PYRRHON
le droit d'admettre ces vraisemblances auxquelles il prétend se tenir. •
Ignorant tout à fait le vrai, comment pourrait-on juger que ceci lui ressemble plutôt que cela? Aucune probabilité ne peut exister si elle n'a sa raison dernière dans la certitude de la pensée prenant conscience d'elle-même et se connaissant comme la règle on tout se mesure.
Déjà au IV® siècle, c'est-à-dire deux cents ans avant Carnéade, Pyrrhon d'Elis avait été un douteur si célèbre qu'encore aujourd'hui les sceptiques sont appelés de son nom les Pyrrhoniens.
On a conté que, doutant de tout, môme de son doute, il vivait de façon conséquente avec son entier scepticisme; qu'il se laissait tomber dans un fossé plutôt que de s'en garer ; et que, tel jour où. il lui arriva de se soustraire machinalement à la rencontre d'un chien enragé, il se le reprocha, en s'écriant : « Qu'on a donc de peine à dépouiller l'homme! »
C'est là une légende. Les concitoyens de Pyrrhon ne lauraient pas créé grand-prètre, s'il eût été l'extravagant qu'on a imaginé.
Du moment que la raison branle en tous sens, que toute opinion n'a que des fausses mesures, que le oui et le non se contrebalancent, et que, d'autre part, il nous est impossible de suspendre notre activité comme notre jtigement, le plus simple n'est-il pas, au milieu de cet universel conflit du pour et du contre, de s'accommoder, dans la conduite, aux suggestions de la nature? Si tous les partis se valent, à la fois également raisonnables et également déraisonnables, autant prendre le plus con-> forme s^u-sens commun.
Tel est le raisonnement que fait Pyrrhon. Le grand point pour lui est d'arriver à l'imperturbabilité.
Sur un vaisseau en train de faire naufrage, tandis que tous les passagers s'agitaient avec désespoir, un pourceau mangeait tranquillement. Voilà comme nous devrions être, selon le philosophe d'Elis, toujours placides et dociles à la simple nature.
En somme, le doute n'est qu'un moyen; la fin c'est la sagesse. On s'y achemine par le retour delà réflexion à l'instinct, et par l'absolue indifférence sur tout ce qui dépasse le positif de l'existence.
Pyrrhon vécut en vertueux ascète et mourut à quatrevingt-dix-huit ans.
Au premier siècle avant l'ère chrétienne, OEnésidème, et plus tard Agrippa, Sextus l'Empirique et toute une école de médecins, fortifiant les motifs de doute donnés par Pyrrhon, par Arcésilas et par Carnéade, se prévalurent de la discordance des opinions, de l'impossibilité de tout définir et de tout prouver, de la variabilité des perceptions sensibles, de la nécessité des hypothèses et de la fréquence des cercles vicieux ; accumulèrent contre le principe de causalité les objections que devait plus lard renouveler si puissamment David Hume; ne virent rien que de relatif ou de contradictoire dans toutes les connaissances humaines; prononcèrent, comme l'ont fait de nos jours les positivistes, que notre savoir peut tout au plus saisir les phénomènes, mais non atteindre les principes, et placèrent le bonheur dans Tindifférence.
Mais, dirons-nous, avec le poëte :
«Passer comme un troupeau, les yeux fixés a terre, » et renier le reste, est-ce donc être heureux ? »
Les diverses sectes de philosophie chez les anciens pouvaient être considérées comme des espèces de religions. Il n*y en a jamais eu dont les principes fussent plus dignes de l'homme et plus propres à former des gens de bien que celle des stoïciens. Elle n'outrait que les choses dans lesquelles il y a de la grandeur, le mépris des plaisirs et de la douleur. Elle seule savait faire les citoyens ; elle seule faisait les grands hommes ; elle seule faisait les grands empereurs. Les stoïciens pensaient que leur destin était de travailler pour la société :d*autant moins à charge, que leurs récompenses étaient toutes dans euxmêmes ; qu'heureux par leur philosophie seole, il semblait que le seul bonheur des autres pût augmenter le leur.
MOUTISQUUU.
Marc-Aurèle est l'âme la plus noble qui ait vécu.
Taini.
Comme Gis d'Antonin, j'ai Rome pour patrie; mais comme homme, je suis le citoyen du monde.
MARC-AuRftLE.
Ames, partez en paix ; le maître est sans colère.
Mabc-AurAle.
Le contre-coup des diverses doctrines des Grecs se - sentir chez les Romains peu à peu mis en contact ^cc eux par le progrès de leurs conquêtes. Mais, si le onde romain absorba le monde grec, la philosophie ^"ttaine ne fut jamais qu'un appendice de la philosophie c*ccque.
Esprits éminemment pratiques, pour qui Faction ^îmait la spéculation, les Romains commentèrent et
Fabre. — Pensée antique. 17
vivifièrent les systèmes des Grecs plutôt qu'ils n'en créèrent de nouveaux.
Les Grecs ont été les grands initiateurs. Aux Romains il a appartenu d'être les grands réalisateurs.
Sous leur influence, la morale, par cela même qu'elle touche à la conduite de la vie, devint de plus en plus le pivot de l'enseignement philosophique, et la pensée ancienne aboutit à son expression la plus concrète, à ses formules les plus positives.
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