LE MESSIE INDIEN
L'heure devait venir où un nouveau souffle de vie se répandrait dans cette société que le brahmanisme tenait <;omme pétrifiée sous sa main bénissante.
Vers le vu® siècle avant Tère chrétienne, des hommes du peuple, pauvrement vêtus, allaient par tous les chemins de rinde répétant les hymnes et les enseignements d'un merveilleux apôtre dont la parole enchantait les multitudes et qui se proclamait appelé à afl'ranchîr les âmes. Cet apôtre était le Bouddha, que nous appellerons simplement Bouddha. Le mol indien bouddha signifie celui qui sait, le sage. On reconnut dans Thomme dont nous parlons le Sage par excellence.
On l'appelait aussi Càkya Motini, c'est-à-dire le solitaire de la famille des Çakyas. Son vrai nom était Siddhartha.
La légende qui se fit autour de Bouddha a dénaturé les événements de sa vie ; mais elle témoigne de Tétat des âmes et du mouvement des croyances au milieu desquels se développa cette puissante personnalité. Nous esquisserons donc Thistoire populaire de Bouddha.
G est au milieu du vu' siècle avant Tère chrétienne que le Sage prit chair dans le sein d'une femme de famille royale, belle entre toutes, et dont on raconte qu'elle devint mère sans avoir connu aucun homme.
Lorsque le jeune Bouddha fut présenté au temple par le prince qui était considéré comme son père, toutes les statues divines se mirent en mouvement et, prosternées
aux pieds du petit enfant, elles lui adressèrent ces paroles : « Salut à loi qui es le premier besoin du monde ! »
Bouddha grandit. Il faisait Tadmiration de ses maîtres
qui s'étonnaient de n'avoir rien à lui apprendre; sa
sagesse était merveilleuse, et on était frappé de ses
méditations recueillies à l'écart des compagnons et des
jeux de son âge.
Quand ses parents lui parlèrent de mariage, il voulut s'enquérir non de la caste, mais des qualités de celle qu'il prendrait pour femme. La femme qu'il prit était indépendante comme lui. Comme lui, elle ne se plaisait qu'aux qualités vraies et ne comprenait pas le bonheur en dehors de la moralité.
Contrairement à l'usage, elle adopta le parti de ne jamais porter de voile, parce qu'elle estimait que « les femmes qui, maîtrisant leurs passions et domptant leurs sens, sont satisfaites de leur mari et ne pensent jamais à un autre, peuvent paraître sans voiles comme la lune et le soleil ».
Les réflexions de Bouddha.
Cependant l'esprit de Bouddha était travaillé par de hautes et mélancoliques pensées :
« Hélas! se disait-il, combien malheureux sont les hommes ! Mille douleurs les tourmentent ; ils demeurent privés de guide et ils sont promptement dévorés par le feu de la mort.
» Pareille à l'éclair qui sillonne les cieux, pareille au torrent qui se précipite de la montagne est la vie des créatures.
» L'ignorance et le désir ajoutent aux misères de l'exis-
tcnce. L'homme d'ignorance roule en ce monde de même que tourne la roue du potier. L'homme de désir est dupe de vains échos, de mirages trompeurs, d'apparences vides comme l'écume et la bulle d'eau.
» La maladie ravît aux êtres leur lustre, fait décliner les corps, les sens et les forces, et amène la Sn des richesses et des biens en amenant le temps de la mort et de la transmigration.
» La créature la plus agréable et la plus aimée disparait pour toujours ; elle ne revient plus à nos yeux, et il en est d'elle comme de la feuille et du fruit tombés de l'arbre dans le courant du fleuve.
» Tout composé périt, vase d'argile que brise le moindre choc. Malheur à la jeunesse si vite détruite par la vieillesse ! Malheur à la santé qu'attaquent tant de maladies 1 Malheur k la vie où l'homme compte si peu de jours ! La jeunesse, la santé et la vie n'apparaissent que comme le jeu d'un rûve.
» Vides au dedans, videsau dehors sont tous les êtres que nos sens nous révèlent. A moi il appartient d'apporter !a loi de délivrance.
» Retirant les êtres vivants de l'océan de la création, je les établirai dans la terre de la patience. A l'abri des tempêtes nées du trouble des sens, je les iixerai dans le port du repos.
» Au milieu des ténèbres apparaîtra la clarté de la loi sans tache, et je ferai luire sur les hommes le beau rayon de la pure sagesse. »
La retraite de Bouddha.
L'heure venue. Bouddha alla trouver son père et lui
dit : « Seigneur, le temps arrive de mon apparition
dans le monde, daignez n'y point faire obstacle ni en prendre chagrin, et souffrez que je m'éloigne. »
« mon fils, répondit le roi, les yeux remplis de larmes, quel est donc ton dessein ? Renonces-y. Que faut-il pour te le faire abandonner ? Parle ; ce que tu voudras tu l'auras. Ce palais, ces serviteurs, ce royaume, prends tout ; mais demeure. »
« — Seigneur, répondit Bouddha d'une voix douce, je désire quatre choses. Si vous pouvez me les procurer, je resterai près de vous. Voyez donc s'il vous est possible de faire que j'échappe à la vieillesse, à la maladie, au déclin et à la mort. »
« — mon fils, tu sais bien que je n'ai pas ce pouvoir, » reprit le père accablé de douleur.
