‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 13 sur 103 · INIQUITÉS DE LA LOI MOSAÏQUE · texte numérisé non relu

INIQUITÉS DE LA LOI MOSAÏQUE

La méconnaissance des droits de l'homme et la disproportion des châtiments sont deux des vices inhérents à l'esprit théocratique. Comment admettrait-il qu'il y ait des limites à l'ingérence des lois puisqu'il procède au nom d'un Dieu infaillible? Pourquoi seraitil modéré dans les peines qui sanctionnent ces lois, puisqu'il agrandit toute faute à la mesure du grand

Etre vis-à-vis duquel elle est une désobéissance?

La législation présentée aux Hébreux comme étant la législation de Dieu môme promulguée par Moïse, n'a aucun respect pour la liberté individuelle. La plupart des actions de l'homme sont soumises à une règle fixe; le droit inquisitorial des ministres de la loi est sans bornes ; et la moindre dérogation est l'objet des châtiments les plus rigoureux.

Les juges sont les anciens du peuple. Mais, dans les cas difficiles, la souveraine juridiction des prêtres peut être substituée à l'arbitrage des anciens. S'il arrive qu'un justiciable suspecte cette cour suprême et qu'au lieu de suivre l'arrêt du pontife sans se détourner ni à droite ni à gauche, il ait l'orgueil de désobéir à ses com-

mandements, qu'il soit puni de mort! Ce sera ôter le mal du milieu d'Israël.

La loi consacre Tesclavage à perpépuilé, quand l'esclave n'est pas un Israélite. Un père Israélite peut vendre son fils ou sa fille. Mais l'esclave ne Test que pour un temps. Au bout de sept ans il peut s'en aller, en môme situation qu'il est venu. Il lui est même octroyé pour ses premiers besoins un petit pécule. Est-il arrivé que son maître lui ait donné une femme et qu'il en ait eu des enfants ? L'esclave Israélite n'a point la faculté d'emmener ni la femme ni les enfants. Ils sont la propriété du maître. A ce compte vous devinez que l'esclave préférera le plus souvent ne pas profiter de son droit d'affranchissement. Eh bien, s'il n'use pas de son droit, on lui perce l'oreille; et, de par la loi, le voilà indéfiniment esclave.

L'enfant qui a eu le malheur de naître hors du mariage est un excommunié ; et, non seulement la loi le frappe lui-même; mais elle atteint encore ses enfants et les enfants de ses enfants jusqu'à la dixième génération. Quand un père, menant son fils devant les anciens, leur dira : « Voilà notre fils qui refuse d'écouter les remontrances de son père et de sa mère et passe sa vie dans la bonne chère et dans la débauche », le fils devra être lapidé par le peuple, afin que cet exemple saisisse de crainte tous les enfants en Israël.

La femme suspecte d'infidélité sera conduite devant le prêtre par le mari jaloux et soumise à l'épreuve des eaux amères. Si la potion administrée par le prêtre fait enfler son ventre et dessécher ses cuisses, c'est la révélation de sa faute ; et l'adultère doit porter la peine de son iniquité.

Tout coupable de coups ou blessures sera puni d'après celte règle : « Vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, fracture pour fracture, meurtrissure pour meurtrissure. »

La loi dit encore : « Le parent d'un homme qui aura été tué, tuera le meurtrier et il le tuera aussitôt qu'il l'aura pris. » Ainsi, comme si ce n'était pas assez qu'il faille, dans certains cas, excuser les irrésistibles emportements de la vengeance, la vengeance est ici prescrite.

Le législateur explique qu'il n'y a pas culpabilité à devenir homicide pour venger le sang répandu. C'est ce texte qu'ont souvent allégué des chrétiens de l'Amérique en faveur de l'application sanglante par le peuple de la loi de Lynch. Mais qui ne voit que la société civile a précisément pour objet de substituer la justice, qui est la raison sans la passion, à la vengeance qui est la passion sans la raison, et qu'elle est atteinte dans ses fondements quand l'individu est armé d'un pouvoir discrétionnaire, déclaré l'arbitre de son droit, invité à se faire lui-même justice?

L'HUMANITÉvDANS LA LOI MOSAÏQUE

Conclurons -nous que le Pentateuque n'est qu'un ramassis de lois inquisitoriales, iniques et cruelles? Loin de là. On y trouve en grand nombre des prescriptions de haute politique, de prévoyante hygiène, et de sage morale.

