LA MORALE D'ÉPICTÈTE
hommes, dit Epictète, défaites-vous donc de vos dieux de boue, et, pour être libres, ouvrez les yeuxà la vérité !
Je ne condamne pas les talents de bien écrire et de bien parler; mais je condamne qu'on en fasse Tessentiel.
« Tu es dupe d'un faux préjugé, souffre que je te guérisse ; laisse-moi te montrer qu'au fond tu fais ce que tu ne veux point et tu ne fais point ce que tu veux. » Voilà ce que nous crie la sagesse.
Mais il faut aux hommes de beaux discours, et Tamusement ou la curiosité font tous nos empressements et tous nos commerces.
On aime à lire, on aime à écrire. Mais lire et écrire ne valent que comme préparation à bien vivre.
Qui lit, qui écrit dans ce but ? Tout se borne pour beaucoup à savoir ce qui a été dit. Si nous lisions ce qui a été écrit du vouloir et du devoir, non pour connaître ce que d'autres en ont pensé, mais pour nous résoudre nousmêmes à propos, pour nous pénétrer de notre vocation et ne jamais rien faire contre la raison, nous ne nous fâcherions pas lorsqu'on empêche nos lectures; nous nous contenterions de produire des actes en harmonie avec elles; nous ne récapitulerions pas combien de lignes nous avons lues ou écrites, mais nous examinerions si nous avons vécu en hommes libres, patients, tempérants, bienfaisants.
Tu entreprends un long voyage pour obtenir dans ta patrie une plus belle charge que celle dont tu es revêtu. Quel voyage as-tu jamais fait pour avoir de meil-
leurs sentiments ? Qui as-tu jamais consulté pour corriger ce qu'il y a en toi de défectueux? En quel temps t'es-tu avisé d'examiner tes opinions ? Parcours toutes les années de ta vie, tu trouveras que tu as toujours fait ce que tu fais aujourd'hui.
Un médecin vient voir un malade; il lui dit : « Vous avez la fièvre, abstenez-vous de manger et ne buvez que de Teau. » Le malade le remercie et le croit. Un sage dit à un ignorant : « Vos désirs sont déréglés, vos craintes basses, vos idées fausses. » L'ignorant s'en va tout fâché et dit qu'on Ta maltraité. D'où vient cette différence? C'est que le malade sent son mal et que rignorant ne sent pas le sien. Toi, sens donc ton mal et corrige-le.
Quand tu dis que tu t'amenderas demain, sache que c'est dire qu'aujourd'hui tu veux être impudent, débauché, lâche, emporté, envieux, injuste, intéressé, perfide. — Mais demain je serai un autre homme. — Pourquoi pas aujourd'hui? Commence aujourd'hui à te préparer pour demain; autrement tu remettras encore.
Les habitudes ne se surmontent que par des habitudes contraires. Tu es accoutume à la volupté? . dompte-la par la douleur. Tu vis dans la paresse ? embrasse le travail. Tu es prompt? souffre patiemment les injures. Tu es adonné au vin? ne bois que de l'eau. Ainsi de toutes les habitudes vicieuses, et tu verras que tu n'auras pas travaillé en vain.
Mais ne t'expose pas légèrement à la rechute avant que d'être bien assuré de toi, car le combat est encore inégal; l'objet qui t'a vaincu te vaincrait encore. Précautionne-toi et adopte une certaine règle que tu sui-
\TB.s toujours quand tu seras seul et quand tu seras avec les autres.
L'humilité, condition de la vertu.
Lorsque quelqu'un te reprochera que tu ne sais rien, si tu n'es point piqué de ce reproche, sache que tu commences à être philosophe dès ce moment-là; car les brebis ne vont point montrer à leur berger combien elles ont mangé; mais, après avoir bien digéré la nourriture qu'elles ont prise, elles portent de la laine et du lait. Toi de même.
Ce qui nous perd, c'est que nous n'avons pas plutôt goûté la philosophie du bout des lèvres que nous voulons d'abord faire les sages, être utiles aux autres et réformer le monde. Eh ! mon ami, réforme-toi auparavant toi-même ; et, ensuite, fais voir aux hommes un homme que la philosophie a façonné.
