LE MATÉRIALISME DU PEUPLE HÉBREU
La religion idéale vers laquelle tendaient les psalmistes et les prophètes ne doit pas empêcher de reconnaître le fond de matérialisme qui subsista toujours chez le peuple hébreu.
Il mettait l'âme dans le sang, et voyait dans la mort le néant. Tout au plus lui arrivait-il, par une rémi-
niscence du « double » des Egyptiens, de se représenter les ombres des morts comme jouissant au tombeau d'une vague existence, et peuplant leur solitude des rêves du passé.
C'est dans cette région des ombres vaines où les petits sont les égaux des grands et où le matin est encore la nuit, que nous introduit Isaïe, quand il nous
montre, au fond de leurs cavernes sépulcrales, les rois des nations assis chacun sur la pierre de son sarcophage et disant à un nouveau venu : Te voilà donc semblable à nous !
Le sublime Livre de Job nous présente un juste soumis aux plus cruelles épreuves, dépouillé de ses grands biens, privé de ses enfants, en proie à une lèpre dévorante, laissé sans consolation, livré même aux reproches de ses amis qui veulent voir dans ses maux le châtiment de fautes secrètes. Un moment, il est vaincu parle désespoir; il maudit le jour de sa naissance et il s'émeut avec angoisse de la grande énigme du mal infligé ou toléré par Dieu : « Pourquoi ont-ils reçu le jour ceux qui sont dans l'amertume du cœur, qui aspirent avidement à mourir comme s'ils creusaient la terre pour avoir un trésor ; et la mort ne vient pas ! » Mais, quel que soit le trouble de son âme, il résiste à la tentation de blasphémer contre Jéhovah dont il oppose la grandeur au néant de l'homme. Des injustes accusations de ses amis il en appelle au témoignage de l'Eternel. Et voici que l'Eternel intervient pour montrer, en de superbes discours, combien l'homme est impuissant dans sa prétention de discerner les voies de la Providence. Job résigné s'humilie ; et toutes les prospérités terrestres viennent récompenser le saint homme que sa souffrance a fait toucher aux sommets de la vertu.
D'une vie future et de récompenses que ce juste recevrait au delà de la mort, il n'est pas question. Pour Job l'homme est un vase d'argile que Dieu fait aujourd'hui et réduit en poudre demain. Ecoutez sa plainte :
« L'homme né de la femme a la vie brève et toujours
tourmentée. C'est une fleur qui est coupée à peine éclose ; c'est une ombre qui apparaît pour disparaître.
» Tous, il nous attend ce pays des ténèbres d'où on ne revient pas. Là près des rois dorment les déshérités de la terre; là les méchants cessent d'opprimer; là les captifs n'entendent plus la voix de leurs geôliers et entonnent l'hymne de la liberté ; là l'homme trouve le relâche de ses maux, pareil au mercenaire qui prend son repos à la fin de la journée.
» L'arbre qu'on abat possède l'espoir de reverdir ; il pousse de nouveaux jets; il se décore de nouvelles feuilles. Mais l'homme, terrassé par la mort, disparaît pour toujours... Oùva-t-il?
» Comme un fleuve tarit et se dessèche, ainsi l'homme se couche et ne se relève plus. Il ne se reveillera pas tant que les cieux subsisteront; il ne sortira pas de son sommeil.
» Ah ! Dieu, si vous vouliez seulement me cacher dans le séjour des ombres, m'y tenir à couvert jusqu'à ce que votre colère soit passée, et fixer un terme où vous vous souviendriez de moi ! Si l'homme une fois mort pouvait revivre !
» Le gravier est emporté par le courant des eaux. Tel l'homme s'abîme dans le gouffre où finit Tespérance.
» Vous le menez d'épreuve en épreuve ; vous le défigurez ; puis vous le congédiez.
» Ses enfants seront-ils honorés? Seront-ils méprisés ? Il n'en saura jamais rien.
» De même que la nuée se dissipe et ne laisse aucune trace, celui qui descend sous la terre ne remontera plus ; il ne rentrera plus dans sa maison ; le lieu qu'il habitait ne l'apercevra plus.
» que ne suis-je mort dans le sein de ma mère ! Que ne suis-je passé de son sein au sépulcre ! Nul ne m'aurait connu ; et je serais comme si je n'avais jamais été.
