‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 38 sur 103 · ET · texte numérisé non relu

ET

d'envie que Thomme qui est bon; et il n'y a pas de bonté réelle sans sincérité. L'homme qui, étant bon et sincère, ne cesse d'accumuler en lui les qualités, je l'appelle excellent. Celui qui à ces trésors de vertus joint encore de Téclat et de la splendeur, je l'appelle grand. Celui qui est grand et qui efface complètement les signes extérieurs de sa grandeur, je l'appelle saint. Celui qui est saint, et qui en môme temps ne peut être connu par les organes des sens, je l'appelle Esprit. »

Le Parfait n'est-il pas le grand Esprit? Le Parfait n'est-il pas Dieu lui-môme ?

L*im mortalité et le culte.

On imaginera qu'ouvrant à la pensée de si vastes perspectives, ces illustres sages ont dû parler de l'immortalité et des récompenses divines. Mais, en vérité, ils paraissent avoir construit leur morale en dehors de toutes les notions de cette sorte. Ils nous mènent au seuil de l'éternité ; et ils ne s'occupent point de nous le faire franchir.

« Celui qui meurt, dit Meng-Tseu, après avoir pratiqué dans tous ses points la règle de conduite morale qui est en nous, accomplit le juste décret du ciel. Celui qui meurt dans les liens du crime n'accomplit pas le juste décret du ciel. » Le philosophe n'ajoute rien à cela.

Toutefois, ne semble-t-il pas que Confucius songea l'immortalité du sage et à une espèce de communi^-R sans fin établie entre lui et la « Raison suprême », quand il affirme que « l'homme qui se sanctifie acquiert la faculté de contribuer au développement des êtres, s'identifie avec le ciel et la terre, s'assimile avec l'espace et le temps sans limite ? »

Fabre. — Pensée antique. iO

Si cette interprétation n'était la vraie, comprendraiton que le grand philosophe ait recommandé, comme il le fait, d'offrir des sacrifices et des oblations aux ancêtres ?

Enfin, une telle doctrine n'est-elle pas en parfait rapport avec ce que dit Confucius de cet « océan d'intelligences subtiles qui sont partout, et qui, invisibles en elles-mêmes, se manifestent dans les formes corporelles des êtres ? »

Quant au culte, il ne paraît point douteux que Confucius n'en ait réduit l'essentiel à la pratique du bien.

Comme il était très malade, un de ses amis le pria de permettre à ses disciples d'adresser pour lui leurs prières aux esprits et aux génies.

« — Cela convient-il? dit Confucius avec un air de doute.

— Cela convient, répondit respectueusement son ami, car on lit ces paroles dans le livre sacré : Adressez vos prières aux esprits. »

Le philosophe sourit et dit : « Ma prière est permanente. »

Originalité et vice du dogmatisme chinois.

C'est une bien grande chose que cette influence profonde qu'exerça Confucius et quïl exerce encore depuis plus de deux mille ans.

A l'heure où nous sommes, le vaste empire de la Chine continue à conserver, dans son organisation et dans ses lois, l'empreinte des enseignements de son Moïse, auteur d'un code moral, politique et religieux, qui semble impérissable ; et il y a là-bas plus de trois

cent millions d*âmcs qui puisent dans sa doctrine, d'ailleurs réduite et appauvrie de par Tétroitesse générale des esprits et des cœurs, la meilleure part de leurs lumières et de leurs forces.

Or, cette grande domination intellectuelle et morale, dédaignant de s'asseoir sur les bases si fortes cependant de la superstition, s'est établie sur les simples fondements de la raison.

Gonfucius disait: «Se donner l'apparence d'opérer des prodiges et d'avoir accompli des actions extraordinaires nous élevant au-dessus de la nature humaine est un moyen indigne de se gagner des sectateurs. Je ne voudrais jamais faire cela. »

Les législateurs indiens, à l'exemple de bien d'autres, s'étaient prévalus d'une révélation : ils représentèrent Manou, proclamé fils de Brahma, comme ne faisant que promulguer les lois édictées par son père, et ils imprimèrent ainsi à leurs prescriptions le sceau d'une majestueuse immutabilité. Les législateurs chinois, plus respectueux envers l'homme et envers Dieu, onl voulu que l'évidence et la bonté de leurs préceptes eu fissent la solidité et qu'ils n'eussent que leur vérité pour point d'appui.

Mais il faut bien reconnaître que cette vérité n*est pas pure; que l'erreur s'y est mêlée, et que le préjugé et la coutume entrent pour une large part dans la perpétuité et l'universalité de cette vénération dont la Chine environne tout ce qui est dit dans ses livres sacrés et dans ses livres classiques.

Le capital du mélange d'erreurs qui gâte le dogmatisme des sages et les opinions du peuple tient, ici, comme

dans rinde, comme dans la Perse, comme dans TEgypte, à Tobscurcissement, ou plutôt à Tabsence du sens de la liberté.

La consécration de Tabsolutisme et la foi au bon tyran.

