LA POLITIQUE D'ARISTOTE
En politique, Aristote se défend de sacrifier Tin-
dividu à l'Etat, comme l'avait fait son maître ; il proscrit toutes les formes du communisme et veut que la liberté de chacun soit assurée ; il distingue la justice commutative égalisant droits et devoirs entre citoyens, et la justice distributive proportionnant les charges aux moyens et les bienfaits aux mérites ; enfin, à Taristocratie et à la monarchie il préfère la démocratie, parce qu'elle offre plus de garanties de bon sens et d'équité. Mais quelle marque de la tyrannie de l'opinion que de voir cet éminent génie se faire Tavocat de l'esclavage ! Selon Aristote, de même que la famille implique l'assujettissement de la femme au mari et de Tenfant au père, l'Etat implique Tassujettissement de l'esclave au maître.
L es loisirs des citoyens, vivant de la vie intellectuelle, artistique et politique, sont assurés par cette classe de gens qui travaillent des mains et servent. Observons du moins qu'Aristote restreint Tesclavage aux individus assez mal nés pour être machines en tout. Le maître qui commande à l'esclave est Tespritqui commande à la matière.
Aux yeux d'Aristote, comme aux yeux de Platon, la vie pratique est bien au-dessous de la vie contemplative. Pourtant ne semble-t-il pas que l'activité morale est supérieure à Tactivité intellectuelle ? Au-dessus des pensées ne faut-il pas mettre les œuvres ?
Oui, quoi qu'en aient dit ces grandes intelligences de l'antiquité, Famour prime la science, la bonté prime le génie, et, s'il est beau de pénétrer les grandes vérités, il est infiniment plus beau de se sacrifier pour Taccomplissement d'un grand devoir.
Âristote étant le premier des philosophes politiques^ il sied de donner ici une esquisse de sa doctrine sur les bases de l'Etat et les conditions de son excellence.
Aristote part de cette vérité, que l'homme, comme le prouvent ses instincts, ses aptitudes, ses besoins, est essentiellement fait pour la société.
Le principe moteur de la société est la philanthropie, la forme la plus large de Tamité. L'amitié appelle et engendre l'amitié. Elle n'est pas purement sentimentale; elle est surtout agissante. C'est la mère des vertueux efforts et des joyeux désintéressements.
La fin de la société est d'assurer le bonheur commun par l'organisation du règne de la justice. La justice consiste à respecter le bien d'autrui et à rendre à chacun
son dû. Il ne faut pas qu'elle s'assujettisse à une mesure stricte et inflexible comme une rigide règle de fer; il faut que, s'assouplissant comme une règle de plomb malléable, elle s'ajuste à toutes les exigences de Téquité.
L'organisme de la justice est l'Etat. L'Etat, association d'hommes libres et égaux, se distingue de la famille où sont réunis des êtres inégaux, les uns tuteurs, les autres en tutelle.
Dans l'État, chacun doit participer à l'autorité et à l'obéissance publique, commander et obéir tour à tour.
L'autorité est une en soi; mais l'exercice de l'autorité se divise en fonctions distinctes. Il y a en effet à faire la loi, à exécuter la loi, à juger d'après la loi. D'oîi la distinction du pouvoir législatif, du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire.
Il existe entre tous les citoyens une égalité commune qui fonde leurs droits communs, et des inégalités individuelles qui justifient la diversité de leurs attributions. Le mal est que chacun tend à s'exagérer ses droits. Les uns, supérieurs en un point, en richesses par exemple, se croient supérieurs en tout. Les autres, égaux en un point, en liberté par exemple, se croient égaux en tout.
C'est aux lois fondées sur la raison qu'appartient la souveraineté. Faire un roi souverain, c'est constituer souverains l'homme et la hôte; car l'égoïsme, la sensualité, les convoitises corrompent les individus, môme les meilleurs, quand ils sont au pouvoir. Tout au contraire du roi, la loi est « l'intelligence sans la passion, l'homme moins la bête ».