Dans tes relations avec eux, instruis-les pur ton exemple ; aide-leur à tous ; préfère-les tous à toi ; supporte-les. tous. Ainsi tu leur seras utile. Le sage ne veut point d'enseigne, et sa philosophie est toute en action.
Signes certains qu'un homme fait des progrès dans l'étude : il ne blâme personne ; il ne flatte personne ; il ne se plaint de personne; il ne parle point de lui comme s'il était quelque chose ou qu'il sût quelque chose ; quand il trouve quelque obstacle ou quelque empêchement à ce qu'il veut, il s'en prend surtout à lui-même.
Si quelqu'un le loue, il se moque en secret du louangeur ; si on le reprend, il ne fait point d'apologie; mais, comme les convalescents, il se tâte et se ménage, de
Fabre. — Pensée antique. 18
peur de déranger quelque chose dans ce commencement de guérison. avant que sa santé soit entièrement fortifiée; enfin, il est toujours en garde contre luimême comme contre un homme qui lui tend des pièges et qui est son plus dangereux ennemi.
Toute circonstance lui sert pour éprouver ses idées et son vouloir, et, en tout, il voit le bien. Le voilà dans la solitude : quelle meilleure situation pour descendre en soi-même ! Le voilà au milieu de la foule : est-il plus doux spectacle pour un ami de Thumanité que celui des hommes rassemblés ?
Les diverses faces de la vertu.
La sagesse consiste à tout faire pour le mieux, et à vouloir, au surplus, que les choses se passent non comme il nous plairait mais comme elles se passent.
D'abord fais tout pour le mieux. Tu réunis en toi des qualités qui demandent chacune des devoirs qu'il faut remplir. Tu es homme, tu es citoyen du monde, tu es le fils des dieux, tu es le frère de tous les hommes» Après cela, tu es jeune ou vieux, tu es fils, tu es père, tu es mari. Pense à quoi tous ces noms t'engagent, et tâche de n'en déshonorer aucun.
Sois fidèle, magnanime, juste, bon, sans te vanter de l'être et insulter à qui ne l'est pas. Serait-ce un scélérat, secours toujours qui a besoin de toi, sinon à cause de l'homme, du moins à cause de l'humanité.
Si quelqu'un te rapporte qu'un tel a mal parlé de toi, ne t'amuse point à réfuter ce qu'on a dit; mais réponds simplement : « Celui qui a dit cela de moi ignorait sans doute mes autres vices; car il ne se serait pas contenté de ne parler que de ceux-là. »
Un tel s'est blessé lui-môme en te faisant une injustice, pourquoi veux-tu te blesser toi-même en la lui rendant? N'est-ce pas mieux de pardonner que de se venger? L'un est Teffet d^une nature douce et humaine; l'autre, d'une nature féroce et brutale.
D'ailleurs, on a pitié des aveugles, des boiteux. Pourquoi n'aurait-on pas pitié des méchants? Le sage leur pardonne, et toujours il attend d'eux plus de mal qu'il n'en reçoit. Un tel m'a dit des injures ; je lui rends grâces de ce qu'il ne m'a pas battu. Il m'a battu ; je lui rends grâces de ce qu'il ne m'a pas blessé. Il m'a blessé; je lui rends grâces de ce qu'il ne m'a pas tué.
Combien insensé celui qui s'irrite ! Si on livrait ton corps à la discrétion du premier venu, tu en serais sans doute bien fâché ; mais, lorsque tu es tout ému, tout troublé pour quelques injures, que fais-tu donc, sinon abandonner ton âme à la discrétion du premier venu?
Le civisme du sage.
Une fois la moralité bien affermie en nous et ajoulcM» à l'expérience des hommes et des choses, il est bon de la faire profiter au bien public.
Si on est né dans un Etat où les bons citoyens puissent se rendre utiles, c'est embellir la cité d'une offrande très rare et d'un très grand prix que de se donner \ elle après s'être rendu un modèle parfait de douceur, de libéralité et de justice.
Il est besoin pour les Etats de magistrats qui aiment les hommes. Or, ce n'est pas celui qui aime l'arjjjent, ou le plaisir, ou la réputation, qui aimera les hommes ; c'est celui qui aime le bien.
