‹ La Pénitance publique dans l'Eglise primitiveChapitre 3 sur 8 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les premiers chrétiens formaient une société de saints. L'apôtre saint Paul leur donne ce nom, comme un privilège et une marque de leur vocation, vocatis sanctis. Le baptême les initiait à la sainteté, en les faisant participer à la vie du Christ, et l'Eucharistie les maintenait dans cet état surnaturel. Groupés par petites communautés, où la surveillance mutuelle pouvait s'exercer facilement, et attentifs à vivre séparés du monde, ils s'entretenaient journellement dans des exercices de piété qui ranimaient sans cesse leur ferveur. Ces petites églises, dont l'ensemble constituait l'Eglise totale, étaient à peu près ce que devinrent plus tard les communautés religieuses, sauf la clôture. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le péché, j'entends le péché grave, y ait pénétré difficilement.

La conservation de la pureté baptismale était l'idéal de l'Eglise naissante. Retomber dans le péché après le baptême semblait un crime impardonnable. C'est cette pensée qu'exprimait déjà l'Epître aux Hébreux avant la fin du i*^^ siècle. « Il est impossible que ceux qui ont été une fois illuminés (dans le baptême), qui ont goûté le don céleste (de l'Eucharistie), qui ont eu leur part du Saint-Esprit, qui ont goûté la beauté de la parole de Dieu et les puissances du siècle à venir, et qui sont tombés, soient une seconde fois renouvelés et convertis... Quand une terre est

abreuvée par la pluie qui tombe souvent sur elle, quand elle produit une herbe utile, elle participe à la bénédiction de Dieu ; mais si elle produit des épines et des ronces, elle est réprouvée et près d'être maudite, et sa fin est d'être brûlée (1) ».

Le Pasteur d'Hermas, qui est un document romain des environs de 140, reproduit la même thèse : (( J'ai entendu, dit Hermas, certains didascales enseigner qu'il n'existe pas de conversion autre que celle du baptême, lorsque nous descendons dans l'eau et que nous recevons la rémission de nos fautes premières. » Le Pasteur répond à Hermas : (c Tu as bien entendu, car c'est ainsi. » Et il ajoute : « Il faut donc que celui qui a reçu la rémission de ses péchés (au baptême) ne pèche plus, mais qu'il demeure pur (2) ».

Saint Justin enseigne la même doctrine. « Pour obtenir le salut, dit-il, il faut croire au Christ, purifier son âme par le baptême et vivre désormais sans péché (3). » Ailleurs il déclare que ceux qui ne vivent pas conformément aux préceptes du Christ, s'ils se parent du titre de chrétiens, « ne sont chrétiens que de nom (4). » « Il n'y a pas de méchant, écrit Athénagore, parmi les chrétiens, à moins que ce ne soient des hommes qui usurpent indûment ce titre (5). » Des formules semblables se rencontrent jusqu'au commencement du iii*^ siècle. La Didasealie des Apôtres regarde comme moralement impossible « qu'un homme, après être descendu dans l'eau (du baptême), fasse encore les œuvres abominables et impures des païens impies, car il

(1) Hébr., IV, 4-8.

(2) Mandat., iv, 3.

(3) DiaLog., 44 fin-

(4) Apolog., I, 16 fin.

(5) Légat., 2.

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est clair et évident pour tout le monde que quiconque fait le mal après son baptême est déjà condamné à la géhenne du feu... Si un homme est accusé de faire des œuvres d'iniquité, il n^est pas chrétien, mais menteur, et c'est par hypocrisie qu'il tient la religion du Seigneur (1). »

La sainteté est donc bien Tidéal de l'Eglise primitive. Mais, si rigoureuse que soit sa discipline morale, cette Eglise ne peut se dissimuler que ses membres tombent dans certaines fautes légères, auxquelles la faiblesse humaine, même soutenue par la grâce, est inévitablement sujette. Quel remède apporter à ce mal ? Le coupable devra s'accuser lui-même devant les frères assemblés et cheVcher ainsi, dans Taveu de sa faute, l'indulgence de la communauté et le pardon de Dieu. Cette discipline est attestée par la Didaché, le plus ancien document que nous possédions, en dehors des livres canoniques, sur la liturgie : « Dans l'assemblée de l'Eglise, tu confesseras tes fautes, et tu ne viendras pas à la prière avec une conscience mauvaise ('2). » « Le jour dominical du Seigneur, réunissez-vous pour rompre le pain, et faites l'Eucharistie, après avoir confessé vos fautes, afin que votre sacrifice soit pur. Quiconque aura un différend avec son ami ne peut approcher de vous jusqu'à ce que l'un et l'autre soient réconciliés, afin que votre sacrifice ne soit pas rendu vain (3). »

On a cru apercevoir dans ces textes un témoignage en faveur de la confession auriculaire et sacramentelle. Nous y voyons plutôt la preuve de l'antiquité d'une confession rituelle précédant les exercices pieux de la communauté chrétienne, surtout la messe.

(1) Dùluscrdie (les Apôtres, ch. v, trad. Nau, dans Le Canoniste contemporain, mars liJOl, p. 146.

(2) Didaché, iv, 11.

(3) lùid., XIV, 1.

Cette discipline évoque l'idée d'une communauté religieuse, dont tous les membres sont exempts de péchés graves. Tels, plus tard, nous apparaissent les disciples de saint Benoît ou de saint Colomban, battant leur coulpe devant leurs frères réunis.

Mais quelle pouvait être, dans ce régime, la situation d'un chrétien qui, trahissant la foi de son baptême, commettait, sinon un crime énorme, du moins une lourde faute ? La petite église dont il faisait partie allait-elle se contenter d'un aveu public, et le retenir dans son sein, l'admettre même à la communion eucharistique? Saint Paul apprend qu'un fidèle de Corinthe est devenu incestueux ; bien qu'absent de corps, il se hâte de le a livrer à Satan pour la mort de sa chair, afin que son esprit fût sauvé au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1). » Saint Irénée nous montre pareillement des femmes chrétiennes qui, après avoir été débauchées par des hérétiques, confessent leurs fautes devant l'Eglise de Dieu et sont condamnées à les expier pubhquement. Les unes acceptent courageusement cette pénitence, d'autres par fausse pudeur refusent de s'y soumettre et perdent totalement la foi (2).

Au commencement du m® siècle, la Diclascalie des Apôtres recommande pareillement à l'évêque d'expulser le pécheur de la communauté (3).

La mesure adoptée par l'Eglise primitive à l'égard des fidèles coupables de péchés graves est ici prise sur le fait. La communauté les rejette de son sein et les assujettit à certains exercices pénitentiels, qui doivent durer un temps plus ou moins long. Telle est l'origine de la pénitence pubhque.

(1) I Corinth., v, 5,

(2) Aclvers. Hœres., I, G, n° 3 ; 13, n° 7.

(3) Diclascalie des Apôtres, ch. vi, trad. Nau, dans Le Canoniste contemporain, avril 1901, p. 21U.

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