‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 10 sur 103 · LE BON ET LE MAUVAIS DE L'EGYPTE · texte numérisé non relu

LE BON ET LE MAUVAIS DE L'EGYPTE

En Egypte les fêtes symboliques étaient multipliées en l'honneur des dieux. Tout se tournait en cérémonies. Il entrait dans le génie de cette nation de figurer les idées morales par des manifestations sensibles qui les gravassent dans les esprits.

De fait, les Egyptiens étaient de bonne heure imprégnés de qualités nobleks et soUdes que l'antiquité a admirées. Diodore de SicHc leur donne en particulier cette louange qu'ils étaient les plus reconnaissants des hommes. Ils devaient être aussi les plus bienfaisants; /

car, comme le dit Bossuet, « qui reconnaît les grâces aime à en faire, et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir

de faire du bien demeure si pur qu'il n'y a plus moyen de n y être pas sensible. »

Les lois que la philosophie avait faites aux Egyptiens n'étaient pas indignes des mœurs qu'elle leur avait données.

Et d'abord Tétude et la connaissance de la police de l'Etat étaient obligatoires pour tous. Ne doit-ce pas être la première des lois que, qui est tenu d'obéir à la loi soit préalablement tenu de ne pas l'ignorer ?

Était jugé coupable quiconque n'empêchait pas un méfait qu'il pouvait empêcher. Laisser tuer un homme n'est-ce pas le tuer? De plus, chacun était invité à poursuivre l'auteur d'un délit quelconque. En effet, si l'acte accompli n'intéresse que tel ou tel, le manquement à la loi intéresse tous les citoyens : la loi les garde et est sous leur garde.

La législation pénale avait cela de caractéristique qu'elle visait à intéresser chaque mauvais penchant contre lui-même et à empêcher que le coupable ne commît deux fois le même crime. Ainsi, un attentat à la pudeur entraînait la mutilation; on enlaidissait la femme adultère en lui estropiant le nez et on déshonorait son complice en le frappant de verges ; on obligeait à une action d'éclat le guerrier coupable d'une lâcheté ; à qui faisait un faux on lui coupait la main ; à qui rêvélait les secrets de l'Etat on lui arrachait la langue.

Il y avait, comme on Tenlrevoit, un fond de sagesse en Egypte. Mais c'était une sagesse peu philosophique, manque de liberté.

Le cri de la misère humaine a des accents particu-

kl

lièrement lamentables chez les opprimés de cette vieille terre, paysans, ouvriers, soldats. Lisez cet extrait d'un antique texte traduit par M. Maspero : « Pourquoi prétends-tu que Tofficier d*infanterie a plus c( de chance que le scribe? Viens que je te conte le <c sort de Tofficier d'infanterie, Tétendue de ses misères, a Tout enfant, on Temprisonne dans une caserne ; on le « bat et son ventre est crevassé de plaies ; on le bat et « ses deux sourcils sont fendus de plaies ; on le bat et « sa tête est cassée par une blessure. On Tétend et on « frappe sur lui comme sur un papyrus ; il est brisé c< par le bâton... Viens maintenant, que je te conte ses « courses aux pays lointains. Ses vivres et son eau « sont sur son épaule comme le faix d'un âne et traic< tent son cou et sa nuque comme ceux d'un âne, si « bien que les jointures de son échine sont rompues. « Il boit de Teau pourrie, tout en montant une garde « perpétuelle. Arrive-t-il à Tenncmi, il n'est plus qu'un « oiseau qui tremble. Revient-il en Egypte, il n'est « plus qu'un vieux bois rongé par le ver... »

D'autre part, quel n'était pas le respect servile de la tradition dans un pays où nous voyons les médecins tenus de se conformer à un canon sacré de la médecine, sous peine, s'ils innovaient, de payer de leur mort la mort de leurs malades ?

Le despotisme théocratique, en même temps qu'il a été la providence de l'Egypte, en a été le fléau. Un même esprit de régularité et d'uniformité dominait tout; les moindres mouvements étaient réglés au compas ; tous les citoyens, artisans, scribes, commerçants, cultivateurs, guerriers, prêtres, étaient parqués chacun dans sa classe ; au bas de l'échelle sociale grouillait une

Fabre. — Pensée antique. 2

plèbe besogneuse, licencieuse et voleuse, puis cette foule de pauvres serfs qui semblaient n'être nés que pour le labeur et la bastonnade ; la science était un privilège aristocratique, et on emprisonnait la pensée dans le sanctuaire.

