‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 14 sur 103 · LOI MOSAÏQUE ET LOI ÉVANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

LOI MOSAÏQUE ET LOI ÉVANGÉLIQUE

Envisagée dans la formule de ses commandements, dans la sanction de ses pénalités, dans le vivant commentaire des faits et gestes du légendaire Moïse, la loi mosaïque contraste avec la loi évangélique, comme l'esprit de guerre avec Tesprit de paix ; et elle tend à réprimer le mal plutôt qu'à purifier les âmes. C'est là une vérité que Jésus lui-même a mise en évidence dans son sermon sur la montagne.

Le Dieu évangélique est le père de tous les hommes. Le Dieu mosaïque n'est un père que pour les coreligionnaires d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.

Le Dieu évangélique prêche la mansuétude et le pardon. Le Dieu mosaïque commande de faire passer au fil de Tépée tous les habitants des villes prises, y compris les petits enfants.

Le Dieu évangélique fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. Le Dieu mosaïque est un Dieu jaloux qui prodigue aux uns ses bénédictions et frappe les autres d'extermination.

Moïse complique les cérémonies et règle tout le détail du temple qui est le seul lieu où Jéhovah puisse être adoré. Jésus veut que le jour vienne où, sans souci des lieux, on adorera Dieu en esprit et en vérité.

Moïse exalte le sacerdoce juif. Jésus oppose le schismatique Samaritain, qui est compatissant, au prêtre de la loi qui est sans pitié; et il lance un immortel anatheme à ces professionnels de la dé vol ion qu'on appelait les pharisiens.

Moïse remplit d'observances et de manifestations religieuses la moitié de la vie. Jésus dit qu'il faut prier sans ostentation, dans le secret, en brèves paroles; et il enseigne la courte prière qui mériterait de rallier dans une même formule les croyants de toutes les religions : Notre père^ etc.

Moïse prescrit les immolations de taureaux, de béliers, de boucs et de génisses. Jésus n'enseigne que Timmolation des instincts égoïstes et des désirs mauvais.

Moïse prêche une haine homicide contre les infidèles anathématisés par la loi. Jésus fait d'une excommuniée de Samarie la confidente de ses révélations sur l'avènement d'une religion universelle ayant dans les cœurs ses autels.

Moïse vise avant tout l'extérieur de la conduite et réglemente la vie sociale. Jésus vise avant tout l'intérieur de l'âme et discipline notre vie intime.

Moïse dit : Obéissez à Jéhovah. Jésus dit : « Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. »

Moïse dit : « Vous ne vous parjurerez pas; mais vous vous acquitterez envers le Seigneur des serments que vous aurez faits. » Jésus dit : « Ne faites jamais de

serments en aucune manière. Contentez-vous de dire : cela est; ou : cela n'est pas. Ce qu'on dit de plus est entaché de mal. »

Moïse admet dans la famille la polygamie et la répudiation. Jésus veut que Tépoux soit le mari d'une seule femme, comme l'épouse la femme d'un seul mari, et que cette union n'ait de terme que la mort, hors le cas d'adultère.

Moïse dit : Vous ne tuerez pas. Jésus ajoute : Quiconque hait son frère est moralement homicide de son frère.

Moïse dit : Si tu rencontres l'assassin d'un des tiens, venge-toi et égorge. Jésus dit : Pardonne, et, plutôt que de faire mourir, meurs.

Moïse est impitoyable pour la répression des prévaricateuré. Jésus arrête les Juifs qui vont lapider une femme adultère, par cette sublime parole : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! »

Moïse veut qu'on aime son prochain; mais il admet qu'on déteste son ennemi et qu'on rende le mal pour le mal. Jésus dit : Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous persécutent ; tarissez la source du mal à force de bonté.

La loi mosaïque est la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. La loi de Jésus est la loi de charité. L'une a pour mobile la terreur; l'autre, l'amour.

Moïse oppose les circoncis aux incirconcis et consacre la guerre entre races ennemies. Jésus dit : L'égalité devant Dieu est votre condition : que la fraternité soit votre règle !

Moïse n'envisage que la vie actuelle. Jésus dit : Vous êtes immortels : songez à la vie future !

Moïse mène les Juifs par la sensualité et leur promet des récompenses temporelles. Jésus élève les âmes

au-dessus du sensible et leur annonce des récompenses éternelles.

Moïse écrit sa loi. Jésus, qui n'a jamais rien écrit, parle et vit la sienne.

Moïse légifère pour un peuple et pour un temps. Jésus légifère pour tous les peuples et pour tous les temps.

Tandis que Jésus oppose Tesprit à la lettre, Moïse est essentiellement formaliste. Son formalisme apparaît dans les multiples détails de ses prescriptions rituelles et dans la rigueur avec laquelle il exige le repos du sabbat, institution d'ailleurs si sage et si bienfaisante. Les Nombres nous montrent le grand législateur punissant de mort un Juif coupable d avoir ramassé quelques bûches le jour consacré au Seigneur; et Tévangile de saint Mathieu nous représente les Juifs accusant de sacrilège Jésus et ses disciples pour avoir cueilli quelques épis ou opéré quelques guérisons le jour du sabbat.