Alors Bouddha : « Si du moins, ô roi, vous pouviez faire qu'après la mort je ne sois plus sujet aux vicissitudes de la transmigration ! Mais cela encore passe votre puissance. Ce n'est donc pas près de vous que je trouverai ce que je cherche. »
Et il partit, trompant la vigilance de ceux qui avaient été chargés d'empêcher sa fuite.
Quand il fut un peu éloigné, il jeta un regard attristé sur le palais et sur la ville qu'il abandonnait : « lieux qui avez abrité mon enfance, s'écria-t-il, je ne vous reverrai point que je n'aie trouvé le secret de l'affranchissement des âmes ! »
Il renonça à ses vêtements de soie, il coupa ses longs cheveux insigne de son rang, et, devenu simple religieux, il alla à l'école des plus fameux brahmanes. Mais leur enseignement ne put le satisfaire, et il prit le parti de se retirer dans un village où, au milieu des austérités les plus rudes, supportant le froid, le chaud, la pluie,
la faim, la soif, il s'absorba pendant six ans dans la méditation solitaire.
Bouddha et le démon tentateur.
La retraite du Jésus indien fut visitée par le démon de l'amour, du péché et de la mort, qui entreprit de le séduire.
« Chère créature, lui disait le tentateur, il faut vivre ; c'est en vivant que tu pratiqueras la loi. Tu es maigre, tes couleurs ont pâli ; tu marches vers la mort. Quitle donc cette voie du renoncement, car c'est la voie de la souffrance.
— J'ai résolution et courage, répondit Bouddha; nul ne saurait m'ébranler. Démon, je connais tes alliés, tes soldats ! ce sont les désirs, les ennuis, la faim, la soif, les passions, l'indolence, les craintes, la colère, l'hypocrisie, l'ambition, les flatteries, la fausse renommée, l'idolâtrie de soi-même et le blâme des autres. Je viendrai à bout de tout cela. »
Alors le prince de l'amour, du péché et de la mort, arma contre le Sage la force de ses fils et la beauté de ses filles. Mais ni les assauts de la force, ni les séductions de la beauté ne purent ébranler Bouddha.
Le démon avait trouvé un vainqueur ; et il se frappa la poitrine en s'écriant : « Mon empire est passé. »
L'extase de Bouddha et sa mission.
Sa lutte avec les puissances ennemies n'avait fait qu'aviver Fardeur de Bouddha pour la parfaite sagesse.
Il alla s'asseoir au pied d'un figuier, sur un tapis de gazon, et là, l'œil tourné vers l'Orient, il fit vœu de
ne point se relever avant d'être en possession de la pure intelligence.
Après être ainsi demeuré immobile tout un jour et toute une nuit, dans une contemplation profonde, et sous la fascination de l'absolue vérité qui peu à peu pénétrait en lui, il sentit, au moment où Taurore se levait sur le monde, qu'une nouvelle aurore s'était aussi levée en son âme, et il partit pour accomplir sa mission.
Il avait alors trente-six ans.
Plusieurs siècles après la mort de Bouddha on montrait encore le figuier fameux sous lequel il s'assit pendant cette journée décisive et on se racontait que les feuilles de cet arbre, toujours vertes et luisantes, tombaient et renaissaient, toutes à la fois et tout d'un coup, le jour anniversaire de l'extase du Sage.
Un moment, Bouddha hésita devant la grande entreprise de son apostolat; mais il pensa aussitôt à toutes ces foules qui flottent dans l'incertitude, il se sentit pris pour elles d'une pitié infinie, et il marcha, allant d'un lieu à un autre, s'adressant à tous, petits et grands, sans distinction de classes, et enseignant, en un langage populaire, « la voie du salut. »
La voie du salut.
Quelle était donc cette voie du salut ouverte aussi bien à l'homme de rien et à l'homme de travail qu'au guerrier et au prêtre?
Il faut, pour s'en rendre compte, se reporter à la doctrine brahmanique des transmigrations indéfinies. Ces transmigrations apparaissaient aux Indiens comme une
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espèce d'enfer, par cela même qu'épreuves et expiations semblaient être sans cesse à recommencer.
Le livre de la loi enseignait, il est vrai, que les brahmanes pouvaient, au moyen de la dévotion austère, se soustraire à ces métamorphoses et s'identifier avec Brahma. Mais une telle espérance demeurait interdite aux hommes du commun.
Eh bien. Bouddha épura de tout alliage théologique cette idée consolatrice d un repos éternel ; et, au lieu de faire de celui-ci un privilège, il le promit à tous comme le fruit naturel du détachement.
Notre être se façonne selon nos idées et nos passions, et c'est l'attachement aux choses sensibles qui fait qu'à travers de longues séries d'existences nous revenons toujours à la vie sensible. Or, la vie sensible comporte nécessairement la vieillesse, la maladie et la mort ; et le désir qui nous y attache, né de notre ignorance, engendre toutes nos douleurs et toutes nos fautes avant et pendant la vie actuelle.
