, certes.
NOÉMl.
Les avez-vous suivis?
SANAJOU.
Jamais! (Noéml se met à rire. — Se reprenant.) Si fait... je 16S ai Suivis.
NOÉMl.
Non, monsieur, non, vous no les avez pas suivis. — Vous vous êtes dit : « Mes amis intimes, ces intrépides donneurs de conseils, sont en vérité plus fous que moi, car ma folie me rend heureux. Pourquoi ces jeunes vieillards viennent-ils accuser ma jeunesse, tuer mes rêves, et déchirer mes sonnets à la voisine?... Si je me trompe, si quelque jour les grands yeux sourient à un autre que moi en arrosant toujours les fleurs de la fenêtre, eh bien... je serai trahi, soit, mais j’aurai aimé; je souffrirai... mais j’aurai vécu. » Voilà ce que vous vous êtes dit, monsieur Sanajou... Mais, grands dieux!... je parle, je bavarde; la marée est venue et