‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 80 sur 103 · LUCRECE · texte numérisé non relu

LUCRECE

Tandis que Cicéron, proclamant notre commune dignité, enseignant Tamour du genre humain, glorifiant la loi morale partout souveraine et toujours la même pour tous, préludait aux magnifiques leçons du stoïcisme romain, Lucrèce, Timmortel auteur du poème intitulé De là nature des choses ^ développait la désolante doctrine d'Epicure dans des vers souvent sublimes.

Lucrèce a eu parmi les Grecs des précurseurs, tels que Parménide et Empédocle, qui, avec d'autres idées, avaient, eux aussi, étudié la nature en la chantant. Il a eu plus tard des imitateurs. Mais nul ne Ta égalé.

Sans doute sa philosophie naturelle abonde en erreurs. Par exemple, il niera Texistence des antipodes et il trouvera que la théorie de la pesanteur, déjà entrevue alors, est une pure sottise. Mais même dans ses erreurs apparaît Tesprit d'investigation scientifique, si rare à son époque et si nécessaire à toutes les époques. Puis, avec quels poétiques accents il peint les phases de la civilisation aboutissant au double règne de la tyrannie et du fanatisme, la fièvre et les tourments de l'amour, la vanité et les misères de l'existence ! Avec quelle dialectique éloquente il s'élève contre la foi en une Providence et en une vie future ! L'enthousiasme de

la raison et la haine de la superstition remplissent d'une vitalité profonde cette continuelle apologie de la mort.

La morale de Lucrèce, comme celle d'Epicure, est toute négative. Il enseigne que la fin deTactivîté est le plaisir; que le vrai plaisir consiste dans l'absence de la douleur, et que les heureux sont les sages exempts de cupidité, d'ambition, d'amour, et guéris de la crainte du surnaturel par la science, oîi ils trouvent le repos.

En même temps que Tindifférence religieuse, les épicuriens conseillent l'indifférence politique. Le disciple de Lucrèce est dédaigneux de toutes les préoccupations du vulgaire; et, du haut des demeures sereines oii s'abrite son aristocratique égoïsme, il prend plaisir à voir l'égarement de ces foules aveugles, qui cherchent à tâtons le chemin de la vie. Ainsi,

Lorque la grande mer, sous les coups de Forage,

Mugit, bondit, écume, il est doux, du rivage,

De contempler en paix le douloureux effort

D'un pâle naufragé luttant contre la mort.

C'est un homme qui souffre : on le plaint ; mais on aime

A voir de quels malheurs on reste exempt soi-même.

L'apathie épicurienne était singulièrement propre à seconder les visées du césarisme ; aussi voyons-nous que le césarisme lui infligea et sa protection et ses faveurs.

Combien plus d'humanité, combien plus de patriotisme parmi les stoïciens ! Ceux-ci ne voulaient point qu'on se désintéressât de la chose publique; et s'ils ne purent remonter le courant qui poussait à la servitude, du moins, pour l'honneur du vieux sang romain, ils fournirent aux tyrans moins d'adulateurs que de martyrs.

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