A qui envisage ces servitudes, TÉgypte n'apparaît plus que comme une magnifique momie.

moïse et le décalogue

Une des nations dont FEgypte fut Tinstitutrice est la nation juive.

Moïse, qui la poliça, avait été instruit dans toute la sagesse des Egyptiens avant de devenir puissant en paroles et en œuvres.

On a bien pu prouver qu'il était loin d'avoir fait tout ce qui est dit de lui ; mais c'est sans preuves suffisantes qu'on a affirmé qu'il n'avait point existé. II dut être le libérateur et le législateur des Hébreux. Nous ne saurions croire tout à fait mensongère la tradition qui le représente rapportant du mont Sinaï le décalogue, c'est-à-dire la formule des dix commandements de Dieu gravés sur les tables de la loi.

Sublime est la notion que donne de Dieu le 'premier commandement : « Je suis celui qui est, dit Jéhovah. Vous n'aurez point de dieux étrangers devant moi; vous ne vous ferez point d'image taillée ni aucune figure de tout ce qui est en haut dans le ciel, en bas sur la terre, ou dans les eaux plus bas que la terre. Vous n'adorerez que moi. »

La suite ne peut être également admirée :

« Vous ne vous prosternerez pas devant les idoles, parce que moi, TÉternel votre dieu, je suis un dieu jaloux, qui punis Tiniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération de mes ennemis, et qui fais miséricorde jusqu'à la millième génération à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements. »

Notre conscience répugne à admettre qu'il y ait deux morales : elle réprouverait la justice humaine faisant expier aux enfants les fautes de leurs pères ; elle ne comprend pas, dans l'histoire d'Israël, la justice divine frappant tous les descendants de Cham, pour la ^ute que Cham avait seul commise ; et elle étend à Dieu même cette règle équitable du Deutéronome : « On ne fera pas mourir les pères pour les enfants, et l'on ne fera pas mourir les enfants pour les pères : on fera mourir chacun pour son péché. »

Le premier commandement a pour sanction la peine de mort. L'idolâtre, le sacrilège, l'impie qui excite à l'adoration de dieux étrangers, le profane qui touche aux aromates sacrés ou en fabrique une contrefaçon, doivent être exterminés.

Second commandement : « Vous ne prendrez point en vain le nom du Seigneur votre Dieu; car l'Eternel ne laissera point impuni celui qui prendra son nom en vain. »

Troisième commandement : « Souvenez-vous de sanctifier le jour du Sabbat. Vous travaillerez six jours, et vous ferez tout votre ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de TEternel, votre Dieu : vous ne ferez, ce jour-là, aucun ouvrage, ni vous, ni votre fils, ni votre fille, ni votre serviteur, ni votre servante, ni

fi ''

votre bétail, ni l'étranger qui est dans vos portes. Car en six jours rÉternel a fait les cieux, la terre, la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s'est reposé le. septième jour ; c'est pourquoi rÉternel a béni le jour du repos, et l'a sanctifié. »

Qui travaillait le jour du Sabbat était mis à mort.

Après ces trois prescriptions qui visent les devoirs de l'homme envers Dieu, viennent cinq prescriptions qui visent les devoirs de l'homme envers l'homme.

Quatrième commandement : « Honorez votre père et votre mère, afin que vous viviez longtemps sur la terre que le Seigneur votre Dieu vous donnera. »

Qui frappait son père et sa mère était puni de mort. Était également puni de mort qui prononçait contre eux des paroles de malédiction.

Cinquième commandement : « Vous ne tuerez point. »

Quiconque frappait mortellement un homme était puni de mort, hors le cas où la victime était son esclave.

Sixième commandement : « Vous ne commettrez point d'adultère. »

Pour les Hébreux comme pour lés Grecs', la femme est la gardienne de la race. La mort était le châtiment de la femme adultère.

Septième commandement : « Vous ne déroberez point. »

Le voleur était tenu à la restitution du double ou du triple de ce qu'il avait volé. S'il était incapable de restituer, il devait s'acquitter par le sacrifice de sa propre personne et devenir esclave.

