‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 40 sur 103 · LE MANDARINAT · texte numérisé non relu

LE MANDARINAT

Tout édifice de tyrannie a un grand corps pour point d'appui, ici une noblesse, là un clergé, ailleurs une milice. En Chine, ce point d'appui est la corporation des savants dits les lettrés. Confucius trouva cela établi; et il l'approuva, il le justifia, il le consacra à jamais.

Les Chinois ont honoré la science, et cela les honore eux-mêmes ; mais ils l'ont mise au-dessus de tout, môme de la liberté, et c'est ce qui fait que, depuis des siècles, ils s'éternisent dans la médiocrité.

Que l'esprit des peuples de la race jaune, un peu aplatis de l'intelligence comme du visage, soit pour beaucoup dans cette civilisation toute figée et immobilisée, c'est incontestable. Mais l'influence de la doctrine et des institutions n'en demeure pas moins immense. Ce sont là des causes qui s'entreproduisent et s'entr'aident pour aboutir au même efi'et.

Ce que les prêtres ont été dans l'Inde et en Egyple, les savants l'ont été et le sont en Chine. L'aristocratie n'est plus ici une affaire de naissance, c'est une affaire de concours. Le savant heureux dans ses examens, le savant patenté et reçu au rang des doctes, est, par là

même, en voie de s'élever aux plus hauts emplois. Il s'agit moins de posséder les capacités voulues que d'avoir obtenu les grades requis.

La science étant ce qui est matériellement le plus utile, puisqu'elle attire faveurs, distinctions, autorité, honneurs, les savants sont peu à peu formés à en aimer les utilités plutôt que les beautés. Par suite, les sommets oîi la spéculation se satisfait d'elle-même ne les attirent guère ; ils préfèrent généralement s'en tenir îi ce terre à terre oîi la science coudoie l'industrie mais est visiblement fructueuse, si bien, par exemple, qu'il y aura, dans une ville comme Pékin, une foule d'excellents calculateurs et pas un grand mathématicien.

Une autre cause qui fait que le savoir s'abaisse et se découronne, c'est le régime des examens perpétuels. Ce régime est favorable à la médiocrité, qui recherche les ornières toutes tracées et est heureuse de s'atteler à une besogne bien fixée et bien délimitée ; mais ne doit-il pas être funeste à l'originalité, qui aime à se frayer ses voies et à ne relever que de cette spontanéité oix réside sa force?

Les mêmes influences qui font naître, chez les Chinois^ d'une glorification mal entendue de la science, une espèce d'infériorité de la science, amènent celle-ci à s'assujettir au goût dominant en même temps qu'elle vise à tout s'assujettir. En effet, du moment où la science mène à tout et où nul n'est savant s'il n'a été authentiquement gradué, chacun est sollicité à se livrer surtout aux études qui, constituant la plus importante matière des programmes, font avancer dansla carrière des doctes.

Or il est général que les études privilégiées soient les éludes d^érudition. Cela doit être là où la médiocrité fait la loi. Patience et mémoire se sont-elles pas choses plus communes qu'invention et génie ?

Ainsi, il y a en Chine une foule de comités littéraires institués par ordre de Tempereur pour annoter et commenter d'anciens ouvrages, et on cite tel mot sur lequel il a été rédigé des milliers de gros livres. Sous prétexte d'exactitude dans les renseignements et d'impartialité scientifique, on se croit tenu de ne traiter aucune matière sans exposer et analyser toutes les opinions, anciennes et nouvelles, justes et fausses, qui s'y rapportent. De la sorte chaque ouvrage tend à se convertir en une encyclopédie, et c'est chose ordinaire que les lettrés, renonçant à l'aiguillon de la gloire personnelle, se réunissent par centaines pour faire un livre.

Il est fatal que celte uniformité d'impulsion, cette vulgarité de conception, cette lourdeur d'exécution dans les travaux des savants fassent déprécier, au profit des œuvres oîi l'esprit étale ses connaissances, les œuvres qui sont l'esprit môme. De là vient qu'en Chine, à moins qu'ils ne soient didactiques et sentencieux, les poètes, les romanciers, les auteurs dramatiques sont rejetés au dernier échelon de la hiérarchie des lettrés. Aux productions où la fantaisie se joue sans entraves et où l'inspiration éclate, on préfère les ouvrages faits sur commande officielle, patiemment et laborieusement. Le libre esprit de l'art ne souffle point ou est vite étouffé dans cette atmosphère de science indigeste. Tout est aligné, nivelé, régularisé. Pas de

critique indépendante ; mais des tribunaux pédantesques, qui décident du mérite intellectuel et Tévaluentà son juste prix.

Page 1