Il n'est aucune supériorité de fortune ou de mérite
qui puisse autoriser tels ou tels à réclamer le monopole de la puissance. Toute magistrature relève derélection. Le droit d'élire les magistrats, de même que le droit de délibérer et de juger, appartient au peuple. Le peuple, formant une grande réunion d'hommes, est bien moins accessible à la corruption que ne le seraient quelques individus. C'est ainsi que Teau est d'autant plus incorruptible qu'elle est en plus grande abondance.
La majorité du peuple, dont chaque membre pris à part n'est pas un homme remarquable, est dans sa masse au-dessus des hommes supérieurs, « comme un repas à frais communs est plus splendide que le repas dont un seul fait la dépense ».
Le magistrat, institué par les suffrages publics, doit ôtre la justice vivante. Ses fonctions consistent à être le gardien et le serviteur de la loi, et à s'inspirer de son esprit pour décider, dans les cas sur lesquels elle se tait par suite de l'impossibilité qu'il y a à ce que les règlements généraux précisent tous les détails.
Tant que la loi gouverne, les démagogues sont sans force, et les citoyens les plus respectés ont la direction des affaires. Les démagogues ne prévalent que là oîi la loi a perdu la souveraineté. Le peuple alors est un vrai monarque; et, pour agir en monarque, il se fait despote et met ses flatteurs en honneur. Ceux-ci exaltent les droits du peuple et lui rapportent toutes les affaires. Leur puissance ne peut qu'y gagner. Ne disposent-ils pas souverainement de lui, grâce à la confiance qu'ils ont su lui surprendre? Le peuple, fier de ce qu'on en appelle toujours à lui, accueille volontiers les requêtes qu'on lui fait contre les magistrats, et tous les pouvoirs légaux sont anéantis. Désormais la loi a cessé de
régner; tout se fait à coaps ir i^rr^:* p-:-p-jliire^ : U démocratie n'existe plus : i"iit.ïrrilr tri >aa{Hi-? : un tjrran peut venir.
Ainsi s'organise, ainsi §^ p^rî I^ r^pablique démocratique.
C'est à ce système de goavr-nii?mrnt qa'Arblote donne visiblement la préfén.-no?. Toatrfois le précepteur d'Alexandre, préoccupa r^ns dout»^ de son ^lêve. qui. selon le mot d'Arrien. donna •fr? ac:î>as pour ré^Ie à la justice plutôt que de prendra la ju^lic^ pour r^le de ses actions, se décide â fainr une exc-^-ption en faveur des hommes d'un génie îrsn^-recdant. A l'entendre, quand ils apparaissent, on le-^r doit la part du lion, et au lieu de les frapper d'or-r^ci^nrie il n'y a qu'à subir leur suprématie.
Dangereuse réserve. Oueî* sont donc les usurpateurs qui ne se réclament pas de leur excellence? Tout chef qui s'arroge la dictature ^'attribue la .supériorité du génie, de même que tout peuple qui [/^^ursuit une conquête s'attribue la supériorité de la race-
Au surplus, tel peuple, telle conslîlulioii. II faiitlenîr compte des circonstances et dé;iager du possible ce qui est le meilleur. L'expérience nous offre différentes espèces de goihememerit qu'on peut ramener à trois types, la monarchie, CarUtocratie. la dhnocralie.
Le gouvernement est une monarchie, une aristocratie ou une démocratie, selon que la primauté appartient à un seul, à une élite, ou à tous les citoyens.
Si le monarque, si la classe dirigeante, si le peuple gouvernent dans l'intérêt général, la conslitulion est pure. Si au contraire il arrive que le monarque ne voit
que son intérêt propre, que la minorité qui a les affaires ne consulte que ses convoitises particulières, que la majorité du peuple ne vise qu'à satisfaire certaines factions, le gouvernement se trouve dévié de la droite ligne; la monarchie dégénère en tyrannie ; Taristocratie dégénère en oligarchie; la démocratie dégénère en démagogie. Or, le droit étant la règle de Fassociation politique, Toppression est toujours coupable, même quand c'est la majorité qui Texerce.