Qu'on imagine une cité réglée selon les maximes
2T6 LA PEN5f.E DANS LE MONDE ROMAIN
d'Ëpicurc. Tout y sera bouleversé. Ni police, ni éducation. Piété, sainteté, justice, pudeur, en seront bannies. Mais dans une cité réglée selon les maximes que dicte la raison, comme fleuriront décence, ordre et justice ! comme tous les devoirs seront bien remplis, et toutes les liaisons bien entretenues !
Es-fu né à lïome et es-tu forcé de vivre sous un de ces monstres qui entretiennent leur tyrannie au moyen du vice et des vicieux? Console-toi de ne pouvoir faire tout le bien qu'il te conviendrait d'accomplir.
Si tu ne peux faire œuvre politique dans la cité humaine, tu peux faire œuvre morale dans la cité divine ; et il y a une magistrature de sagesse, d'équité et de charité qu'il t'appartient d'exercer dans les rapports avec tes semblables.
Peul-Mpe es-tu relégué dans la condition la plus misérable. Qu'importe? N'as-tu pas un libre arbitre que rien De peut te ravir?
Comment l' homme s'anoblît.
Les hommes se mettent, selon leur vouloir, ou à tr&s haut ou à très bas prix, et chacun ne vaut que ce qu'il spsiime et se fait ; taxe-toi donc ou comme libre ou comme esclave, cela dépend de toi.
Si lu veux ne point être esclave, les chaînes qu'il te faut iom|)re, c'est le désir et la crainte.
Riche ou mendiant, prince ou particulier, chacun en ce monde est comme un acteur. Quelque personnage qui nous ait été assigné, long ou court, petit ou grand, jouons-le le mieux possible. C'est notre fuit de bien tenir notre rôle ; mais de le choisir, c'est le fait d'un autre.
De toutes les choses, les unes dépendent de nous, et les autres n'en dépendent pas.
Celles qui dépendent de nous sont nos opinions, nos désirs, nos volontés, nos mouvements, en un mot, toutes nos actions.
Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre des actions.
-Ne te glorifie donc jamais d'aucun avantage étranger. Qu'y a-t-il là qui soit à toi, sinon l'usage que tu fais de ton imagination ? Ne te glorifie que d'un bien qui te soit propre.
Sans doute, le sage a sa fierté à lui : mais elle ne signifie point vanité; elle signifie grandeur, fermeté. On le verra fidèle, plein de dignité, plein de courage, inaccessible au trouble. — Eh ! le verrons-nous immortel, exempt de vieillesse et de maladies ? — Non, mais vous verrez qu'il sait mourir, qu'il sait être vieux et malade. Vous verrez les nerfs d'un philosophe. — Quels nerfs ? — Désirs jamais frustrés, craintes bien placées et qui préviennent tous les maux, mouvements réglés et convenables, desseins formés avec réflexion, et consentements qui ne sont jamais suivis de repentir. Voilà qui le fait noble, mieux qu'une longue lignée d'héroïques ancêtres.
En effet, la noblesse de l'homme ne vient-elle pas de la vertu et non de la naissance ? — Je vaux mieux que toi; mon père était consul et moi je suis tribun; toi, tu n'es rien. — Mon cher, si nous étions deux chevaux et que tu me dises : « Mon père était le plus vite de tous les chevaux de son temps ; et moi, j'ai beaucoup de foin, beaucoup d'orge, et un magnifique
harnais; » je te dirais : « Je le veux, mais courons. » N'y a-t-il pas dans l'homme quelque chose qui lui est propre comme le courir au cheval, et par quoi on peut connaître sa qualité et juger de son prix ? Et ce quelque chose, n'est-ce pas le respect de soi-même, la fidélité, la justice ?
Montre-moi donc l'avantage que tu as en cela sur moi. Fais-moi donc voir que tu vaux mieux que moi en tant qu'homme.
Que si tu me dis : Je puis disposer de hautes dignités, recevoir dans de grands palais, donner de splendides festins, c'est comme si tu me disais : Je puis braire. A propos de quoi je te répondrais que tu te glorifies là d'une qualité qui est propre à l'âne et point à l'homme. Le propre de Thomme c'est d'être libre à force de vertu.
