SENEQUE
Sénèque fut un de ces adeptes du stoïcisme qui eurent la faiblesse de se montrer les complaisants de l'empire avant de devenir ses victimes.
Ami de la vertu plutôt que vertueux, alliant la vie la plus frugale au luxe le plus scandaleux, sage à ses heures mais sage de cour au point de faire par politique l'apologie d'un parricide, il sut bien mourir, mais il ne sut pas toujours bien vivre.
Si chez l'homme il y a manque d'énergie, il y a chez l'écrivain excès d'imagination. Peu de solidité, mais beaucoup d'éclat; pas de doctrine fixe, mais de magnifiques lambeaux de toutes les doctrines : voilà le commun caractère des œuvres de Sénèque.
Les Lettres à Lucilius, universellement connues, sont le chef-d'œuvre de ce brillant moraliste qui se crut grand philosophe. C'est une série de prédications vives, variées, fortes, pressantes, mais trop sentencieuses, trop colorées, trop verbeuses, où l'on voudrait moins de traits et plus d'onction, moins d'esprit et plus d'âme. Elles renferment tout le suc d'une profonde expérience
des hommes et des choses et nous révèlent dans Sénfeque un très habile directeur de conscience.
A ceux qui lui reprochaient de toujours forcer la note, Sénèque répondait : « Les hyperboles du sage sont un moyen d'arriver au vrai par le mensonge. » C'était devancer le mot de Joseph de Maistro : « L'exagération est le mensonge des honnêtes gens ». — Sans doute il faut faire grâce à l'exagération naïve et involontaire d'une âme vertueuse. En est-il de même quand l'exagération est factice et voulue ?
On goûtera plus volontiers la noble indépendance avec laquelle Sénèque répondait à ceux qui s'étonnaient de le voir se réclamer d'Aristote comme de Platon, d'Epicure comme de Zenon : « Encore de TEpicure? Eh oui. Je puise quand il me plaît dant le riche coffre de cet adversaire. Où que je l'emprunte, ce qui est vrai' m'appartient. Je ne me pique pas d'être un sage qui connaît la vérité ; je suis un pauvre homme qui la cherche. Je n'arbore l'enseigne d'aucun maître. Bien à plaindre ceux dont on peut dire qu'il n'y a pas de différence entre tel livre et leur esprit. »
Sa prédilection pour les enseignements pratiques entraîne Sénèque à proscrire la métaphysique, les spéculations scientifiques, et les beaux-arts. Vue bien étroite. Otez à l'humanité les théoriciens, que serait-il advenu d'elle ? Puis, n'y a-t-il pas lieu de dire, avec Diderot, que « Raphaël est peut-être aussi éloquent sur la toile que Bossuet dans une chaire ? »
Au sujet de l'âme et de Dieu, Sénèque est toujours inconsistant. Tantôt il voit dans l'homme une lampe d'un jour, que la nature alluma hier et soufflera demain. Tantôt il lui parle de son éternité, et l'invite