L'EPICURISME ET LE STOÏCISME
But commun des Épicuriens* et des Stoïciens.
Aristote et Platon avaient visé à faire de la science (les principes Tàme de toutes les îiutres sciences ; mais, opposés et exclusifs au point de vue de la méthode, ils s'étaient contredits dans quelques-unes de leurs spéculations les plus hautes, et, à la vue de ces défaillances du génie, un lâche découragement gagna les écoles grecques. On oublia que, pour entrevoir la vérité dans sa plénitude, il faut pénétrer jusqu'au plus intime de la pensée et de Têtre, et Ton enferma la philosophie dans le cercle de la pratique.
Bientôt, tandis que les deux grands fleuves de l'Académie et du Lycée semblaient taris, le double courant créé par Técole cynique et par Técole cyrénaïque grossit, se transforme, et devient le stoïcismeetTépicurisme.
Pour les épicuriens et pour les stoïciens, la philosophie est la science du souverain bien, et le philosophe est le médecin des âmes. Il s'agit de mettre Thomme en paix.
« Afin de vivre en paix, dédaignez les plaisirs ; privez-vous; supportez, » dit Zenon, lancien disciple de
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244 LA PENSÉE DANS LE MONDE Ghco
Cratès, qui lui avait appris à se guérir des fausses hontes, des lâches craintes et des besoins superflus.
« Afin de vivre en paix, ayez le seul souci de régler vos plaisirs, » reprend Epicure, écho lointain de Démocrite.
Epicure nous proche une voluptueuse indiflFérence; Zenon, une insensibilité orgueilleuse.
Des deux côtés les passions sont regardées comme une entrave. Les épicuriens prétendent les combiner dans une pacifique harmonie ; les stoïciens visent à les extirper complètement.
Les paradoxes des stoïciens grecs.
Si Ton peut mortifier ses passions, peut-on les extirper?
Le sage des stoïciens, ils Tavouent eux-mêmes, n'a jamais existé et n'existera jamais.
Sans doute, il ne faut pas reprocher à cette grande école d'avoir élevé si haut Tidéal ; mais on peut lui reprocher d'avoir conçu un idéal qui n'est pas humain, en nous proposant de supprimer les passions.
De là ces paradoxes des stoïciens : « Toutes les vertus sont égales, et tous les vices se valent. Le sage est absolument infaillible et impeccable ; il est souverainement heureux ; il est plus grand que Dieu même. »
Ou bien, les passions étant supprimées, la raison, seule maîtresse, s'associe entièrement à Tordre du monde ; ou bien, les passions étant encore vivantes, Tâme est asservie. Par suite, la liberté est un indivisible : elle est ou elle n'est pas. Mais en quoi consi8t<' la vertu, sinon dans raffranchisscment de la liberté ?
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PARADOXES DKS STOÏCIENS 245
La vertu est donc, elle aussi, un indivisible ; elle est ou elle n'est pas. « Toutes les vertus sont égales et tous les vices se valent », concluent les stoïciens grecs.
Ils disent encore : « Le sage est absolument infaillible. » En effet, ce qu'ils appellent le sage c'est Tâme humaine réduite à la raison parfaite.
« Le sage, ajoutent-ils, est absolument heureux même au milieu des tortures. » Cela doit être si, au lieu de voir dans le bonheur un mode de la sensibilité, on le définit avec eux : l'état de la raison arrivée à la pleine possession d'elle-même.
Enfin, ils proclament .le sage « plus grand que Dieu même ». Rien de plus logique; car, pour eux, la grandeur se mesure au mérite, et cette indépendance que Dieu tient de sa nature le sage la doit à ses propres efforts.
Voilà donc l'homme divinisé. Maîtrisés par le sentiment du bien absolu, et ne pouvant pas par système le personnifier en Dieu, qui pour eux est le destin en tant que doué de la connaissance de lui-même, les stoïciens incarnent le bien en l'homme. Noble erreur! généreuse doctrine !
L*approbation du suicide et la négation de Timmortalité .
Si on considère la pratique, le stoïcisme, qui cependant a donné au monde un Thraséas, un Epictète et un Marc- Aurèle, se trouve souvent bien faible et bien impuissant. Les efforts surhumains qu'il préconise sont, comme le dit Pascal, « de ces mouvements fiévreux que la santé ne peut imiter ».
