LE POSITIVISME CHINOIS
Savants et lettrés étant à la tête de tout, il est naturel qu'ils règlent tout à leur image.
Il ne faut donc pas s'étonner si Ton retrouve dans l'organisation politique et sociale des Chinois ce défaut d'originalité et de hardiesse, ce mélange de sérieux et de platitude, ce caractère de monotonie et d'uniformité, qui caractérisent la science et la littérature chinoise.
Le scrupuleux esprit de méthode qui est une des qualités du savant est introduit partout ; la moindre affaire nécessite une infinité de procédures ; rien ne se fait sans une énorme complication de cérémonies ; l'étiquette est l'objet d'une vaste science ; la gravité prétentieuse est considérée comme une vertu ; la gêne comprime tout libre essor ; enfin, la vie n'est qu'une représentation continuelle.
En môme temps, chacun est étiqueté, classé, numéroté. Sans doute, la naissance ne décide pas de votre spécialité, et, chose rare ailleurs, le fils d'un ministre devra, s'il est ignorant, aller dans une boutique ou dans un atelier, à moins qu'il ne préfère diriger la charrue ; mais on demeure toujours tenu de se faire une spécialité et de s'enfermer dans la spécialité qu'on s'est faite. Le cultivateur entend seulement le labour, le soldat la guerre, l'artisan son métier, le marchand son commerce. Quant aux femmes, enfermées à la
maison, elles se font un petit pied cl n'apprennent pas même à lire.
Il suit de là qu'il n'y a point chez les individus cet assemblage de capacités diverses, et entre les différentes classes cette espèce de pénétration réciproque, cette circulation d'une vie commune, qui préviennent la routine et favorisent le progrès.
Non seulement Tesprit de méthode se mêle à tout ; mais encore tout revêt le caractère positif de la science. On a à cœur de s'en tenir au substantiel, au sensé, au solide. L'utile prime le beau.
L'architecture commode est trouvée la meilleure.
On n'aurait garde d'exiger seulement de la musique qu'elle flatte l'oreille et enchante l'âme; on lui demande de faire penser, au moyen de combinaisons de sons qui nécessitent de grands calculs, et quand on dit qu'un air est très beau on veut surtout signifier que tout s'y enchaîne de façon à comporter des démonstrations exactes.
Pas de milieu : ou une musique criarde et vide, ou une musique savante et ennuyeuse.
Les créations poétiques sont mésestimées, vu que ce qui est fictif n'est pas positif. Le beau monde comme le bas peuple serait enclin à se divertir aux représentations théâtrales ; mais, morigéné par les pédants, il affecte pour elles un mépris de commande.
L'éloquence est frappée d'interdit, à moins qu'on ne prostitue un tel nom à ces pièces académiques où les lettrés s'ingénient à délayer des riens prétentieux dans des flots de paroles bien sonnantes. Ni tribune, ni barreau. Les procès se discutent méthodiquement, grave-
ment, copieusement, et il y a des censeurs de l'empire qui rédigent, avec une application grande, d'amples remontrances où la louange et la critique, mûrement pondérées, se font Tune à Tautre un sage équilibre.
Toute inspiration passionnée, tout mouvement vif, tout élan spontané étant ainsi proscrits, les allures forcées engendrent peu à peu Thypocrisio, avec ses fruits naturels : le mensonge des manières doucereuses, l'équivoque des mots à double entente, tous les faux semblants de la servilité perfide.
Voyez ce mandarin chamarré qui noblement sourit et fait des grâces. Il ne livrera jamais sa pensée; il n'a souci que de tromper. C'est un maître dissimulateur.
Ne cherchez pas l'homme sous cette robe de brocatelle multicolore ; l'homme a disparu, il ne reste que le fonctionnaire. Il aurait pu y avoir ici quelqu'un; il n'y a que quelque chose. Cet être à face humaine, c'est un rouage de la vaste machine gouvernementale.
Vous vous étonnez qu'on puisse être à ce point sans initiative et sans originalité? Mais, n^y a-t-il pas la routine et le règlement qui dispensent de penser et de vouloir d'une façon personnelle?
Songez qu'en ces lieux règne une collection de savants qui se sont décerné le prix de la capacité universelle, se sont fait constituer grands fonctionnaires, et ont tout ordonné, tout réglé une fois pour toutes.
Le même train se continue à perpétuité, grâce à deux puissants ressorts, la hiérarchie enseignante et la hiérarchie administrative, qui coulent chaque intelligence dans le moule consacré et font de chaque individualité un parfait instrument.
Et mainlenant, dirons-nous aux adeptes de Técole positive qui ont partagé Terreur généreuse d'Auguste Comte sur l'organisation d'un pouvoir spirituel et temporel des savants, maintenant, contemplez les beaux effets du positivisme chinois; voilà h quoi on aboutit, même avec un Confucius pour initiateur, lorsque, au mépris du droit et de la liberté, on charge les capacités intellectuelles de l'entière direction sociale : une grande machine, très régulière, qui dure sans grands changements, qui n'a pas besoin d'être remontée, mais qui demeure une grande machine. Ne préférez-vous pas l'être vivant qui grandit et progresse?