Le législateur tenait à prévenir cette extrême inégalité des conditions qui est tôt ou tard la ruine des Etals. En conséquence il établit l'institution du Jubilé. De cin-

quantc ans en cinquante ans, cette grande solennité amenait la remise de toutes les dettes aux débiteurs et la restitution de tous les héritages à leurs anciens propriétaires, en môme temps que raffranchissement des esclaves.

Du moment oîi, chaque demi-siècle, le Jubilé faisait rentrer toutes les familles dans la possession des terres de leurs ancêtres, toute vente ne visait en réalité qu'un usufruit ; et périodiquement il était porté remède à la disproportion des fortunes, par application de cette doctrine que la terre n'appartient pas à Thomme mais à Dieu.

Le prêt à intérêt était permis vis-à-vis de l'étranger. Il était interdit d'Israélite à Israélite.

L'aumône était l'objet de prescriptions légales par lesquelles chaque Israélite était strictement lié. Chacun devait ouvrir la main à l'indigent, son frère. Chacun, en faisant la moisson, était tenu de laisser un coin de son champ sans le moissonner, et de ne pas ramasser ce qui restait à glaner. C'était la part du pauvre et de Télranger. De même, quand on faisait la cueillette ou la vendange, il ne fallait emporter ni toutes les olives, ni tous les raisins, à cause des misérables.

C'est l'influence des livres de la loi qui explique que les habitudes de mutuelle assistance aient été et soient encore en usage parmi les Juifs, plus que chez la plupart des peuples.

Puis, que de précautions prises pour prévenir en Israël le développement des diverses maladies qui sévissaient dans l'Orient, notamment de la lèpre !

Enfin, quels beaux préceptes que les prescriptions que voici : « Quand, avec les anciens, vous siégerez aux portes de la ville où se rendent les jugements, vous

n'aurez point égard à la personne du riche pour le favoriser, ni à la personne du pauvre pour le charger; mais, équitables envers tous, vous jugerez votre prochain selon la justice. Vous traiterez Tétrangcr établi parmi vous comme s'il était né au milieu de vous, et vous l'aimerez comme vous-mêmes, vous souvenant que vous avez été

étrangers sur la terre d'Egypte. Si vous rencontrez égarés le bœuf ou la brebis de votre ennemi, vous les lui ramènerez ; et, si son àne tombe sous la charge/ vous l'aiderez à le relever, au lieu de passer outre. Vous ne retiendrez point jusqu'au lendemain le salaire du mercenaire. Vous n'affligerez point la veuve, ni l'orphelin. Si vous les affligez, j'entendrai leurs cris; vous disparaîtrez sous le feu de ma colère ; et veuves aussi seront vos femmes, orphelins seront vos enfants. Vous ne vous vengerez pas ; vous ne garderez pas de rancune contre les autres enfants d'Israël ; vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes. »

Il aurait fallu que le sentiment d'humanité qui anime ces belles formules fût l'âme de la législation mosaïque. Malheureusement il n'en a pas été ainsi, et il advint pour le Pentateuque ce qui devait advenir pour le Coran, dont la magnifique maxime : « En matière de religion il faut s'abstenir de toute violence : la vérité se distingue assez de l'erreur, » n'empêcha point les sanglantes applications de cet autre précepte du même livre : « Tuez les mécréants ; et faites que tout culte soit celui du Dieu unique. »

Jésus, dans l'évangile de saint Mathieu, déclare que le livre de la loi a dit : « Vous haïrez votre ennemi. » Rien de plus vrai. Sans doute ce mot n'est pas conforme à la lettre d'aucun des versets du Pentateuque ; mais il

tm^^^r-'^:'- -r

est pleinement conforme à tout son esprit. Que si le même Jésus proclame qu'il est venu pour accomplir la loi et non pour Tabolir, c'est qu'il envisage spécialement le précepte du Lévitique : « Aimez votre prochain comme vous-mêmes, » et le précepte du Deutéronome : « Aimez Dieu de toute votre âme, de tout votre esprit, et de toutes vos forces. »

De fait, quoique Jésus condescende à se soumettre aux observances du mosaïsme, son enseignement le désavoue.

Page 1