Que les hommes, mieux éclairés, apprennent donc à ne point imaginer le permanent et le solide là où le permanent et le solide ne sauraient être, et, attaquant le mal à sa racine, qu'ils extirpent en eux-mêmes le désir, de façon à pratiquer le renoncement parfait !
Maintenant, joignez à cette doctrine du parfait renoncement ce sentiment d'universelle pitié, cet attendrissement profond pour toutes les misères, qui remplissait le cœur généreux de Bouddha; et vous verrez naître, soit de l'anéantissement du désir et de tout retour sur soi-même, soit de la compassion infinie débordant dans une âme oîi toutes les autres sources de la sensibilité sont taries, ces splendides vertus, résignation, humilité,
Fabre. — Pensée antique. 8
pureté, charité, esprit de sacrifice, qui sont comme la chair et le sang du Bouddhisme et qui l'ont fait vivre, en dépit de toutes les puissances que le pharisaïsme brahmanique conjura contre lui.
La vraie sainteté.
« Ma loi, disait Bouddha, est une loi de grâce pour tous. »
Jusqu'alors on avait fait de la béatitude et de la sainteté une dépendance du culte, des offrandes, des sacrifices et du sacerdoce. Bouddha déclare que béatitude et sainteté sont accessibles aux plus petits parmi les petits, et qu'elles ne se laissent acquérir que par la vertu.
A ses yeux, l'immolation d'un millier de victimes est de bien moindre prix qu'un acte de charité; et, devant ces foules qui s'étaient habituées à identifier la perfection avec la condition du brahmane, il proclame que ce qui fait le vrai brahmane, Thomme véritablement saint, ce n'est ni la naissance, ni les observances, mais l'accomplissement de la loi de renoncement et de charité, commune à tous et bienfaisante pour tous.
« Celui que rien n'effraye et qui est indépendant de tout, celui-là je l'appelle brahmane.
» Le penseur qui, libre de soucis et d'affaires et ignorant le désir, atteint à la parfaite quiétude, celuirlà je l'appelle brahmane.
» L'homme trois fois maître de lui-même, dont 1© corps, la parole et le cœur sont sans aucune tache, celuilà je l'appelle brahmane.
)) Ce n'est pas la naissance qui fait le brahmane ; il n'importe quelle est votre mère, et j'appelle brahmano le pauvre homme vrai, pieux et exempt de cupidité.
» Insensé, que te serviront tes belles fourrures et tes richesses, si, en ornant le dehors, tu laisses le dedans sans culture !
» Celui qui a brisé tous les liens et ne tremble jamais devant rien, Thomme dédaigneux de tout et bon à tous, voilà celui que j'appelle brahmane.
» Celui qui, tout innocent qu*il soit, supporte Tinjure, les coups, les fers, fort de sa patience et de sa douceur, celui-là je l'appelle brahmane.
» Celui qui ne bat pas un faible animal ni un fort, ^t ne permet pas qu'on les batte, celui-là je l'appelle brahmane.
» Celui qui, attaqué, ne résiste pas et se montre doux ^ ses ennemis, celui qui n'envie rien aux envieux, celui- ^à je rappelle brahmane.
^> Celui dont la parole est douce, instructive et vraie, ^^lui qui ne recourt jamais à Tinsulte, celui-là je TappGlle brahmane.
» Celui qui est pur comme la lune, celui dont rien ne ^''ouble l'égalité d'humeur, celui qui a éteint la flamme ^^s convoitises, celui-là je l'appelle brahmane.
^> Celui qui a dompté tout ce monde qui lui est ennemi, ^^lui qui sans encombre pénètre sur la rive opposée, ^^lui qui vit dans la pensée, libre de remords et de ^^grets, celui qui renonce à tout esprit de propriété, ^^lui-là je l'appelle brahmane.
^> Celui qui comprend la fin de la vie, sans devoir ^^ Science aux livres, celui qui trouve le bonheur dans ^ Sagesse, celui-là je Tappelle brahmane. »
Inclinons-nous ici et saluons cet homme qui, il y a ^ïXgt-cinq siècles, fit retentir par le monde les ensei- ^^^ments d'une morale sublime.
Sans doute, avant que Bouddha ne parût, le livre delà loi enseignait aux Indiens qu'il faut être patient et charitable, rendre le bien pour le mal, chercher le bonheur dans le détachement de soi-même ; mais ce qui, dans le brahmanisme, était devenu plus ou moins lettre morte, grâce à la domination sacerdotale, ce qui avait été comme étouffé sous la lourde masse de Torganisation théocratique, tout cela, à la voix du sage immortel, s'anima de Tesprit de vie, pénétra les âmes et produisit au loin un immense tressaillement d'espérance et d'amour.
Les sublimités du Bouddhisme.
Pas de métaphysique profonde, pas de théologie raffinée. Bouddha s'en tient, pour la croyance, aux points les plus généraux de la doctrine brahmanique; sa réforme est toute morale.