Lorsque Confucius vécut, le règne de l'absolutisme était depuis longtemps établi dans la Chine. On y pensait que cette idolâtrie familiale, qui courbe le Chinois aux pieds de Tancôtre considéré comme un dieu, doit s'étendre au Fils du ciel, c'est-à-dire au Souverain, « père et mère de ses sujets ». Pas plus que dans la famille, respectée par dessus tout, il ne faut pas de trouble dans Tempire, la famille des familles. Chacun est tenu de se donner tout entier à Taccomplissement de ses devoirs ; et si les chefs manquent aux leurs, ce n'est pas un motif pour qu'on s'autorise à des rébellions sacrilèges. L'esprit de révolte perd tout. L'esprit de soumission est le salut.

Confucius consolida ce qui était, au lieu de songer à le transformer.

Il conseille le despote ; mais il consacre l'autorité despotique. Or, qu'arrive-t-il 1 Les monarques profitent de cette consécration, et puis, forts de leur privilège et de leur pouvoir, ilsn'ontgardede suivre les conseils du sage.

Donner de bons avis n'est pas assez là oii il y a à effectuer de bonnes réformes. Confucius ne songea pas même aux bonnes réformes et s'en tint aux bons avis.

Mais où sont-ils les souverains qui, au [milieu de ce vertige d'orgueil que donne la suprême puissance, auront des oreilles pour écouter les leçons de la philosophie ? Ils sont très rares, et cela se comprend. Il y a ici une épreuve trop forte. 11 est absurde de dire à

un homme : « Ne soyez pas ivre », quand on a commencé par le gorger de vin.

Admirons cependant ce qu'il y avait de bon et de généreux dans les préceptes de Confucius :

« Orois, dit-il en diverses manières, vouez- vous au bien de tous et perfectionnez-vous, si vous avez à cœur, comme vous le devez, de tout perfectionner autour devons.

» Pour que le monde jouisse de la paix et de la bonne harmonie, il faut que vous gouverniez bien voire royaume; pour que vous gouverniez bien votre royaume il faut que vous vous attachiez auparavant à mettre le bon ordre dans vos familles ; pour bien diriger vos familles, il faut auparavant vous corriger vous-mêmes; pour vous corriger vous-même, il faut remplir vos âmes de probité et de droiture; pour rectifier vos âmes, il faut rendre vos intentions pures et sincères; et, comme condition de tout cela, il faut accroître le plus possible vos connaissances morales en approfondissant les principes rationnels de la conduite humaine.

» 11 est dit dans les livres sacrés : « Ce que le ciel voit et entend, punit et récompense, est ce que le peuple voit et entend, punit et récompense ; car il existe une communication intime entre le ciel et le peuple. »

» Vous qui êtes appelés au gouvernement, soyez doux, attentifs et réservés.

» 11 y a une voie sûre pour fortifier Tempire, c'est de captiver le cœur du peuple, de lui donner ce dont il a besoin, et de ne pas lui imposer ce qu'il déteste.

» Le peuple se soumet à Thumanité, comme Teau coule en bas, comme les bêtes féroces se retirent dans les lieux déserts.

» En dirigeant la nation, comportez-vous avec le même respect que si vous offriez le grand sacrifice ; et ce que vous ne désirez pas qui vous soit fait à vous-même, ne le faites pas à vos sujets.

» Pour tout mieux voir et mieux faire, entourez-vous de ces hommes d'une vertu accomplie, qui, par la rectitude qu'ils impriment à leurs actions, rendent tout ce qui les approche juste et droit, hommes d'élite à qui il appartient de donner à la raison céleste, vivante en nous, tous les développements qu'elle comporte, et qu'on nommerait justement le peuple du ciel.

» Loin de vous l'humeur agressive. Ayez la guerre et les conquérants en horreur. Que si on vous attaque, défendez-vous jusqu'à la mort. Mais, libérés et vainqueurs, songez aux larmes et au sang répandu. Ne permettez pas que le peuple accueille les généraux victorieux avec de folles acclamations de joie. Il faut mêler aux honneurs qu'on leur rend la pompe lugubre des funérailles. Que des pleurs et des gémissements de deuil accompagnent les éloges dont on gratifie les triomphateurs, et que les monuments de leurs victoires homicides soient environnés de tombeaux !

» rois, que ne comprenez -vous tout le bien que vous pouvez accomplir ! Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait point plus d'une génération pour faire régner partout la vertu d'humanité, a

Il est visible que la grande âme de Confucius s'était laissé gagner, elle aussi, par ce rêve du bon tyran qui en a égaré tant d'autres. C'est en effet un préjugé vulgaire chez les philosophes de la Chine, et enraciné dans cette contrée encore plus qu'ailleurs, qu'un peuple est un troupeau aux mains d'un petit nombre de conduc-

teurs prédestinés par leur naissance ou par leur instruction à penser et vouloir pour la masse.

Dangereuse erreur. On imagine que la valeur de

l'Etat ne dépend pas de la valeur des individus qui le composent, ou Ton ne voit pas que les individus valent, non par ce qu'ils font de force et mécaniquement, mais par ce qu'ils font de plein gré et librement. On institue donc des systèmes d'autorité où le droit est sacrifié à un mesquin idéal de prospérité et d'ordre par contrainte ; et, de cette façon, on aboutit quelquefois à une espèce de perfection et aune espèce de grandeur. Mais cette perfection est toute artificielle et cette grandeur toujours petite.

Page 1