C'est dans TAncien Testament que les immoralités, les injustices, les tyrannies, les férocités, déguisées sous un manteau de dévotion, ont toujours puisé leurs arguments ; et les livres attribués à Moïse sont Tarsenal qui, en Europe, en Amérique, en Afrique, a fourni leurs meilleures armes aux défenseurs de l'esclavage. L'Exode porte notamment que « si un Israélite frappe du bâton un esclave, homme ou femme, et que la victime survive aux coups un jour ou deux, le maître ne sera point puni; car son esclave c'est son argent. » Ainsi la personne humaine peut être achetée à prix d*or, et cet or qui Ta payée fait d'elle un objet de nul prix.

DOCTRINES DES HÉBREDX 45

Le Mosaïsme a été la grande entrave aux progrès du pur christianisme. On a voulu qu'il fût partie intégrante de la religion nouvelle; il en a été la partie dissolvante.

Le christianisme a menti à son nom, s'est écarté du Christ et est revenu à Moïse, toutes les fois que, amnistiant les guerres des conquérants, il a dit : « Tuez » ; toutes les fois que, amnistiant Tintolérance des convertisseurs, il a dit : «Persécutez »; toutes les fois que, amnistiant le crime fardé de dévotion, il a dit : « La foi dispense des œuvres. »

LA BIBLE HÉBRAÏQUK

Une collection de livres dont on a fait le Livre^ telle est la Bible.

Ceux de ces livres antérieurs à la naissance du Christ sont nommés l'Ancien Testament; ceux de ces livres postérieurs à la naissance du Christ sont nommés le Nouveau Testament. Dans la pensée des croyants, les uns et les autres attestent le Christ qu'ils annoncent ou racontent, et ils constituent, les premiers, le pacte de Tancienne alliance de Dieu avec la race d* Abraham, les seconds le pacte de la nouvelle alliance de Dieu avec tous ceux qui croient en Jésus-Christ, — à rencontre de cette philosophie naturelle qui nous induit à avoir foi en Talliance de Dieu avec tous les hommes de bonne volonté, quelle que soit leur race ou leur croyance.

Si on envisage la langue où ces livres sont écrits, les livres dits du Nouveau Testament peuvent ôtre nommés la Bible grecque et les livres dits de TAncien Testament peuvent être iTommés la Bible hébraïque.

La Bible hébraïque a ses épopées racontant la genèse du monde, la vie patriarcale, les faits et gestes de Joseph et de Moïse ; ses odes et ses satyres où psalmistes et prophètes disent les aspirations et les colères de leurs âmes ; ses poésies patriotiques, parmi lesquelles sont hors de pair les chants de triomphe de Moïse et de Débora ; ses hymnes religieux mêlés aux hymes nationaux ; ses poëmes didactiques, tels que les Proverbes, le livre de la Sagesse et TEcclésiaste, cette incomparable méditation d'un désabusé sur le néant des choses humaines ; ses élégies, telles que les lamentations de Jérémie et le cantique de David sur la mort de Jonathas ; ses idylles gracieuses, Ruth, Tobie; son épithalame passionné, le Cantique des cantiques ; son drame philosophique, le livre de Job.

La voix du monde primitif s'y fait entendre avec une poésie brillante comme le soleil, solide comme le granit.

Les chantres d'Israël ont dit les misères et les aspirations universelles de la nature humaine ; et ils ont institué entre Thomme et Dieu un sublime dialogue dont les échos vibreront éternellement dans les âmes. Jamais le verbe humain ne se dégagea à ce point du moment et des circonstances, pour s'élever à l'idée pure dans ce qu'elle a de commun à tous les temps et à tous les lieux.

Ces inspirés font fi des liaisons ordinaires du discours; avancent par bonds, et ne connaissent que la logique du sentiment. Telles sont leurs saillies impétueuses, Télévation de leurs pensées, la fougue de leurs émotions, leurs suggestives allégories, leurs hardies prosopopées, leurs personnifications de toutes choses.

leurs sentences profondes, leurs vives images prises dans les scènes de la nature orientale, de la vie rustique, du culte religieux et du passé national, que le lyrisme hébraïque demeure sans pareil.

Aucun autre peuple n'a eu la même capacité d'enthousiasme.