Les maîtres de la doctrine voient eux-mêmes com-
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bien il est difficile de donner son assentiment à tout ce qui arrive, sans se laisser troubler par les prétendus maux qu'on peut en ressentir. Aussi finissent-ils par dire : « La liberté est toujours en vos mains ; vous avez le pouvoir de mourir : affranchissez- vous par la mort ».
Le suicide, voiU\ le pis-aller de la morale stoïcienne. La suprôme vertu est de se donner la mort. Mais, alors ne justifie-t-on pas le mot de Brutus : « Vertu, tu n'es qu'un mot? »
Les épicuriens, eux aussi, excusent et même à l'occasion conseillent le suicide. Mais, comme le veut la logique, tandis que les stoïciens approuvent le suicide parce qu'ils voient dans la mort le suprême aflFranchissement, les épicuriens l'approuvent parce qu'ils voient dans la mort le calme éternel.
Les uns et les autres nous parlent du bonheur, dont ils font, ceux-ci le principe, ceux-là la conséquence immédiate de la vertu ; mais en même temps ils proclament que la personnalité humaine, par le fait de notre dissolution, ou par le fait de notre absorption en Dieu, est détruite à l'heure du trépas.
Peuvent-ils donc nous donner ce souverain bien dont la recherche est l'objet de leur philosophie ? Non, ils ne le peuvent; car, pour l'homme qui pense et aime, il n'y a pas de bonheur sans une vue de Féternité.
Opposition des théories épicuriennes et des théories stoïciennes.
L'épicurisme est la doctrine de l'inertie ; le stoïcisme est la doctrine de l'effort.
S'agit-il d'expliquer la science ? Les épicuriens ton-
THÉORIES SPICnRIEIlKES ET STOIUEM^ES 347
dent à faire de la connaissance l'œuvre exclusive de la sensation, et ne voient que réceptivité en l'àme : ce qui n'empêche pas que, pour rendre l'indifféronce toujours possible, ils proclament la liberlé de nos déterminations. Les stoïciens, quoiqu'ils admettent ce principe : « Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens », font presque de la cosnaissance le produit de la volonté, et ils ont un sentiment profond de notre activité propre, alors même qu'ils réduisent la liberté à être le pouvoir de se résigner de bon gré à la nécessité.
S'agit-il d'expliquer le monde? Les épicuriens rendent moins invraisemblable la physique atomistique de Leucippe et de Démocrite, par cela même qu'au lieu d'imaginer, sans en rendre raison, toute espèce de mouvements en sens divers, ils n'admettent à l'origine qu'un seul mouvement en ligne droite, y joignant toutefois une certaine faculté de (fec/în«iso«, dontil leur est besoin pour expliquer les rencontres des atomes ainsi que le libre arbitre, mais qu'il leur est impossible d'expliquer elle-même, aussi minime qu'ils la fassent; au surplus, comme leurs devanciers, ils aboutissent à ne voir partout que des unités d'étendue, c'est-à-dire des entités purement passives , qui se rencontrent dans le vide, c'est-à-dire dans le néant. Les stoïciens, sentant bien qu'avec le matériel pur, si l'on ne conçoit aucune force motrice, le mouvement demeure inintelligible, distinguent de la matière inerte le principe actif, qui l'anime et amène fatalement toutes ses harmonieuses transformations; or, ce principe actif, c'est en nous l'âme, le dieu du corps, et, dans le grand Tout, Dieu, l'âme du monde.
En morale, les épicuriens font consister la vertu dans la nonchalance et dans Fart de jouir ; les stoïciens la font consister dans Ténergie et dans Tart de se dompter. -Les uns nous veulent bêtes; les autres nous veulent -dieux. Chez les uns et chez les autres, exagérations et chimères. Ni si haut ni si bas.