L'esclavage de l'âme.
L'esclavage du corps, c'est l'ouvrage de la fortune; l'esclavage de l'âme, c'est l'ouvrage du vice.
L'esclavage du corps, la nature le finit parla mort; mais l'esclavage de l'âme, c'est la vertu qui le finit.
Or l'esclavage de l'âme est le seul véritable. Esclave est l'homme libre dont l'âme est asservie ; homme libre est l'esclave dont l'âme s'appartient.
Regardez ce sénateur. C'est un esclave qui se rend aux séances. Ses chaînes sont brillantes, mais ce sont des chaînes. — « Quoi ! chétif philosophe, s'écrie-t-il, tu oses m'appeler esclave, moi descendu d'ancêtres nobles et libres, moi qui suis sénateur, qui ai été consul et qui me vois le favori du prince? » — « Grand sénateur, prouvez-moi que vos ancêtres n'ont pas été dans le
même esclavage que vous. Mais, je le veux, ils ont été généreux, et vous êtes lâche, intéressé, timide ; ils ont été tempérants, et vous vivez dans une débauche affreuse. » — « Qu'est-ce que cela fait à la liberté ? » — « Beaucoup; car appelez-vous être libre faire tout ce qu'on ne veut pas? » — « Mais je fais tout ce que je veux, et personne ne peut me forcer que Tempereur mon maître, qui est maître de tout. » — « Grand consul, nous venons de tirer de votre bouche cette confession que vous avez un maître qui peut vous forcer. Qu'il soit maître de bien d'autres, cela ne vous laisse que la triste consolation d'être esclave dans une grande maison et parmi des millions d'esclaves. »
Du reste, qu'on y regarde bien, ce n'est pas César qu'aime cet homme, ce sont les richesses et les honneurs ; ce n'est pas César qu'il craint, c'est la mort, l'exil, la confiscation, la dégradation.
Au fond, qu'est-ce qu'un maître? Est-ce un homme ? Mais l'homme ne peut être le maître de l'homme ; ce qui nous maîtrise, c'est la mort, c'est la vie, c'est la volupté, c'est la douleur, c'est la pauvreté, c'est l'opulence.
Voilà ce qui fait que, quand César paraît, jetant feu et flammes, promettant, menaçant, le pâle sénateur est tout semblable à l'esclave fugitif qui a reconnu son maître.
La liberté de Tâme.
Que la mort et l'exil et toutes les choses qui paraissent terribles soient toujours devant tes yeux de façon à t'ôter l'épouvante, et tu n'auras jamais de pensée basse, et tu n'auras pas de maître, tu seras libre.
Qu'est-ce qui rend le tyran formidable? Ce sont ses centurions, ses soldats armés d'épées et de piques. Mais qu'un enfant les approche ; il ne les craint point. D'où vient cela? C'est qu'il ne connaît pas le danger. Eh! un homme ne peut-il pas le connaître et le mépriser?
Mais le tyran m'a dit : « Prends garde; je puis tout. » Pauvre tyran, que peux-tu? Peux-tu seulement te donner un bon esprit ? Crois-tu donc pouvoir m'ôter ma liberté? C'est Dieu qui m'a aflFranchi; penses-tu qu'il souffre que son fils tombe sous ta puissance ? Tu es maître de ce cadavre ; mais, moi, lu ne peux rien sur moi.
Celui qui ne succombe ni au plaisir, ni à la peine, ni à la réputation, ni à l'argent, celui qui est toujours prêt à s'échapper de la vie en crachant à la face du premier venu sa chair tout entière, comment celui-là sera-t-il jamais esclave ?
Héros du stoïcisme.
Faisons-nous une âme de la trempe des âmes qu'eurent les Caton, les Brutus, lesThraséas, et tous ces stoïciens qui, au milieu des hontes de la servitude romaine, ont sauvé l'honneur de l'humanité.