Il ne s'agit plus ici de cette sainteté mêlée d'égoïsme qui était Tidéal réservé aux prêtres de Brahma; il s'agit d'une sainteté toute pénétrée de dévouement, qui se présente comme l'idéal de l'homme quel qu'il soit.
Une de ses paraboles montrait l'excellence de Taumône. 11 contait que, pendant des années, le ciel avait refusé ses ondées à la terre desséchée et que tout le peuple mourait de faim et de soif. Le roi avait distribué force provisions gardées en réserve, quand survint un religieux qui y joignit la dernière bouchée de nourriture dont il put disposer pour son ventre affamé. L'aumône faite, il allait défaillir, quand tout à coup la pluie tomba. Avec elle descendit du ciel, du riz, de la farine, de l'huile, des fruits... Et Bouddha ajoutait : « Si l'homme connaissait tous les fruits de l'aumône, serait-
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il réduit à n'avoir qu'une portion de riz, il n'en mangerait pas sans en faire part à son prochain dans le besoin. »
A la science des livres, Bouddha substitue la science du cœur, et ce qu'il enseigne il le pratique.
La légende assure qu'il faisait des miracles; mais la grande merveille par laquelle il opère sur les âmes c'est sa patience, sa pureté, son courage; c'est sa charité si grande et si universelle qu'une tradition le montre se livrant en pâture à une tigresse affamée ; c'est enfin son humilité Pour lui, l'humilité est la royale painire dont il faut que toutes les vertus s'embellissent.
Un roi que les brahmanes excitaient contre Bouddha, lui dit : « Forcez-les donc à se taire par quelque miracle. » Bouddha y consentit, racontent ses historiens; mais, en même temps, il adressa au roi ces paroles : « Prince, je n'enseigne pas la loi à mes disciples en leur disant : Allez, ô religieux, et, aux yeux de tous, faites des miracles qui surpassent tout ce que l'homme peut faire ; mais je leur dis : Vivez bien, et, cachant vos bonnes œuvres, montrez vos péchés. »
Il leur disait plus; car il leur apprenait à se priver, à souffrir et à mourir pour l'affranchissement des âmes. Ecoutez ce dialogue du maître avec un de ces nombreux disciples à qui il avait communiqué son ardeur pour l'apostolat et qui ne craignaient point de porter la parole nouvelle au milieu de peuples farouches ;
« Mais, dit Bouddha à son disciple, les hommes de cette région oii tu veux fixer ton séjour, sont emportés , colères, furieux, cruels. Lorsque ces hommes t'adresseront en face des paroles méchantes, grossières et inso-
lentes; quand ils s'irriteront contre toi et t'injurieront, que penseras-tu?
— Si les hommes de cette région, répond le disciple, m'adressent en face des paroles méchantes, grossières et insolentes, s'ils s'irritent contre moi et m'injurient, voici ce que je penserai : Ce sont certainement des hommes bons, ce sont des hommes doux, eux qui ne me frappent ni de la main ni à coups de pierres. *
— Mais si ces hommes te frappent de la main et à coups de pierres, que penseras-tu?
— Je penserai qu'ils sont bons et doux, puisqu'ils ne me frappent ni du bâton ni de l'épée.
— Mais s'ils te frappent du bâton et de l'épée, que periseras-tu ?
— Je penserai qu'ils sont bons et doux, puisqu'ils ne me privent pas complètement de la vie.
— Mais s'ils te privent complètement de la vie, que penseras-tu ?
— Je penserai que les hommes de cette région sont bons et doux de me délivrer avec si peu de douleur de ce corps misérable.
— C'est bien, lui dit Bouddha; tu peux, avec la perfection de patience dont tu es doué, fixer là-bas ton séjour. Va donc; délivré, délivre; consolé, console; arrivé au détachement complet, fais que les autres y arrivent comme toi ! »
Grande nouveauté, dans l'Inde des brahmanes, que cet esprit de prosélytisme, à la fois si ardent et si humble, qui, à force de douceur, faisait de la faiblesse une force.
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DOCTRINES DES INDIENS llî)
Beautés et défectuosités de Tenseigneaient bouddhique.
En môme temps qu'il possédait cette magie persuasive qui est inhérente à la mansuétude, l'enseignement de Bouddha et de ses disciples évitait de se hérisser des épines de Técole parce qu'il visait avant tout à pénétrer les masses, et il visait à pénétrer les masses, parce que le caractère propre du bouddhisme c'était d'opérer lafTranchissement religieux et moral des âmes.
Pourquoi donc cet affranchissement ne fut-il pas social en même temps que religieux et moral? N'auraitil pas convenu que celui qui déclarait tous les hommes égaux devant la vérité et devant le devoir les déclarât aussi égaux devant le droit ?
Certes, c'était une tâche bien digne de Bouddha que de briser toutes les barrières. 11 ne le voulut pas, il ne Tosa pas, ou plutôt il n'y songea point. S'il avait l'enthousiasme de la sainteté, il n'avait pas le sens delà justice.
Lui-même, le hideux régime des castes, cette souillure de l'Inde, obtint la tolérance du grand libérateur.
