LA PHILOSOPHIE DU RÉGIME DES CASTES
Que si rinde se fit un dogme de cet odieux principe qui proclame une inégalité radicale entre les hommes et enferme chacun d'eux dans un cercle de fer, ne fautil pas en chercher la raison supérieure dans la doctrine qui est le fond même du Brahmanisme ?
Le prêtre indien absorbe tout en Brahma, dont il est dit dans le code de Manou que c'est « l'âme suprême en laquelle il faut voir l'ensemble des choses, le grand être qui produit toute la série des actes qu'accomplissent les êtres animés » ; et en même temps il pense que les êtres animés se transforment les uns dans les autres, si
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bien que ce qui aujourd'hui est un animal a été ou sera un jour un homme.
Toutes les parties de la nature étant des membres de Brahma et aussi des membres de Thumanité, le travail qui la mutile ne mérite-t-il pas d'être flétri ? Donc, honte au travail, honte à cette nécessité fatale dont Feffet est de donner la mort à ce qui vit ! « Certaines gens, dit Manou, approuvent l'agriculture ; mais c'est là une occupation justement blâmée par le sage ; car le bois armé d'un fer tranchant déchire la terre et les animaux qu'elle renferme. »
On s'est fort extasié sur ce sentiment de sympathie universelle, sur cet instinct de pitié et de devoir envers les êtres inférieurs dont nous serions, dans la doctrine indienne, comme les frères aînés. Mais, ici comme ailleurs, il y avait avec le ciel des accommodements.
Sans doute le code de Manou, défendant d'affliger aucun être animé, de tuer même un oiseau, un insecte, un ver, enseignait à être doux envers Tanimal et protégeait sa vie contre tout attentat profane. Mais, du moment où cet attentat prenait un caractère sacré, il était toléré sinon recommandé. Immoler des animaux pour les sacrifices n'est plus leur faire du mal, c'est leur ouvrir le séjour du bonheur.
Grâce à ce sophisme, avec lequel on aurait pu également s'autoriser à tuer femme et enfants, il devenait permis à tous de se nourrir de la chair d'un animal pourvu qu'elle eût été offerte aux dieux et aux mânes, et un brahmane avait tout pouvoir de manger de la viande à son aise du moment où il l'avait consacrée par de saintes paroles.
Et puis, ne voit-on pas que cette espèce d'extension de rhumanité n'est rien moins au fond que la négation de l'humanité? Pour le brahmane l'homme n'existe point; il n'existe que le prêtre, le guerrier, le travailleur, le paria, la bête, la plante ; et entre la caste servile et l'animalité il n'y a plus que la différence d'une caste supérieure à une caste inférieure. Pas de droits communs ; pas de justice égale pour tous ; pas de réciprocité ; mais des fonctions diverses dont la naissance décide souverainement, à telles enseignes qu'il est dit dans le code de Manou : « Mieux vaut mille fois s'acquitter de ses fonctions natives d'une manière défectueuse que de remplir parfaitement celles d'une classe différente. »
Cependant on s'abuserait si on imaginait que, méconnaissant ainsi la personnalité humaine, les docteurs du brahmanisme n'avaient aucune notion de la responsabilité et du mérite.
Ce même livre de la Loi où le régime des castes a été coulé dans un moule d'airain, renferme ces belles paroles : « L'homme naît seul, meurt seul, reçoit seul là récompense de ses bonnes actions et seul la punition de ses méfaits. Après avoir abandonné son cadavre à la terre comme un morceau de bois ou une motte d'argile, les parents de . l'homme s'éloignent en détournant la tête; mais la vertu accompagne son âme. Et celui qui, ferme dans ses entreprises, doux, patient, étranger à la société des pervers et incapable de nuire, a persisté dans cette bonne conduite, et, de plus, a été continent et charitable, celui-là obtient le ciel. » Et dans un autre livre indien il est dit : « Un père, un fils, dans ce monde et dans l'autre, recueille seul le fruit de ses
œuvres. Un père n'est pas récompensé ou châtié pour son fils ; un fils ne l'est pas pour son père. Chacun d'eux par ses actions s'engendre le bien et le mal. »
On croira qu'un tel enseignement doit ruiner par la base l'édifice de l'inégalité et du despotisme. Tout au contraire, il l'affermit ; il le consolide ; il le fait reposer en quelque sorte sur le fondement inébranlable de Téternilé. Et voici comment :
Par cela môme qu'il est dû à chacun selon ses œuvres et que Brahma est souverainement juste, il n'y a pas de hasards dans la naissance; et, ce que nous sommes, ce qui nous arrive, dans la vie actuelle, n'est qu'une conséquence de nos vies antérieures et comme l'acquittement de la dette que la justice éternelle avait contractée envers nous par suite de nos mérites et de nos démérites personnels.
Sans doute, celui qui tue est coupable, et tôt ou tard il recevra son châtiment; mais sa victime était coupable aussi, et c'est nécessairement une ancienne faute dont elle n'avait point encore subi la peine qui a causé son malheur.
Que sont donc Jes castes? Elles sont des cercles immuables tracés par Dieu même.
Dieu, selon notre dignité, nous place dans tel ou tel. Il faut savoir y demeurer ; car prétendre en sortir ce serait prétendre se soustraire aux atteintes de la justice divine.
Pas de mal qui n'accuse une faute ; pas de douleur qui ne soit une expiation. Donc, pas de plaintes. Esclave, résigne- toi à servir et à être méprisé. Peut-être y a-t-il en toi l'étoffe du plus sage, du plus vaillant, du plus entreprenant des hommes : qu'importe ? Fils d'esclave,
tu dois demeurer esclave. Ta condition est le châtiment d'un passé que tu ignores; mais sache que tout est pour le mieux et que, si ta naissance décide de ce que tu seras, c'est ce que tu fus qui a décidé de ta naissance.
Ainsi le principe de justice qui devait briser les chaînées ne fait que les sceller à jamais ; ainsi la moralité se tourne en immoralité, parce qu'au lieu de faire de la morale la pierre angulaire des doctrines métaphysiques, on prétend déduire de la croyance la loi des mœurs.