CICERON
Cicéron fut le plus brillanl écho de la philosophie grecque chez les Romains.
Sur les questions purement spéculatives, il fut un éclectique platonicien, inclinant au probabilisme d'Arcésilas et de Carnéade. Nous nous expliquons ce faible pour le probaBilisme de la part d'un orateur : la rhétorique n'est-elle pas la dialectique des vraisemblances, et chaque thèse ne comporte-t-eile pas des variations éloquentes ? Ce qui est le plus probable aux yeux de Cicéron, c'est la spiritualité de Tâme et son immortalité, l'existence de Dieu et sa Providence.
En morale, Cicéron est dogmatique; il combat vivement l'épicurîsme et il incline vers le stoïcisme ; mais il agrandit celui-ci par des inspirations de Platon et le tempère par des emprunts faits au sage Aristote.
Tout le monde lit et goûte l'ouvrage intitulé Des vrais biens et des vrais maux^ plaidoyer éloquent en favexir des joies solides de k vertu contre les vains plaisirsdela sensualité et de l'égoïsme; les TusculaneSy ensenâ^lê de dissertations ingénieuses sur la sérénité qui con^^^i^t au sage en face des attaques de la passion, du chëlgrîâ, des mialadieset de la mort; les deux livres sur/a i{^^-
blique et sur les Lois où Cicéron remonte aux principes du droit naturel, rattache la cité humaine à la cité divine, et montre comment institutions et codes doivent être l'organisme et l'expression de la justice éternelle ; enfin et surtout le Traité des devoirs^ ce manuel de l'honnête homme et du bon citoyen.
Dans ce traité qu'Erasme considérait comme inspiré de Dieu et où Tabbé de Saint-Cyran reconnaissait un des plus beaux efforts de la raison humaine, Cicéron endoctrine son fils, alors étudiant à Athènes, sur les qualités morales qu'il doit acquérir et cultiver.
Etre attentif à chercher le vrai en visant non à connaître pour connaître, mais à savoir pour agir; maintenir Tordre social en respectant ses engagements avec le même scrupule qu'un Régulus, en rendant à chacun ce qui lui est dû, et en évitant de laisser faire le mal autant que de le faire soi-même, si bien qu'on ne redoute ni labeurs, ni dépenses, ni inimitiés, ni persécutions pour la défense de la justice ; être bienfaisant avec largesse et avec discernement, de telle sorte qu'en multipliant les bons offices on se garde de mal les placer et qu'on mette la famille au-dessus de soi-même, la patrie au-dessus de la famille, et l'humanité au-dessus de tout ; avoir l'âme grande, de manière qu'on n'ait que mépris pour les avantages sensibles ou les biens extérieurs, et qu'on soit possédé de la passion du bien public, jointe à ce courage persévérant que Texpérience révèle encore plus difficile dans les débats civils que dans les combats militaires; dominer ses passions, régler ses inclinations; allier dans les manières, dans lesparolesetdanslesacteSjladignilé avec
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la grâce, sans mélange de dureté ou de mollesse ; montrer politesse et urbanité sans obséquiosité* ni grimace ; éviter les excès de la négligence et du zèle ; ajouter à Tordre Yk propos et se former à saisir en toutes choses le moment convenable ; s*acquitter avec tact de tous ces devoirs dé bienséance qui témoignent qu'on respecte l'humanité dans le prochain comme dans sa propre personne ; adopter la carrière et le genre de vie le plus conforme à notre caractère, à notre situation et à notre âge ; s'améliorer en restant soi-même, au lieu de se déformer en sortant de son naturel ; enfin, dans le règlement de sa conduite, viser avant tout le bien commun : c'est là les diverses faces de Thonnête, digne par sa beauté d'un ineffable amour.
Mais ne faut-il pas chercher l'utile ? Il faut le chercher en ne le séparant pas de l'honnête.
Qu*est-ce qui est le plus utile à Thomme ? C'est l'homme lui-même. Or, si on peut subjuguer momentanément les volontés en se faisant craindre, on ne ^àgne les cœurs qu^en se faisant aimer. Ce sont les I>ieafaits et les vertus qui nous attachent le mieux nos semblables ; c'est en se montrant sage, énergique, juste, cju'on fixe leur confiance; c'est en se mettant hors de pair par une équité irréprochable, par une magnanimité à toute épreuve, par des qualités transcendantes, qu'où conquiert l'admiration et une gloire solide.
Il faut se convaincre, en dépit de fausses apparences, que le mal fait à autrui est un coup porté au corps social dont nous sommes membres, et qu'à ce titre il nous est plus nuisible que la douleur, la pauvreté, la mort.
Ce qui est honteux n'est jamais utile, puisque, à
défaut de la loi et de ropinion, notre conscience nous jugera et nous condamnera. Donnez à l'honnête homme l'anneau de Gygés et qu'il puisse se rendre invisible à tous, même aux dieux, il n'usera pas de son privilège pour accomplir le mal.
Qu'il ait à faire avec des sots, faciles à duper, il s'interdira de lever tribut sur leur ignorance; et sa probité s'accompagnera toujours de cette délicatesse qui fait que le vendeur n'a vis-à-vis de l'acheteur aucun secret susceptible de lui porter préjudice.
Manquera-t-on donc une bonne affaire? Il n'y a pas * de bonne affaire là où il y a de l'injustice. Un transfuge fait au consul Fabricius l'offre d'empoisonner Pyrrhusr, l'ennemi redoutable avec qui Rome est en guerre. Fabricius ordonne que ce traître soit ramené et dénoncé au roi d'Epire ; et le Sénat approuve Fabricius, résolu à vaincre par la valeur non par le crime.
Quand Régulus alla, de son plein gré, livrer sa vie à ses bourreaux, il témoigna que la torture et la mort lui semblaient un moindre mal que la hontç de violer sa promesse. Mieux nous vaut tout souffrir que dégrader notre âme.
Dites que ce qu'on raconte des vengeances divines est une chimère ; la justice n'en est pas une. La majestéde cette loi qui est écrite par la nature dans le cœur d^ tout être raisonnable prime la séduction d'intérêts oi»de plaisirs illusoires.
La volupté n'a de prix que comme assaisonnement des fonctions et des devoirs de la vie. Seule la vertu tire d'elle-même tout son prix, et ce prix est infini.