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LA THÉOCRATIE BRAHMANIQUE

Les devoirs pieux, quelque recommandables qu'ils puissent être, ne sauraient tenir lieu des devoirs moraux. C'est bien ce qui semble ressortir de certains passages du livre de la Loi, de ceux-ci par exemple : « Qu'un homme ne soit pas fier de ses austérités, et qu'après avoir sacrifié il ne profère point de mensonges. Le sage observe constamment les devoirs moraux avec plu?

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d'attention que les devoirs pieux ; et il est sûr que qui néglige les devoirs moraux déchoit, même lorsqu'il observe les devoirs pieux. »

Mais ces idées, conformes à la raison, étaient peu conformes à Tesprit sacerdotal, avide de tout envahir et de tout dominer.

C'est le prêtre ici qui est le maître, et il en vient à s'assimiler Dieu pour pouvoir mieux se substituer à lui.

Ainsi, tandis que les Grecs, peuple guerrier, concevaient la divinité à Timage de leurs héros, les Indiens, peuple dévot, furent formés à se figurer la divinité à rimage de leurs prêtres.

Chez eux, Brahma est vulgairement imaginé comme un ascète, comme un mystique ; et son nom est Prière.

Prier, sacrifier, respecter et servir les brahmanes, voilà au fond quel sera l'essentiel de la vertu.

Sans doute la Loi enseigne qu'être tempérant, probe, exempt d'envie, doux, charitable, pur, pieux, se montrer résigné, réprimer ses sens, rendre le bien pour le mal, connaître Tâme suprême, est le devoir de l'homme, et que chacun, qu'il ait péché en pensée, en parole ou en action, est tôt ou tard puni par où il a péché. Mais en même temps, elle ne s'appuie en rien sur la dignité humaine ; elle fait du devoir une fonction qu'impose le brahmane plutôt qu'une injonction de la conscience ; elle apprend à se décharger de ses fautes par la récitation de prières sacrées, et elle assure qu'on obtient sûrement le ciel du moment où, selon ses moyens, on fait des présents aux brahmanes versés dans la sainte Ecriture et détachés des choses de ce monde.

î-A la domination du formalisme religieux devait se

joindre naturellement rintolérance religieuse. Aussi trouve-t-on dans le livre de la Loi des décisions comme celles-ci : « Tout homme des trois premières classes qui embrasse les opinions des livres sceptiques doit être exclu de la compagnie des gens de bien comme un athée et un contempteur des livres sacrés... Que Thomme bien né, qui ne fait pas sa prière debout le matin, et qui ne la répète pas le soir étant assis, soit traité comme un homme de rien... Si un homme de la haute classe est dans le dénûment, il peut prendre ce qui est la propriété d'un homme qui se conduit mal et n'observe pas les devoirs religieux. C'est établir Tordre que de déposséder les méchants au profit de Thomme de bien. »

Mais, comme le vulgaire est toujours dupe des mots et qu'il n'y a pas d'oppression plus sûre que celle qui se déguise, le brahmane avait déguisé la sienne. Aussi est-il dit dans ce même livre de la Loi : « Le brahmane n'a rien de commun avec la force matérielle, et son arme unique c'est la parole. »

Sans doute le prêtre ne porte point le glaive ; mais qu'importe, si sa parole commande au glaive ? Et comment pouvait-il en être autrement dès que cette parole était reconnue telle qu'elle se donnait, c'est-à-dire comme le décret divin auquel tout doit s'assujettir ?

Voici comment parle des brahmanes ce code de Manou que ses rédacteurs firent accepter à la crédulité populaire comme une révélation de Dieu même :

« Par son origine qu'il tire du membre le plus noble de Brahma, étant né de sa bouche, et parce qu'il possède la sainte Ecriture, le prêtre de Brahma, ou brahmane, est de droit le seigneur de toute la création

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et c'est par sa générosité que les autres hommes jouissent des biens de ce monde.

» Un brahmane âgé de dix ans et un guerrier âgé de cent années doivent être considérés comme le père et le fils ; et des deux, c'est le brahmane qui est le pf^rc et qui doit ^tre respecté comme tel.

» Le brahmane est le principal soutien du trône; et le roi est tenu de vénérer les brahmanes versés dans les saints livres et de se gouverner d'après leurs conseils.

» Lorsqu'un brahmane instruit vient à découvrir un trésor jadis enfoui, il peut le prendre en entier, car il est seigneur de tout ce qui existe.

» Mais quand le roi trouve un trésor anciennement enfoui, qu'il en donne la moitié aux brahmanes, et fasse entrer l'autre moitié dans ses coffres !

» Que le roi se garde bien de tuer un brahmane, quand même il aurait commis tous les crimes possibles ; qu'il le bannisse du royaume en lui laissant tous ses biens et sans lui faire le moindre mail

» Dans quelque détresse qu'il se trouve, le roi doit bien se garder d'irriter les brahmanes en prenant leurs biens ; car, une fois irrités, ils le détruiraient sur-lechamp avec son armée et ses équipages, par leurs imprécations et leurs sacrifices magiques.

» Les guerriers ne peuvent pas prospérer sans les brahmanes ; les brahmanes ne peuvent pas s'élever sans les guerriers ; en s'unissant, la classe sacerdotale et la classe militaire s'élèvent dans ce monde et dans l'autre.

» Celui qui raisonne sur les saintes Ecritures connaît seul le système des devoirs religieux et civils.

» Que personne ne conteste donc un point de loi dé-

cidé par une assemblée de dix brahmanes ou même par un conseil de trois brahmanes vertueux.

» La décision même d'un seul brahmane, pourvu qu'il soit versé dans la sainte Ecriture, doit être considérée comme une loi de la plus grande autorité, et mise audossus de celle de dix mille individus ne connaissant pas la doctrine sacrée.

» Le brahmane est un objet de vénération même pour le ciel, et ses décisions sont un oracle pour le monde; c'est la sainte Écriture qui lui donne ce.privil 'i^e, »

On entrevoit maintenant quelle fut la charte de cette théocratie qui s'édifia dans l'Inde sur les bases d'une métaphysique panthéiste. Voici un nouvel article du code de Manou qui achève de la caractériser, et peint, en quelque sorte, le génie de toutes les tyrannies théocratiques. « Après avoir trois fois récité avec le plus profond recueillement les passages les plus sacrés des Védas et les formules mystérieuses qui sont indiquées, un brahmane est déchargé de toutes ses fautes. Un

brahmane possédant la divine Ecriture tout entière ne serait souillé d'aucun crime, môme s'il avait tué tous les habitants des trois mondes et accepté de la nourriture de l'homme le plus vil. »

Ainsi, le dogme étreint la morale ; la dévotion vaut plus que la vertu ; le prêtre se met à la place de Dieu et même au-dessus de lui, puisqu'il se met au-dessus du devoir ; la connaissance des saints livres le sanctifie ; tout peut lui devenir permis, jusqu'au pire des crimes ; et ce pire des crimes, quel est-il ? C'est d'accepter de quoi manger de la main d'un homme de rien.

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