L'ASCÉTISME BRAHMANIQUE
Par cela même que le fond de la doctrine brahmanique était un panthéisme idéaliste, à travers les manifestations multiples et successives de l'Être on concevait rÊtre lui-même, un et universel dans son éternelle et immuable essence ; et on le jugeait amoindri par les formes variées dont il se revêtait. La création apparaissait ainsi comme une espèce de chute. C'était par Teffet d'une dégradation continue que les êtres, procédant du parfait au moins parfait, émanaient de l'Être.
De cette sorte on était conduit à voir en tout ce qui vit du divin et du mauvais : du divin, puisque tout dérive de Dieu comme le rayon jaillit d'un foyer lumineux ; du mauvais, puisque Dieu ne s'incarne que par de progressifs abaissements.
Dès lors, ne semblait-il pas que le plus grand bien devait être le retour de chaque être à l'unité? De là cet idéal supérieur de la morale indienne : Priez et méditez, multipliez vos privations, devenez de plus en plus insensible à tout; dégagez-vous de la matière, rendez-vous peu à peu digne de rentrer en Dieu ; le parfait renoncement mène à la délivrance finale.
« Sage est le chef de famille qui, voyant sa peau se rider et ses cheveux blanchir, et ayant sous ses yeux les fils de ses fils, se retire dans une forêt pour y vivre d'abord en anachorète, puis en parfait ascète. Qu'il renonce à tout ce qu'il possède, qu'il confie sa femme à ses enfants et qu'il parte seul; que, loin de tous, inaccessible à tout désir, sans se tourmenter désor-
m ais d'aucune pratique pieuse, mais l'esprit fixé sur Te sprit divin, il se livre à des austérités de plus en plus rigoureuses et dessèche sa substance mortelle, ne désirant point la vie, mais attendant le moment fixé pour sa mort comme le domestique attend ses gages. »
Toutefois le sacerdoce brahmanique sentait qu'il se s erait frappé au cœur s'il eût ouvert à tous cette haute voie du salut, en dehors des mille contraintes de la loi civile et religieuse. Aussi l'entier affranchissement par cet ascétisme parfaitoîi cessaient même les pratiques pieuses, n'était-il proposé qu'aux brahmanes, comme fi n dernière, et avec cette triple condition qu'ils devaient avoir préalablement engendré des fils, avoir multiplié les sacrifices et s'être fatigués longtemps à étudier les saints livres.
Le commun des hommes demeurait emprisonné dans les liens du formalisme légal. Mais, tout en acquittant ses dettes envers la société et envers le sacerdoce, chacun était toujours tenu de mater sa chair.
Il faut combattre l'amour du plaisir duquel naissent dix sortes de pratiques vicieuses : « la chasse, le jeu, la médisance, le sommeil pendant le jour, le goût des femmes, l'ivresse, la danse, le chant, la musique instrumentale, et les voyages inutiles. »
En se livrant au penchant des organes vers la sensualité, on ne peut manquer de tomber en faute ; mais en leur imposant un frein, on parvient au bonheur suprême.
Le désir n'est jamais satisfait par la jouissance de Tobjet désiré : semblable au feu dans lequel on répand du beurre clarifié, il ne fait que s'enflammer davantage»
Comparez celui qui jouit de tous les plaisirs des sens et celui qui y renonce, et vous verrez comme Tabandon complet de tous les désirs est préférable à leur accomplissement .
Ce n'est pas seulement en évitant de les flatter qu'on peut soumettre les organes disposés à la sensualité, c'est encore en se livrant avec persévérance à Tétude de la science sacrée qui initie Thomme au détachement de lui-môme. Celui-là a dompté ses organes, qui entend, qui touche, qui mange, qui sent des choses qui peuvent lui plaire ou lui répugner, sans éprouver ni joie, ni tristesse.
Au devoir de se dompter s'ajoute le devoir de se châtier.
En effet, étant donné le dogme de la transmigration, la pénitence s'impose à tous, même aux meilleurs, puisque la vie actuelle a été précédée par d'autres et qu'il faut bien se laver des fautes passées dont on peut être chargé. On n'a de maladies ou de difformités qu'il cause de crimes commis avant ou pendant cette vie, et, pour ne pas renaître avec des marques ignominieuses, il faut se purifier à force de mortifications.