Oîi est l'oppression se prépare le désordre. Le despotisme et Tanarchie sont deux maux qui s'engendrent l'un l'autre. Tout gouvernement y est exposé. Pour les éviter, il faut que le gouvernement, quelle que soit sa forme, demeure très modéré et s'applique à assurer l'ordre dans la liberté.
D'une part, l'autorité doit se restreindre en de justes bornes ; car moins elle a d'étendue, plus elle a de durée. D'autre part, toute loi établie doit être scrupuleusement obéie ; car de même que les dépenses peu à peu répétées finissent par déranger les fortunes, les illégalités peu à peu tolérées finissent par bouleverser l'Etat.
L'une des conditions les plus importantes pour que les Etats atteignent ce parfait équilibre et maintiennent dans le gouvernement cette modération qui est si nécessaire en toutes choses, c'est la médiocrité générale des fortunes.
Là oîi sont en présence la grande richesse et la grande pauvreté, l'une ne vise qu'à opprimer l'autre. Nulle fraternité sociale : ici animosité envieuse ; là vanité méprisante.
L'extrême pauvreté empêche l'homme de savoir
commander, et elle ne lui apprend qu'à obéir en esclave. L'extrême opulence empêche Thomme de se soumettre à une autorité quelconque et ne lui enseigne qu*à commander en despote. Tous étant despotes ou esclaves, il n'y a plus de citoyens libres.
Ajoutez que les hommes de condition moyenne ont moins de convoitises que les indigents et en inspirent moins que les riches. Ajoutez encore qu'ils sont essentiellement ennemis des insurrections, n'ayant rien à gagner aux mouvements révolutionnaires.
Aussi quels sont les États les mieux administrés ? Ce sont ceux où la classe moyenne est plus nombreuse et plus puissante que les deux autres réunies, ou du moins que chacune d'elles prise séparément. En se rangeant de Tun ou de l'autre côté, elle rétablit l'équilibre et empêche qu'aucune prépondérance excessive ne se forme.
Ainsi il est de bonne politique de faire que la propriété se divise, que les immenses fortunes diminuent et que les fortunes moyennes se multiplient, enfin qu'il y ait le plus de citoyens possible arrivant à une honnête aisance.
Il y a, entre autres, deux moyens d'amasser de grosses fortunes, c'est le commerce et le prêta intérêt.
Aristote, comme la plupart des politiques de l'antiquité, est hostile au commerce. Quant au prêt à intérêt, ce ressort du commerce, Aristote le juge contre nature, vu que l'argent n'est pas fait pour faire de l'argent, mais pour faciliter les échanges.
Montesquieu au contraire exaltera le commerce, agent de la richesse, du progrès, de la communication et de la pacification des peuples. Il constatera que l'abolition
de rintérêt de Targeat aurait deux conséquences également funestes, la stagnation des affaipes et l'usure.
Mais, puisque Tordre social est d'autant nmtletirquU y a moins de disproportion dans la distribution des. richesses, pourquoi n'égaliserait-on pas toutes les fortunes en rendant tout commun?
Le communisme a une apparence de philanthropie qui séduit. On est charmé par la merveilleuse réciprocité de bienveillance que le communisme semble devoir inspirer à tous les citoyens, surtout quand on entend dire que tous les vices des sociétés actuelles, vols, dilapidations, procès nés des contrats, révoltante inégalité des conditions, abjection des misérables, vils empressements auprès des gens riches, viennent de ce que la propriété n'est pas collective.
C'est oublier que toutes ces choses tiennent non point à la possession individuelle des biens, mais à la perversité des hommes.