Sans doute, par son esprit intime, le bouddhisme devait répugner à cette iniquité; mais, de fait, tout en la supprimant dans l'ordre moral, il l'autorisa, il Texcusa dans l'ordre social. Nous voyons môme que Bouddha essayait de l'expliquer, à la façon des brahmanes, par les actions accomplies dans une vie antérieure.
C'est ainsi que, plus tard, le christianisme, apros avoir proclamé la fraternité de tous les hommes, s'accommodera de l'esclavage, et qu'en pleine civilisation chrétienne Bossuet, appuyé sur saint Thomas, saint Augustin, saint Ambroise, saint Basile, saint Chrysos-
tome, saint Grégoire et saint Paul, entreprendra de justifier l'asservissement de l'homme par Thomme.
Mais si le bouddhisme admettait les castes, du moins tendait-il à les rapprocher en ne tenant aucun compte de certaines prescriptions odieuses du code de Manou.
Un jour, le disciple préféré de Bouddha rencontra, après une marche pénible, une jeune fille qui puisait de Teau à une fontaine, et il la pria de lui donner à boire.
« Je ne le pourrais sans vous souiller, répondit cette pareille de la Samaritaine; car je suis de la caste inférieure.
— Ma sœur, reprit le jeune homme, je ne te demande point quelle est ta caste, je te demande de l'eau si tu veux m'en donner. »
Les livres qui rapportent ceci ajoutent qu'une si grande bonté émut la belle jeune fille. Elle s'éprit d'amour pour le charitable religieux et elle courut se jeter aux pieds de Bouddha afin d'obtenir qu'il permît à son disciple de s'unir avec elle.
Bouddha lui répondit par de douces paroles, s'intéressa à sa tendresse, et peu à peu l'amena à prendre le parti de satisfaire son amour, non en s'unissant avec l'homme qu'elle aimait, mais en entrant, de même que lui, dans la vie religieuse, où, quoique séparés, ils vivraient dans une douce communion d'efforts vers la sainteté.
En effet, la vie religieuse, avec toutes ses exagérations ascétiques, était l'aboutissement naturel de cette morale qui, dans sa sublimité, n'était pas sans un grand
mélange de fausseté et d'insuffisance. Régler le désir est bon; mais il est mauvais de prétendre extirper tout désir; aspirera la sanctification universelle est louable; mais encore faut-il songer tout d'abord à assurer Tuniverselle justice.
Bouddha, travaillé par une idée fixe, ne vit qu'un côté des choses et poussa tout à l'absolu. De là la recommandation de « ne tenir à rien dans ce monde et dans l'autre » ; de là la glorification de Thooime qui n'a besoin ni de compagnons, ni d'amis; qui se passe de maison; qui, couvert de haillons, maigre et nu, médite, dans la vaste solitude des forêts; de là, enfin, cette appellation « l'ascète solitaire », qui était un des noms donnés à Bouddha.
Les congrégations et les sectes bouddhiques.
Comme, à ses yeux, la parfaite vie religieuse devait demeurer accessible à tous, femmes et hommes, s'accompagner en outre d'un apostolat dévoué, et enfin être protégée contre l'influence jalouse des brahmanes. Bouddha fut conduit à admettre qu'au lieu de vivre en ermites, les religieux'pussent se réunir les uns avec les autres.
Ceux-ci apprécièrent vite tous les avantages de la vie commune, et les couvents se multiplièrent, surtout après la mort de Bouddha, lorsqu'une orthodoxie et une église eurent commencé à se constituer sur les bases de son enseignement et avec Tappui de son grand nom.
Mais, comment vivre si, à côté des moines qui méditaient, prêchaient et mendiaient, il n'y avait pas des hommes qui travaillassent pour tout nourrir? Le communisme des ascètes ne pouvait évidemment devenir
universel. On fit donc peu à peu la distinction des fidèles laïques et des fidèles religieux, ceux-ci astreints à la continence absolue, au renoncement et au dévouement parfait, ceux-là tenus à se montrer chastes, détachés et charitables, sans avoir cependant à faire le total abandon de leurs affections, de leurs intérêts et de leur propriétés.
Ce sont les religieux proprement dits qui, dans divers conciles, organisèrent le bouddhisme, établirent une discipline commune et combattirent les hérésies naissantes.
Celles-ci furent nombreuses. En effet, Bouddha, par son esprit hostile à la religiosité brahmanique, avait mis en éveil les intelligences. Elles se donnèrent carrière d'autant plus volontiers que Tessentiel de renseignement du maître était la morale et que cette morale ne leur paraissait point incompatible avec les opinions métaphysiques les plus diverses. C'est ce qui explique ces conflits de doctrines qui se produisirent entre des hommes se réclamant à Tenvi du nom de Bouddha.
Le nirvana chez les penseurs Indiens.
Dans les écoles bouddhiques, les deux doctrines plus particulièrement en opposition et auxquelles les autres se ramenaient, étaient Tathéisme et le panthéisme.
Les penseurs qui niaient Dieu aboutissaient naturellement à placer dans le complet anéantissement ce parfait repos que Bouddha représentait comme le fruit de la sainteté.