Huitième commandement : « Vous ne porterez pas de faux témoignage contre votre prochain. »

Le faux témoin était puni de la peine qu'il faisait encourir à Taccusé par son faux témoignage. « Œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. »

Les deux derniers préceptes du décalogue vont au delà de la matérialité des actes, et, visant le for intérieur, ils complètent la condamnation du vol et de Tadultère effectifs par la condamnation du désir même de commettre un adultère ou un vol. Ici le moraliste parle après le législateur :

Neuvième commandement : « Vous ne désirerez point la femme de votre prochain. »

Dixième commandement : « Vous ne désirerez point sa maison, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien qui lui appartienne. »

Si on envisage humainement le décalogue, et que, le replaçant dans son milieu réel ou supposé, on évoque les ténèbres de la pensée humaine au quinzième siècle avant Tère chrétienne, et la demi-barbarie de cette bande de pasteurs et de laboureurs qu'était alors le peuple juif, on admirera les dix commandements.

On peut bien regretter que, la veille du jour où fut formulé le précepte : Vous ne volerez points Moïse ait ordonné aux Hébreux, de la part de Dieu, d'emprunter aux Égyptiens leurs vases d'or et d'argent pour pouvoir les emporter dans leur fuite; et que, le lendemain, après avoir promulgué le précepte : Vous ne tuerez pointy il ait ordonné aux lévites, toujours au nom de Dieu, de tuer à coups d'épées leurs frères et leurs amis, adorateurs d'un veau d'or, tant et si bien que vingt-trois mille hommes furent massacrés.

Mais ce vol, ces égorgements en masse apparaîtront comme d'abominables excès de la raison d'État, qui n'empêchent pas que le décalogue conserve sa majestueuse grandeur.

Cette grandeur ne se perd que, si on veut, comme c'est arrivé, faire des dix commandements une règle divine, constituant Tidéal éternel de la morale universelle.

Alors il faudra bien remarquer qu'il y a dans le décalogue mosaïque des détails et des lacunes jurant avec la sainteté de Dieu.

Nous ne pouvons croire que Dieu déclare qu'il punira rirréligion des pères dans la personne de leurs enfants et des enfants de leurs enfants. Puis, ce n'est pas la crainte du châtiment qui doit nous détourner du parjure, c'est son infamie propre ; ce n'est pas « pour vivre longtemps sur la terre », selon l'expression de saint Paul rappelant le quatrième commandement dans son épître aux Ephésiens, que nous sommes tenus d'honorer nos parents, c'est parce qu'il y a là une dette sacrée de justice, s'imposant sans réplique aux cœurs les plus dénaturés, la mort dût-elle venir demain.

Pour ramener la morale aux dix commandements, il faudrait leur faire dire bien des choses, qu'ils n'excluent pas toutes certes, mais qu'en fait ils ne disent point.

Le premier commandement ne se bornerait pas à condamner l'idolâtrie, la superstition, le sacrilège, il enseignerait l'humilité, l'amour des lumières et la tolérance, en même temps que la piété.

Outre le parjure et la profanation du nom de Dieu, le second commandement condamnerait les impréca-

tions, les propos outrageants ou grossiers, les vœux téméraires et tout manquement à la parole donnée.

Le troisième commandement, consacrant un jour par semaine à la vie supérieure, prescrirait, non seulement à ceux qui font œuvre servile, mais à tous les êtres humains, Tinterruption des travaux qui leur profitent, pour des œuvres désintéressées de piété et de vertu.

En même temps que le respect, Tamour, l'obéissance, le dévoument des enfants à leurs parents, le quatrième commandement prescrirait le respect de Thomme envers la femme, la vénération des jeunes gens envers les vieillards, la fidélité et le zèle des serviteurs envers les maîtres, la déférence des subordonnés envers leurs supérieurs, la soumission des citoyens aux magistrats et aux lois, le dévoument de tous à la patrie, et Taccomplissement par les parents, les maîtres, les supérieurs, les magistrats, de toutes leurs obligations de justice et de charité.

En même temps que Thomicide, le cinquième commandement défendrait le suicide,les mutilations volontaires, les rixes, les pratiques inquisitoriales, les tortures, les peines non exigées par l'évidente nécessité de la défense sociale.

Le sixième commandement ne viserait pas seulement Tadultère ; il s'appliquerait à toutes les sortes d'impureté ; il interdirait ces trois formes de la sensualité, la naoUesse, la gourmandise, l'ivrognerie ; il prescrirait la monogamie et la mutuelle tendresse des époux, à jamais unis pour fonder la famille et se compléter lun par l'autre.

