LES MÉGARIENS
Les vrais continuateurs de Zenon furent ces philosophes qu'on a appelés les Mégariens : Euclide de Mégare, auditeur mais mauvais disciple de Socratc dont il ne retint que les subtilités; Eubulide de Milet; Alexinus d'Elis, et enfin Stilpon, l'apôtre de l'impassibilité, dont l'enseignement moral, joint à une grande vertu, releva un peu cette secte d'ergoteurs.
A l'exemple de Zenon, les philosophes de Mégare
abusaient de la preuve par Tabsurde et, selon la remarque de Diogène de Laërce , attaquaient les raisonnements par leurs conclusions^ non par leurs principes.
Ils avaient à leur service des syllogismes dans le goût de celui-ci : « Epiménide dit que les Cretois sont menteurs ; or Epiménide est Cretois ; donc Epiménide est menteur. Mais si Epiménide est menteur, il a menti en disant que les Cretois sont menteurs ; donc... » On voit que cela peut se continuer indéfiniment.
Gn a dit que cette syllogistique quintessenciée aiguisait Tesprit. C'est possible ; mais elle Taiguisait en le rapetissant; elle Taiguisait aux dépens du bon sens, de la vérité, de la conscience, ^.'histoire doit flétrir de telles arguties comme des rejetons plus ou moins pro- ?hains de cet arbre empoisonné qu'on appelle la sophistique grecque.
il.* * . * '
L'exploitation de la philosophie.
L'éveil de Tactivité philosophique parmi les Grecs '^vait suscité, à côté de cette phalange de vrais philosophes qui étudiaient pour connaître et enseignaient J)our instruire, toute une nuée de faux philosophes qui étudiaient pour paraître savoir et enseignaient pour flatter et s'enrichir
Le mot de sophiste^ qui désignait d'abord tous ceux cjui professaient la sagesse, servit peu à peu à designer plus particulièrement les spéculateurs qui, substituant le métier à la vocation, firent de la philosophie une isnarchandise dont la cupidité trafique, un marchepied où l'ambition s'appuie, bref une source de revenus et cl^honneurs.
On les voyait aller par les villes du monde grec, attirant autour d'eux les jeunes gens les plus riches et Lattant monnaie avec la vérité ou Terreur, selon qu'il 7 avait profit à soutenir l'une ou l'autre.
Leur but n'était pas de dire faux ; il n'était pas non plus de dire vrai; il était de bien dire et d'être goûtés.
Adorateurs et prédicateurs du succès, ils enseignaient et ils possédaient lart de paraître sans être : on les suivait avec d'autant plus de satisfaction qu'ils se piquaient de déniaiser les esprits, s'entendaient merveilleusement à accommoder leurs doctrines à toutes les mauvaises passions et formaient surtout Thomme comme il faut, peu embarrassé de scrupules, pourvu de tous les beaux dehors et fait pour réussir.
D'ailleurs, relevant leurs leçons d'une apparence de profondeur, ils avaient des trésors de subtilités et aussi certain fond de brillantes maximes qu'ils savaient faire valoir à propos.
On doit même reconnaître qu'en frondant les préjugés, en opposant la nature à la loi, en ébranlant les traditions au nom de la raison, ils favorisèrent le progrès de la libre recherche..
Les principaux sophistes et leurs thèses.
Les sophistes mirent aux prises, d'une part, le panthéisme des Eléates et Tatomisme de Démocrite; d'autre part, la physique des Ioniens et le symbolisme mathématique des Pythagoriciens.
Quant à eux, ils doutaient de tout ou plutôt étaient indifférents sur tout ; et, par cela même, substituant le point de vue de l'opinion au point de vue de la science, le point de vue de l'utile au point de vue du vrai, ils étaient prêts à tout défendre comme à tout combattre, et ils se faisaient forts de tout prouver. Ainsi, d'un fond d'indifférence et de scepticisme naissait le dogmatisme le plus impudent.
C'était Gorgias, l'homme aux discours d'éclat, retournant contre ses maîtres de l'école éléatique les argu-
ments subtils dont ils avaient le privilège ; entreprenant de démontrer que « l'être n'est pas », que, « s'il était, on ne pourrait jamais le connaître », et que, « le connût-on, on ne pourrait jamais le faire connaître » ; substituant ainsi à la recherche du vrai la mise en œuvre du vraisemblable ; assignant pour but à Téloquence de rendre victorieuses les doctrines où notre égoïsme trouve son compte, et débitant à Toccasion les idées les plus morales, avec Tarrière-pensée immorale d'en exploiter le débit.
C'était Protagoras, le même qui fut chassé d'Athènes et dont les écrits furent brûlés, se prévalant des théories de l'école atomistique pour voir dans la réalité un simple rapport variable et illusoire ; estimant qu'il n'y a point à s'enquérir ni s'il y a des dieux, ni qui ils sont, vu que le sujet est trop obscur et notre vie trop courte; soutenant, comme devaient le faire plus tard, avec des nuances bien différentes, Hamilton, Hegel, et d'autres encore, que « tout est relatif » et que « l'homme est la mesure de toutes choses » ; concluant que, sur tout objet, les contradictoires peuvent être affirmés, de sorte qu'il y a moyen de tout réfuter et de tout démontrer, enfin, capable de parler éloquemment de la vertu, mais non moins habile à dépenser beaucoup d'esprit pour donner aux mauvaises causes l'apparence des meilleures.
C'était enfin Prodicus, Polus, Hippias, Critias, Thrasimaque, Diagoras, Eulhydème, tous ingénieux à nier et à affirmer, exercés à toutes les évolutions, souples et glissants, insaisissables et captieux, séduisant les esprits par les moyens les plus appropriés, et, quand il le fallait, ornant d'un beau langage la vérité et la
moralité. C'est de Prodicus, celte ingénieuse fiction qui, dans la personne d'Hercule, représente l'homme placé, au début de la vie, entre la Volupté et la Vertu qui le sollicitent. Tune lui promettant milles délices que suit la honte, Tautre lui annonçant milles peines que suit la gloire et qui finalement se convertissent en félicité.
La sophistique.
Il ne faudrait point enfermer dans le cinquième siècle et dans la Grèce le développement de la sophistique. La sophistique est malheureusement et de tous les temps et de tous les pays. Elle fleurit surtout aux époques de décadence, alors qu'un absolutisme cynique ou un libéralisme hypocrite jettent la défaveur sur les francs amis de la liberté et de la vérité, et ouvrent une large carrière aux habiles qui spéculent sur l'équivoque et le mensonge.
Sophistes de fait, sinon toujours d'intention, sont tous ces écrivains, tous ces orateurs qui n'ont à cœur que de plaire aux puissants d'en haut ou d'en bas, aux princes ou aux foules, et règlent leurs idées sur ce qui agrée, non sur ce qui est ;
Sophistes ces beaux diseurs qui, préférant le parler brillant au parler juste, se proposent, selon l'aveu d'Isocrate, de « faire paraître grand ce qui est petit et petit ce qui est grand » par le mirage des mots et avec l'ai de des d ivers ingrédients d'une rhétorique artificieuse ; '
Sophistes ces historiens, ces publicistes qui s'appliquent à donner aux faits de fausses couleurs, omettent, atténuent, exagèrent les témoignages, remplacent l'un par l'autre l'accidentel et l'essentiel, le particulier et le général, pour établir leurs thèses préconçues ;
IF