Mais ceux qui demeuraient fidèles au panthéisme, ne devaient voir dans ce parfait repos que Tanéantissemeat de rhomme sensible, Tidentification de notre être avec
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l'unité d'où il découle, enfin un état extatique où Ion échappe pour toujours à toutes les vicissiludes d'un perpétuel devenir.
De fait, comment, pour les panthéistes indiens, le nirvana serait-il l'entière destruction de Tétre et non simplement Textinction de la vie dans ce qu'elle a de matériel et de phénoménal ? S*expliquerait-on qu'ils admissent l'anéantissement absolu, eux qui ne comprennent pas la création absolue ? A leurs yeux, commencer d'être c'est émaner de TEtre ; dès lors, cesser d'être ce sera rentrer dans l'Être. Par cela même qu'ils croient que rien ne sort de rien, ils ne sauraient croire que rien puisse revenir à rien.
C'était là, très probablement, la pensée de Bouddha; et l'anéantissement de la vie, telle que les hommes la connaissent, devait être à ses yeux le commencement d'une vie supérieure, aussi immuable et aussi durable en sa perfection qu'étaient éphémères et changeantes les transmigrations successives de la vie sensible.
Mais la métaphysique et la théologie n'occupaient guère Bouddha. Elles n'occupaient guère non plus ses premiers successeurs; car, dans le concile qui eut lieu peu de temps après sa mort, il ne fut point question d'établir des dogmes plus ou moins raffinés, mais d'améliorer les âmes, de les affranchir de leurs attaches, de les laver des souillures de la passion, de les animer du souffle d'une charité universelle. '
L'apostolat bouddhique.
La prédominance do l'inspiration morale est la grande originalité du bouddhisme, et il s'en fit un puissant levier pour agir sur les esprits.
De là sa vitalité profonde en présence de la théocratie brahmanique.
Celle-ci, visée au cœur par le dogme de l'égalité religieuse, mit enjeu tous les ressorts; montra le régime des castes menacé, la révolution en permanence et la ruine en perspective; intéressa la politique de princes pusillanimes, et organisa une abominable persécution contre la doctrine nouvelle que glorifièrent les nombreuses phalanges de ses apôtres et de ses martyrs.
Exterminé enfin dans Tlnde, comme le fut plus tard le christianisme dans le monde juif, le bouddhisme s'étendit au dehors avec une merveilleuse puissance d'expansion, qu'il puisait, elle aussi, aux sources vives de la moralité créant dans le cœur des apôtres bouddhistes une indomptable passion de gagner les âmes à la loi du salut.
Il élargit peu à peu ses conquêtes sans autres armes que la douceur, la charité, Tabnégation de ses prédicateurs, dont la conduite parlait encore plus éloquemment que leurs discours.
Eux-mêmes, les peuples du Thibet, cruels et barbares, les peuples féroces de la Tartarie et du Mongol que les Tamerlan et les Gengiskan avaient façonnés à leur propre image, et bien d'autres peuples farouches et grossiers subirent l'ascendant de cette vertu de persuasion qui était dans le bouddhisme et dans ses missionnaires.
11 est vrai que tous ces peuples ne devinrent pas grands métaphysiciens; mais leurs caractères s'adoucirent, leurs mœurs se policèrent et ils apprirent à être pacifiques et humains.
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Ce n'est pas seulement dans les pays que nous avons nommés, c'est encore en Chine, au Japon, dans la Cochinchine, dans le Birman, dans les îles de Ceylan et de Java, enfin dans toute l'Asie, que le bouddhisme s'assujettit des millions et des millions d*àmes.
Hier encore, en 1901, voici quelle a été la conduite d'un bouddhiste chinois.
C'était en Mandchourie. Russes et Chinois s'étaient battus ; mais la paix venait d'être faite ; et il advint qu'un paysan chinois pressa un soldat russe de lui acheter quelques fruits.
Le Russe, tout chaud des combats de la veille, lui logea une balle dans la poitrine, et prit la fuite.
Les autorités russes interrogèrent le Chinois, pour avoir le signalement de son meurtrier :
— L'as-tu bien vu? lui fut-il demandé.
— Oui, répondit le mourant.
— Pourrais-tu le reconnaître, si nous faisions défiler devant toi tous les soldats du régiment?
— Je le pourrais ; mais je ne le veux pas.
— Pourquoi ?
— Je vais mourir; et je veux pardonner, pour que ma mort soit plus douce... Seul j'ai été frappé. Que seul je périsse !
— Mais, dit le juge, il faut que la justice fasse son œuvre, et atteigne le coupable.
— A quoi bon, puisque je lui pardonne? C'est à moi qu'il a fait du mal. Eh bien, moi je neveux pas qu'il lui en soit fait.
— Ne vois-tu pas, reprit le magistrat, que, s'il reste impuni, il recommencera?
— Oh ! non, dit avec force le mourant. Si je lui par-
donne^ il ne tuera plus personne... Il ne tuera plus parce qiiil aura été pardonné l
Ces derniers mots sont textuellement extraits du procès-verbal dressé par le magistrat russe.