Puis, on trouve là les premières semences de ces maximes morales dont Jésus fit plus tard Tâme de son enseignement. Il y est dit en divers endroits : « Pardonnez au prochain qui vous a offensé et vos fautes vous seront pardonnées. — Ne dites point : Je rendrai le mal pour le mal. — Partagez votre pain avec celui qui a faim et accueillez dans votre maison le pauvre et rhomme sans asile. — Habillez celui qui est nu et ne le méprisez point, car c'est votre propre chair. — Consolez ceux qui pleurent et ne vous éloignez pas des affligés. — Tendez aux pauvres une main secourable et vous serez bénis. — La charité couvre toutes les fautes. »

Dans les livres sacrés des Juifs, un souffle puissant et fécond d'indépendance se fait jour à travers les accents des prophètes, espèces de tribuns religieux dont Fâme éclatait souvent en inspirations magnifiques.

Les prophètes sont les libres génies d'Israël. Ennemis des vices publics, défenseurs de la grandeur nationale, oracles de Jéhovah, il leur appartient de tout braver pour attaquer l'injustice et opposer aux fautes des hommes la voix de Dieu.

C'est Nabal qui vient trouver David quand, pour

assouvir sa luxure, il s'est fait Tassassin du plus dévoué de ses capitaines, et lui a volé sa femme Bethsabée; qui lui conte Fapologue de Thomme riche ravisseur de la brebis du pauvre, et qui répond à ses cris d'indignation contre le méchant riche : « Roi, vous êtes cet homme-là. »

C'est Élie, qui, au lendemain de la mort de Naboth, lapidé et dépossédé de la vigne que lui enviait Achab, annonce au roi d'Israël les prochaines vengeances de Dieu sur lui et sa maison.

C'est Joël, Amos, Osée, Isaïe, Michée, Sophonie, Nahum, Habacuk, Ézéchiel, Jérémie, Aggée, Zacharie, Abdias, Malachie, qui tonnent contre les crimes des puissants, et contre les superstitions du peuple ; maudissent les rois infidèles ; tracent des peintures enflammées de la guerre, de la peste, de la famine, de tous les fléaux châtiant les fautes d'Israël, et, par delà les maux prochains, font entrevoir un avenir de gloire et de félicité.

Ces prophètes s'échelonnent du ix* au iv® siècle, jusqu'à l'époque d'où date la grande collection des livres de la loi et le plein triomphe du formalisme sacerdotal.

Fini alors le règne des tribuns, des voyants. C'est le règne des scribes, des légistes.

Quatre siècles plus tard, apparaîtra le prophète des prophètes, Jésus. Les docteurs de la loi, ennemis du prophétisme, le feront mettre à mort.

Il y avait en diverses villes d'Israël des collèges de prophètes.

Les cénobites qui peuplaient ces communautés,

étaient en quelque sorte élevés dans les hymnes et les cantiques. Ils remplissaient leur vie de pieux exercices et s'initiaient à Tart du langage rythmé et de la prédication, en même temps qu'aux connaissances de la morale et de la religion. La vie qu'ils menaient à Técart du monde était extrêmement frugale. Leur vêtement se réduisait à un manteau de poil et à une ceinture de cuir. Ils avaient la faculté de se marier; et, comme les enfants adoptaient fréquemment la profession paternelle, les prophètes jBls de prophètes étaient nombreux en Israël.

Une des plus anciennes écoles de prophètes était celle de Rama, le lieu de naissance de Samuel.

Le Livre des rois raconte que Saiil, quand il eut été oint roi d'Israël, rencontra un cortège de prophètes descendant du haut lieu où était leur monastère, et précédés du luth, du tambourin, de la flûte et de la harpe. Ils prophétisaient ; et Saûl, saisi de l'esprit de Dieu, se mit à prophétiser avec eux.

On devine qu'entre prophètes il devait y avoir des antagonismes. Michée, contemporain du roi Ezéchias, dénonce ces prophètes démagogues, qui se font les séducteurs du peuple, déchirent leurs ennemis à belles dents, tout en prêchant la paix, et mettent leur piété à entrer en guerre contre quiconque leur refuse bonne pitance. Jérémie n'a pas assez d'indignation contre ces faux voyants qui racontent les vaines visions de leur cœur, et non ce qui vient de la bouche de Dieu : « Ils sont à mes yeux comme Sodome, dit Jéhovah, et ceux qui les écoutent comme Gomorrhe ». L'Isaïe de la période de l'exil nous montre des prophètes faisant ensemble des orgies, tout vacillants sur leurs sièges, la

Fabre. — Pensée antique. 4

langue lourde. Ils entreprennent de dire leurs oracles : « Tu dois... Tu dois... » Ils n'en peuvent balbutier davantage, arrêtés qu'ils sont par les hoquets de Tivresse. Dès les temps les plus reculés, les autres dieux des peuples palestiniens avaient comme Jéhovah leurs prophètes. Sous Achab, ce roi d'Israël qui immola son enfant à Baal, le prophète Elle entre en concours avec les prophètes de Baal. Comme ils invoquent leurs dieux sans succès : « Criez plus fort, leur dit-il. Votre dieu a sans doute la tête pesante. Peut-être il dort. Réveillezle. » Finalement il les fait égorger au nombre de quatre cent cinquante.

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