ZÉNON ET ÉPIGURE
Le fondateur de Técole stoïcienne, Zenon de Citium, était un opulent Chypriote adonné au négoce. Une tempête submergea son vaisseau avec toutes ses marchandises et le jeta sur la côte d'Athènes. Là le hasard lui fit entendre le disciple d'Antisthène, Cratès. Frappé des vérités que disait ce maître, il renonça à tout pour entrer en philosophie ; car alors on entrait en philosophie comme aujourd'hui on entre en religion. « Heureux naufrage ! pensait-il. En m'ôtant tous les biens, il m'a enrichi, puisqu'il m'a appris à chercher en moimême la vraie et solide richesse. »
Tous les notables philosophes d'Athènes l'eurent pour auditeur. Il écoutait beaucoup et parlait peu. « La nature, disait-il, nous a donné deux oreilles et une seule bouche, pour nous apprendre qu'il faut plus écouter que parler. »
De l'école cynique il se contenta de retenir le meilleur. Selon lui, il convenait bien d'opposer le courage à la fortune, la raison aux passions, la nature aux lois, de mépriser distinctions, richesses et honneurs ; mais c'était déroger à notre commune dignité que de négliger les devoirs de la décence, de faire fi des convenancessociales, d'affronter gratuitement le ridicule.
ZENON ET ÉPICCRE 240
Avec Platon, Zenon pensait que Têtre de Thomme est dans son âme, et qu'il ne s'aime véritablement qu'autant qu'il a soin de parer son âme de toutes les vertus. Plus expressément que Platon, il mettait au premier rang des vertus le mépris de l'opinion et de la douleur; et, comme lui, à l'enconlre d'Antisthène et surtout deDiogène, il ne voyait que vice ou sottise dans le mépris delà pudeur et des bienséances.
Bientôt il fonda Técole qu'on appela stoïque à cause du nom donné à la galerie du portique oîi elle fut établie. Les disciples affluèrent, malgré l'austérité de sa philosophie. Tel roi se fit honneur d'être dit son élève.
Avec sa vie simple et frugale, Zenon arriva à une vieillesse avancée, sans souffrir d'aucune incommodité. Ayant fait une chute à l'âge de quatre-vingt-huit ans, il vit dans cet accident un appel de la nature : « Me voilà ! dit-il. Je suis prêt », et il se laissa mourir de faim.
Les Athéniens érigèrent en son honneur un monument, pour glorifier l'homme qui, pendant cinquante ans, avait donné dans leur ville le plus haut enseignement et avait toujours conformé ses actes à ses doctrines.
Au commencement du troisième siècle, vers la même époque où florissait Zenon, Epicure avait transporté à Athènes l'école qu'il avait fondée à Lampsaque et dont c'était le caractère, comme Ta remarqué Cléanthe, de déifier la volupté en faisant de toutes les vertus ses humbles servantes.
Autour de lui l'empressement fut encore plus grand qu'autour de Zenon.
— <c Quel grand libérateur! se disait-on. Quel dieu! Il arrache sa foudre au maître du tonnerre ; il chasse de
nos cœurs les scrupules bigots ; il nous apprend enfin le secret de la paix. On parle de furies : oui des furies existent ; c'est la soif du plaisir, de Tor et des honneurs, c'est les désirs cuisants dont Tardeur nous dévore. On parle de Tenfer : Tenfer est dans nos cœurs, quand nous vaguons en proie aux erreurs du vulgaire et laissons s'allumer le feu des passions. Pourquoi craindre la mort, qui n'a d'ôtre pour nous que quand nous sommes rien? Nous logeons follement dans la tombe la vie! Nous nous voyons sentant Tinsensibilité ! Que chacun se déprenne des fantômes de l'imagination ; qu'il n'écoute que la raison, et il se dira : Tant que je suis, la mort n'est pas. Sitôt qu'elle est, je ne suis plus. »
Entre le maître et les disciples existaient les liens de la plus étroite amitié. Maints élèves d'Epicure auraient voulu tout mettre en commun. Le maître s y opposa, parce que le communisme aurait privé chacun du doux plaisir de donner. On sait sa sobriété, sa bienfaisance, sa sérénité dans les pires douleurs.
Certains lui demandèrent de s'occuper de la chose publique. Il refusa toujours, convaincu que ce serait se rendre malheureux ; car ou il se réglerait sur sa conscience et il révolterait ses concitoyens, ou il se réglerait sur ses concitoyens et il révolterait sa conscience.