Si l'esprit évangélique se retirait de la chrétienté, on le retrouverait dans les contrées que conquit le bouddhisme.
Il est assez ordinaire que les religions, faibles et humbles dans leurs commencements, s'insinuent par la douceur; mais il est rare qu'une fois puissantes elles ne recourent point à la force. Le bouddhisme, lui, ne descendit jamais à l'usage des moyens violents, alors môme qu'il l'aurait pu avec impunité, et il donna le spectacle singulièrement nouveau d'un prosélytisme ardent sans mélange d'intolérance.
Les disciples de Bouddha ont professé comme leur maître le respect des consciences. A leurs yeux, honorer toute foi sincère n'empêche pas de rester ferme dans sa foi. C'est diminuer sa propre croyance que de Texalter en jetant Tanathème à celle des autres; car par là on la dépouille du prestige de la bonté. Le sage souhaite que tous les croyants, à quelque doctrine qu'ils appartiennent, soient riches en sagesse et heureux par la vertu. Cela ne l'empêche pas de mettre sa foi dans son plus beau jour, et de la recommander par le plaidoyer qui est toujours le plus éloquent : les beaux exemples, les bonnes œuvres.
D'où vient cette exclusion de toute intolérance, véritable prodige ?
De ce que le bouddhisme avait pour fondement la morale et non la théologie.
Toutefois rheure vint, elle devait fatalement venir, où une théologie lui servit de couronnement.
L'Église et les superstitions bouddhiques.
La théologie qui servit de couronnement au bouddhisme eut pour premier fonds le panthéisme brahmanique que les seclateurs de Bouddha adoptèrent en y introduisant beaucoup de variations selon la diversité des temps et des lieux.
L'esprit de superstition s'ingénia en tout cela, et en même temps le système d'organisation religieuse se fortifia d'une façon effrayante. De grandes villes entières furent littéralement peuplées de couvents d'hommes et de femmes ; on vit pulluler ces religieux vivant d'aumônes qui allaient de maison en maison, toujours silencieux, ne demandant rien pas même par signes, mais tenant à la main le vase où Ton déposait les dons ; deçà et delà, se montraient des moines qu'on reconnaissait à leur tonsure et qui, sans cesse préoccupés de s'assurer contre l'incontinence, ne regardaient aucune femme et ne touchaient pas de la main même une petite fille ; on vulgarisa l'usage très ancien de la confession, recommandée d'ailleurs par Bouddha, non qu'il attribuât à une catégorie d'hommes le pouvoir de lier et de délier, de condamner et d'absoudre les consciences, mais parce qu'il trouvait dans l'aveu réciproque des fautes commises une excitation salutaire à l'innocence et au repentir ; l'habitude de reconnaître et d'intercéder des saints, de faire des processions, de vénérer les reliques, d'employer l'eau bénite, s'établit, et enfin on imagina de reconnaître un grand chef des prêtres, le souverain Lama, périodiquement élu en assemblée solennelle après
la mort de son prédécesseur, et représentant terrestre de Bouddha.
Ce n'est pas Bouddha qu'il faudrait rendre responsable de toutes les superstitions qui se sont abritées sous son nom ; mais il est vrai qu'elles s'expliquent par l'ascétisme qu'il préconisait, de même que l'ascétisme qu'il préconisait s'expliquait lui-même par l'ascétisme brahmanique dont Bouddha s'inspira tout^en le réformant et en étendant son application.
C'est ainsi que les hommes préparent de loin des effets auquels ils n'ont pas songé et qui sont quelquefois le contraire de ce qu'ils ont voulu.
Grandeur tout humaine du Bouddhisme.
Ce que voulait Bouddha, c'était l'universelle alliance de l'esprit d'humanité et de l'esprit de détachement.
11 disait que d'autres sages comme lui, d'autres bouddhas, Kapila par exemple, avaient été ses précurseurs; il ajoutait que d'autres seraient ses continuateurs ; et il paraît même que, parmi ses disciples, on espérait l'avènement d'un nouveau Bouddha qui, ayant pour mission d'établir pleinement le règne de la morale, s'appellerait de ce beau nom : Charité.
Moraliser et affranchir les âmes, Bouddha ne visait qu'à cela . L'imagination populaire l'entoura d'une auréole de prodiges, qui, peu à peu amplifiés et ajoutés les uns aux autres, ont leur côté instructif parce qu'ils nous font voir le mysticisme en action, tel qu'il procède dans les foules et à travers les temps.
Mais comme le sage aurait souri, ne sachant pas s'irriter, s'il lui eût été donné de voir comment le zèle d'une dévotion mal entendue traiterait sa mémoire ! Ton-
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tefois on recula devant laudace de faire de lui un dieu. C'était justice. Ni dans sa vie, ni dans son œuvre de sauveur et de régénérateur des âmes, Bouddha n'avait jamais affecté la divinité; il n'y visa pas non plus quand vint l'heure de sa mort. Prêt à goûter enfin ce parfait repos qu'il avait tant désiré et préparé, il mourut simplement, humainement, l'œil serein, la conscience réjouie par un bon témoignage et l'âme pleine d'une douce espérance, à l'âge de quatre-vingts ans.