Au fond le communisme est contre nature. Il ramènerait l'État à une unité absolue qui offrirait les pires inconvénients, et il constituerait pour tous la plus intolérable, la plus corruptrice des servitudes.
La propriété et la famille sont les deux assises de l'Etat. Le devoir de l'Etat est de les réglementer ; mais les abolir serait un attentat d'où procéderait sa ruine.
On doit s'en tenir au régime qui favorise le mieux la communauté sans détruire la liberté ; fortifier les lois par les mœurs ; former les 'mœurs par l'éducation publique ; et régler l'éducation publique d'après les préceptes de la philosophie.
L'idéal c'est de susciter des élites et de les élever
progressivement à une perfection plus haute, en affinant la race et les individus. Pour atteindre cet idéal, Aristote, gagné par Tesprit de son milieu, dérogera à ses . tendances libérales. Il acceptera que TÉtat, non content d'être le grand éducateur qui forme les muscles et les âmes, règle les unions des époux, limite les naissances, condamne à périr les enfants contrefaits, exclue de la condition de citoyens les agriculteurs, les commerçants, les ouvriers, bref tous ceux qui, obligés de travailler pour vivre, liés par des lâches utilitaires, ne jouissent pas des loisirs intellectuels faisant Thomme libre, dont le temps est donné aux affaires publiques.
LES ŒUVRES D'ARISTOÏE
Aristote a laissé des traités aussi divers que nombreux où les idées sont moulées dans un style concis et cîn formules définitives. « Un livre est bon, disait-il, si l'auteur dit tout ce qu'il faut, s'il ne dit que ce qu'il faut, s'il le dit comme il faut. »
On remarque :
Parmi ses ouvrages de logique^lcs Analj/lir^ues, où il expose les lois du raisonnement et inaugure la science des méthodes;
Parmi ses ouvrages d'esthétique, la Poétique, où il détermine magistralement les règles de la tragédie, et où il explique comment Tart imite la nature sans la copier, produit des œuvres pareilles à des organismes, fait apparaître à travers les figures individuelles les types généraux, à travers les faits changeants les lois immuables, emploie le double ressort de la terreur et de la pitié et libère les âmes par des émotions apai-
santés ; puis la Rhétorique^ où il dislingue avec profondeur les divers genres de discours ; révèle les sources des idées et des émotions que Torateur met en œuvre ; explique comment Téloquence doit s'approprier aux conditions d'âge, de tempérament, de mœurs, démêlées par sa savante psychologie ; mais omet d'enseigner, avec Platon, que la parole doit être le calque vivant de la pensée, et la pensée le calque exact de la vérité, si bien que, derrière Torateur, on sente Thomme et, en Thomme, la vertu;
Parmi ses ouvrages de philosophie naturelle, Y Histoire des AnimaiiXj la Météorologie et la Physique^ où sont en germe les plus belles découvertes de la science;
Parmi ses ouvrages de psychologie, le Traité de F âme, où il ramène à un même principe la vie et la pensée;
Parmi ses ouvrages de morale, le livre connu sous le nom de Morale à Nicomaquey où il recherche les conditions du souverain bien, non indépendant de la fortune, mais avant tout fondé sur la vertu ;
Parmi ses ouvrages de sociologie, la Politique^ où il applique aux institutions sociales son incomparable puissance d'analyse.
La Métaphysique^ science du surnaturel, c'est-à-dire des vérités et des réalités absolues que les phénomènes de la nature supposent, est un chef-d'œuvre qui complète et domine tous ces chefs-d'œuvre. Elle est formée d'un assemblage d'études sur les principes, qui nous révèle le premier des métaphysiciens dans le même homme auquel revient l'honneur d'avoir créé l'histoire naturelle, la biologie, la sociologie et l'esthétique.
On a souvent proclamé Aristote le prince des philosophes, le précepteur de l'intelligence humaine ; et on sait que le moyen âge l'en voulut faire le tyran.