Epicure mourut à soixante-douze ans, six ans avant Zenon, l'an 270 avant l'ère chrétienne. A lui comme à Zenon Athènes éleva un monument. La grande république ne s'inféodait ni à la secte du plaisir, ni à la secte du devoir ; mais, de part et d'autre, elle honorait le génie.
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DISCIPLES d'ÉPICURE ET DE ZENON 251
Les disciples d'Epicure et de Zenon.
Epicure eut de nombreux disciples. La plupart, en adoptant la doctrine du plaisir, pensèrent, contrairement à leur vertueux maître, qu'au lieu d'éviter les occasions de trouble par le mépris des voluptés de la chair, une nourriture frugale, l'observation de la justice, Tétude, le courage et Tamitié, il est bon de vivre en lâche, au milieu des jouissances sensuelles, sans souci de la vérité, du droit et de l'humanité. Les Romains de la décadence ne furent pas des imitateurs d'Epicure, mais ils furent des épicuriens.
Quant à Zenon, ses principaux continuateurs furent Gléanthe et Chrysippe, celui-ci l'ATistote, celui-là le Platon du stoïcisme ; puis, Panétius, qui a fourni à Cicéron le modèle de son livre sur les devoirs de l'homme ; et enfin ce Possidonius qui, torturé par un violent accès de goutte, s'écriait : « douleur, tu ne me feras pas dire que tu es un mal » . Mais ne pas le dire était-ce ne pas le sentir ?
^ La fraternité et la piété selon Zenon et Gléanthe.
Zenon recommandait toujours de « vivre conformément à la nature et à la raison. » Il entendait par là qu'il faut se régler non pas simplement d'après sa nature propre mais d'après la nature de tous les 'sommes, et se mettre en harmonie avec le grand Tout. Ainsi, il avait le sentiment de la solidarité universelle et il frayait la voie à cette charité rationnelle, à ^^ sage amour du genre humain que devaient plus tard Pï^^coniser ses disciples.
Lui-même avait coutume de dire que les divers Etats ne devraient former qu'une seule grande famille, dans laquelle tous les hommes vivraient en parfait accord comme un troupeau se nourrissant d'un pâturage commun.
En môme temps que la fraternité, le philosophe du Portique enseignait à ses disciples la piété et une piété bien haute et bien pure. Connaît-on beaucoup de prières plus belles que Thymne à Jupiter écrit par Cléanthe, rélève et le successeur de Zenon? En voici une faible esquisse :
Salut à loi, le roi des Immortels,
Être adoré sous mille noms divers,
Dieu tout-puissant, éternel, infînil
Salut à toi, maître de la nature.
Qui règles tout selon ta sainte loi !
C'est le devoir des mortels, tes enfants.
De t'adresser chaque jour leur prière.
De toi nous vient le don de Texistence;
De toi nous vient le don de la parole.
Qu'elle nous serve à chanter tes louanges !
L'homme est la voix, et le monde est le temple.
Ta droite tient la foudre aux traits de flamme, Qui brille, gronde, et fait trembler la terre. Sur ton front luit la raison souveraine, Dont les rayons pénétrent tous les êtres Et font mouvoir le concert des étoiles.
Législateur de l'immense univers, En haut, en bas, partout est ton empire :
Rien dans le ciel, rien sur mer, rien sur terre, Rien nulle part ne s'accompUt sans toi.
Rien, hors le crime, œuvre de la folie ; Car le méchant ne fait mal qu'à lui-même.
G notre père, auteur de tous les biens,
clSatthe 253
Chasse la nnit ; fais le jour dans nos jmes!
Que les hamaîus, guéris de l'ignorance, Voient ta justice et la prenneot pour guide!
Je te célèbre et tcux ce qoe ta Teui.
Ainsi pensait Cléanthe deux siècles et demi avant l'ère chrétienne.
Cléanthe, parti de has, vivait du labeur de ses mains comme plus tard les apôtres du Christ. Pendant des années, le pauvre homme consuma ses nuits dans des travaux de jardinage, pour être libre d'aller, le jour, sous le portique, entendre la parole de Zenon. « Mon esprit, disait-il, est une rude terre que je travaille péniblement. » Mais sa force d'âme triomphait de toutes les difficultés. Encore plus qu'à l'étude de la philosophie, il l'appliqua à l'apprentissage de la vertu. 11 a été un des saints de l'antiquité