Outre la soustraction du bien d'autrui, le septième commandement viserait les fraudes de toute espèce, les

contrats perfides, l'usure, le jeu, Tavarice etcetégoïsme de la richesse qui est un vol fait aux misérables.

En même temps qu'aux faux témoignages, le huitième commandement s'appliquerait aux mensonges, aux médisances, aux calomnies, aux jugements téméraires, aux bassesses, à l'adulation.

Le neuvième commandement corroborerait le sixième, en interdisant les pensées et les désirs déshonnôtes dus à une complaisance de la volonté, et en prescrivant l'entière pureté du cœur.

Le dixième commandement corroborerait le septième, en interdisant toutes les cupidités, toutes les ambitions dommageables au prochain, et en prescrivant tous les actes de courage, de magnanimité, de persévérance qui peuvent profiter au bien commun, puis la bienfaisance, la pitié, la charité.

Il est si simple de reconnaître, d'une part, que le décalogue omet les devoirs de l'homme envers luimême, introduit le fanatisme dans les devoirs de l'homme envers Dieu, et n'introduit pas dans les devoirs de l'homme envers ses semblables la règle de la parfaite équité et de la parfaite charité; d'autre part, qu'à travers le progrès des âges, les commandements de Moïse ont été dépassés par les révélations que les penseurs de la Grèce, de Rome et de l'Europe civilisée ont fait jaillir du Sinaï de la conscience.

LA LOI mosaïque

L'ensemble des lois hébraïques se trouve dans les cinq premiers livres de la Bible dont la collection est appelée Pentateuque.

Ces livres sont : la Genèse, le livre des origines ; \ Exode, le livre de la sortie d'Egypte ; le Lévitique^ le livre des prêtres et des rites ; les NombreSy le livre des recensements; le Deutéronome , le livre de la seconde loi, finissant par le récit de la mort de Moïse.

Ils sont formés d'un assemblage de documents coUigés ou rédigés par divers auteurs qui ont vécu au ix% au vil®, au vi® et au v® siècle avant l'ère chrétienne.

Jusqu'au xvm* siècle c'était l'opinion générale que ces livres avaient été totalement écrits, quinze cents ans avant Jésus-Christ, par Moïse lui-même : « L'histoire que Moïse avait écrite, a dit Bossuet, fut partagée en cinq livres qu'on appelle Pentateuque, et qui sont le fondement de la religion. Le corps de droit judaïque n'est pas un recueil de diverses lois faites dans des temps et dans des occasions différents. Moïse, éclairé de l'esprit de Dieu, avait tout prévu. On ne voit point d'ordonnance ni de David, ni de Salomon, ni de Josaphat ou d'Ezéchias, quoique tous très zélés pour la justice. Les bons princes n'avaient qu'à faire observer la loi à leurs successeurs. Y ajouter ou en retrancher un seul article était un attentat que le peuple eût regardé avec horreur. On avait besoin de la loi à chaque moment pour régler, non seulement les fêtes, les sacrifices, les cérémonies, mais encore toutes les autres actions publiques et particulières, les jugements, les contrats, les mariages, les successions, les funérailles, la forme même des habits, et en général tout ce qui regarde les mœurs. 11 n'y avait point d'autres livres où on étudiât les préceptes de la boune vie. Il fallait le feuilleter et le méditer nuit et jour, en recueillir les

^-^-■vr.

sentences, les avoir toujours devant les yeux. C'était là que les enfants apprenaient à lire. La seule règle d'éducation qui était donnée à leurs parents était de leur apprendre, de leur inculquer, de leur faire observer cette sainte loi, qui seule pouvait les rendre sages dès Tenfance. »

Quelle que soit la part de la légende dans Thistoire de Moïse et quels que soient les auteurs et les temps auxquels il faut rapporter les différentes parties du Pentateuque, un fait demeure, c'est que, historiquement, la loi hébraïque apparut toujours à ses fidèles comme l'œuvre de Moïse, et qu'en tout cas, malgré les assertions d'une certaine critique, c'est bien à Moïse qu'on doit faire remonter le décalogue.

Voilà pourquoi, d'accord avec la foule des commentateurs chrétiens, on peut continuer à appeler loi mosaïque la loi des Hébreux.

Page 1