L'histoire nous montre plusieurs princes entreprenant en commun une expédition pour se rendre possesseurs des reliques du sage, qu'ils conquirent et se partagèrent avec plus de fierté que s'il se fût agi d'un grand empire.
La pensée indienne a eu son développement poétique dans le Védisme, son développement théologique dans le Brahmanisme, son développement moral dans le Bouddhisme ; et c'est de cette pensée qu'a vécu pendant de longues séries de siècles et que vit encore aujourd'hui un quart environ de l'humanité.
Fabre. — Pensée antique. 9
Parmi les pays où le bouddhisme pénétra est la Chine. Bouddha y fut vénéré sous le nom de Fô, et le peuple rendit un culte idolàtrique à la mère de Bouddha, à la virginale Mâyâ dont on fit Tidéal de la femme.
Il est vrai que la Chine était admirablement préparée pour accueillir l'enseignement des disciples de Bouddha; mais peut-être n'avait-elle pas beaucoup à envier le sage de l'Inde. Elle a eu ses sages à elle, et de bonne heure on la trouve pourvue d'un puissant dogmatisme moral auquel se subordonnaient également les doctrines athées, panthéistes, ou spiritualistes des classes lettrées, et le naturalisme superstitieux des masses ignorantes.
Lao-Tseu, Khoung-Tseu et Meng-Tseu.
Dès le temps où Bouddha florissait dans Tlnde, la Chine possédait Lao-Tseu qui, lui aussi, voyait dans les vains désirs la source de toutes nos fautes et de tous nos maux et, tout en préconisant la vie contemplative, enseignait la charité, douce pour tous, généreuse envers les nécessiteux, miséricordieuse envers les méchants.
Mais c'est au vi® siècle avant l'ère chrétienne que parut le Socrate de la Chine, Khoung-fou-Tseu, philo-
sophe illustre qui mérita d'ôlre proclamé par ses compatriotes le plus grand instituteur du genre humain que les siècles aient jamais produit; homme vertueux dont ses contemporains admiraient la tempérance, l'équité, rhumanité et que ses disciples proclamaient exempt d'amour-propre, de préjugés, d'obstination et d'égoïsme; sage modeste qui disait : « Je ne naquis point doué de la science; je suis un homme qui a aimé les anciens et qui a fait tous ses efforts pour acquérir leurs connaissances. »
Khoung-Tseu, vulgairement connu sous son nom latinisé de Confucius, était né l'an 551, dans la principauté de Lu.
Tout jeune, il occupait une haute situation, lorsque sa mère mourut.
Après lui avoir rendu les derniers devoirs, il se retira des affaires publiques pour vivre dans le deuil et dans la méditation pendant trois années.
Sa solitude fut féconde et donna plein essor à son génie.
Quand il en sortit, Confucius parcourut le grand empire, semant partout les idées auquelles l'avaient conduit l'étude des traditions et ses réflexions personnelles. Bientôt il compta des milliers de disciples qui se firent les échos de son apostolat philosophique.
Un tel sage méritait d'occuper la plus haute place dans le gouvernement de son pays. 11 fut chargé de l'administration de la justice.
Mais voici que, dans ce poste élevé, le ministre philosophe osa peser les fautes des grands sur la même balance que les fautes des petits. Il eut en particulier lé courage de procéder à l'exécution d'un fameux criminel
à qui son nom, son opulence, son crédit semblaient garantir Timpunité.
Les personnages de la cour ne pouvaient pardonner à une telle vertu. Ils obtinrent le bannissement de Confucius.
Il erra longtemps de contrée en contrée, poursuivi par la persécution, puissant des journées sans nourriture et sans asile.
La vieillesse était venue quand lui furent rouvertes les portes de sa patrie où sa mort fit enfin taire Tenvie et consacra une gloire égale aux plus grandes.
Parmi les disciples de Confucius, Meng-Tseu, venu environ deux siècles plus tard, se plaça au premier rang, immédiatement après le maître, dont il tempéra les graves enseignements par sa fine ironie et par ses vives saillies. On l'a loué d'avoir été hardi en politique autant qu'il est possible de l'être en Chine. Il appelait « voleurs de grand chemin » ces princes dont le règne n'est qu'une suite de brigandages. « Chacun se doit au bien social, disait-il. La société est une famille de travailleurs. Les uns travaillent de la tête et ont mission de la diriger; les autres travaillent des bras et ont mission de la nourrir. »
Confucius et Meng-Tseu ne furent eux-mêmes, comme ils le déclaraient, que les continuateurs de philosophes plus anciens qu'eux et dont la trace se perdait dans la nuit des temps. Aussi une moitié de l'œuvre de Confucius consista à recueillir les précieux documents, religieux, philosophiques, politiques et moraux, qui formaient l'héritage du passé. L'autre partie de son œuvre réside dans cette haute doctrine qui le fit vénérer comme un des plus sublimes interprètes de la raison humaine.
Les livres sacrés colligés par Confucius et les livres classiques écrits ou inspirés par lui sont demeurés la Loi de la Chine.