» Je vais m'endormir dans la poussière. L'œil qui me voit ne me verra plus. Vous me chercherez; et je ne serai plus. »
La même pensée apparaît plusieurs fois dans les livres sacrés des Hébreux : « L'homme est né terre et redevient terre. »
Mais l'homme n'est-il que terre ? N'y a-t-il pas un souffle de Dieu qui anime cet argile périssable, et qui doit retourner à Dieu ? Il semble bien que, dans diverses pages des psalmistes et des prophètes, le serviteur de Dieu exprime l'espoir que son âme ne sera pas jetée dans la fosse de la destruction et livrée à l'empire des ombres; mais que Jéhovah lui ouvrira les portes de Téternelle vie. Oui, on voit des méchants vivre heureux et tranquilles. Ils se moquent des bons, portent la tête haute et font les maîtres. Mais leur félicité n'a qu'un temps. Elle n'aura été que le rêve d'une heure qui s'enfuit au réveil. Il n'y a de bonheur durable que pour le juste. Dieu est son rocher ; Dieu est son refuge. Semblables aux troupeaux qui vont à l'abattoir, les hommes sont pêle-mêle poussés vers la tombe où les vers rongent leurs cadavres. Et les fous et les sages meurent également. Il y a pourtant entre les vertueux et les pervers une différence. Dieu sauve du néant ceux qu'il protège, et il les reçoit dans sa gloire.
Telle est la doctrine qu'avec un peu de bonne volonté on peut dégager de certains passages des psaumes et des prophéties, voire de cette page du livre de Job oii
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le pauvre patient affirme l'attente d*un libérateur.
Quoi qu'il en soit, force est de le reconnaître, la législation religieuse des Hébreux ne mentionne que des récompenses et des punitions temporelles. Qui obéit h la loi, ses greniers seront pleins de froment, ses pressoirs regorgeront de vin, toutes ses entreprises prospéreront, et il sera béni dans ses enfants. Qui désobéit, sera maudit à la ville et aux champs; maudit sera son pain; maudite sa maison; maudite sa vigne; maudit son troupeau. Le ciel sera d'airain sur sa tête ; et la pluie qui en tombera ne sera que du sable pour ses terres. Il prendra une femme, et un autre jouira d'elle, et le fruit de ses entrailles sera maudit.
Jéhovah déchaînera les peuples étrangers contre les juifs coupables, et ils seront décimés. Il les affamera, et ils seront réduits à manger la chair de leurs fils et de leurs filles. Il les dispersera, et ils devront se prosterner devant les dieux de bois des nations. Leur vie sera comme suspendue à un fil. Nuit et jour ils seront en alarmes. Le matin ils diront : que n'est-ce déjà le soir ! et le soir : que n'est-ce déjà le matin !
« Chez les Hébreux, dit Leibniz, la doctrine de l'immortalité de l'âme n'était point autorisée d'une manière populaire. Moïse ne l'avait point fait entrer dans ses lois. »
C'est au lendemain de la captivité, comme il apparaît par les livres de la Sagesse et des Maccabées, que la doctrine de l'immortalité se propagea parmi les Juifs. Mais ce n'était qu'une opinion particulière non un dogme consacré ; et les Sadducéens proclamaient bien haut leur matérialisme.
Bossuet le confesse quand, après avoir déclaré qu'il
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appartenait à Jésus-Christ de « faire connaître à l'homme, dans une pleine évidence, la dignité, Timmortalité et la félicité éternelle de son âme », il en vient à dire : « Cette vérité faisait si peu un dogme formel et universel de Tancien peuple, que les Sadduccens, sans la reconnaître, non seulement étaient admis dans la synagogue, mais encore élevés au sacerdoce. »
Il faut ajouter que, pour la multitude, Tidée de Jéhovah était loin d'être pure d'un mélange d'idolâtrie et de polythéisme.
Les Hébreux se complaisaient aux merveilles et aux mensonges de Tastrologie, de la pyromancie, de la nécromancie, et Saûl lui-même ne put résister à Tenvie de faire évoquer l'ombre de Samuel par la pythonisse d'Endor. Ils s'empressaient autour de ces statues de dieux étrangers, érigées par l'idolâtre Salomon, qui se dressèrent pendant des siècles dans l'enceinte même du Temple et sur le mont des Olives. Ils étaient captivés tantôt par l'éclat des fêtes, tantôt par Tombre des mystères dont la célébration favorisait les pires désordres. Ils assistaient, avec un intérêt passionné, aux danses frénétiques de ces prophètes de Baal qui, dans leur vertigineux délire, se déchiraient la chair avec des couteaux. Ils prenaient un barbare plaisir à ces sacrifices humains, où des enfants étaient solennellement brûlés sur le bûcher, en même temps que retentissait une sauvage musique dont les sonorités empêchaient qu'on ne pût ouïr les sanglots et les cris des mères éplorées. Bref, jusqu'au v® siècle avant Tère chrétienne, le culte des idoles attira constamment ces esprits grossiers, sans cesse admonestés et sans cesse séduits.
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De plus, alors même qu'ils n'étaient pas infidèles à Jéhovah, ils le considéraient plutôt comme leur Dieu à eux que comme le Dieu unique de tous, et, contrairement à leurs prophètes, qui proclamaient que les dieux des nations sont néant, ils trouvaient légitime que chaque peuple eût ses dieux.