On vient annoncer à Agrippinus que le sénat est assemblé pour le juger. « A la bonne heure, dit-il ; et moi je vais me préparer pour le bain à mon ordinaire. »
A peine était-il sorti du bain qu'on vint lui dire qu'il était condamné : « Est-ce à la mort ou à l'exil? »
— « A Texil. » — (( Et mes biens sont-ils confisqués ? »
— (( Non^ on vous les laisse. » — « Partons donc sans différer. Allons dîner à Aricie; nous dînerons aussi bien qu'à Rome. »
De môme qu'Agrippinus, Latéranus vivait sous
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Néron. L'affranchi Epaphrodite étant venu l'interroger sur la conspiration où il était entré contre le tyran, il refusa de répondre. « Prends garde, tu seras trainé en prison, a — « Qu'on m'y traîne ! » — « Tu seras envoyé en exil. » — « Qui est-ce qui m'empêche d'y aller gaiement, plein d'espérance et content de mon état? Il — a Qu'on le mette aiix fers! » — « Je t'en défie; ce sont mes jambes que tu y mettras. » — «Je vais te faire couper le cou. » — « T'ai-je dit que mon cou eût le privilège de ne pouvoir être coupé? »
Les effets répondirent aux paroles. Ayant été mené au supplice, comme le premier coup de l'exécuteur se trouva trop faible pour lui enlever la tête, Latéranus chancela un moment, mais il se remit sur l'heure et retendit le cou avec fermeté.
Le même grand cœur était dans Helvidius Prîscus. Vespasien lui manda un jour de ne pas venir au sénat. « II dépend de lui de m'ôter ma charge, répondit-il ; mais j'irai au sénat tant que je serai sénateur. » — « Si tu y viens, lui dit le prince, n'y viens que pour te taire, n — « Ne me demande pas mon avis, dit Helvidius, et je me tairai. » — « Mais si tu es présent, reprit Vespasien, je ne puis me dispenser de te demander ton avis. » — « Ni moi de dire ce qui me paraîtra juste. » — n Mais si tu le dis, je te ferai mourir. » — « Quand l'ai-je dit que je fusse immortel ? Nous ferons tous deux ce qui dépendra de nous ; toi, en me faisant mourir; et moi, en souffrant la mort sans me plaindre. »
Docilité envers la Providence.
Comment le sage ne serait-il pas prêt à tout souffrir
patiemment ? Ne sait-il pas qu'il y a une providence
très bonne, se manifestant par Tordre universel, et gouvernant le cours des choses avec sagesse et justice?
II n'y a point d'orphelin dans le monde. Tous les hommes ont partout un père qui a soin d'eux et qui . ne les abandonne jamais.
Tu serais fier d'être adopté par César. Ne seras-tu pas fier de te savoir enfant de Dieu ?
Mais, en même temps, pense que tout ce que tu as te vient de lui et que ce qu'il t'a donné il peut te Fôter. Ne dis jamais : « j'ai perdu cela » ; dis plutôt : » je l'ai rendu. » Ton fils est mort ? Tu l'as rendu. Ta femme est morte? Tu Tas rendue. Ainsi des biens et de tout le reste.
— Mais celui qui m'enlève ce bien est un méchant homme, diras-tu peut-être. — Eh ! que t'importe par qui celui qui te l'a prêté vient te le redemander ? Contente-toi d^avoir soin de ce qui t'est laissé, comme d'un bien qui appartient à autrui, et uses-en à la façon d'un voyageur dans une hôtellerie.
Cette femme, cet enfant, c'est un coquillage que tu rencontres sur le rivage pendant une relâche du vaisseau. Dès que le vaisseau reprend sa course et qu'on t'appelle pour repartir, il faut abandonner le coquillage et n'y plus penser.
La mort du sage.
Quand sonnera la retraite et que Dieu te dira r « Viens », va, sans rien crainde ni rien attendre. Par la mort tu retournes vers ce dont tu es venu, et ta substance se décompose en terre, eau, air, feu. Qu'y a-t-il là de terrible ?
Nulle part il n'y a d'enfer ni d'Achéron. Le châtiment
du coupable c'est de n'avoir pas bien fait, d'avoir tué le juste, le pur, le sage qui était en lui. Il n'est point de pire châtiment.
Mets-toi bien cela dans la tête. La peine n'est jamais qu'où est la faute. On te méconaîtra, on t'accusera, on te condamnera peut-être ? Tant pis pour les juges et non pour toi, car tune peux jamais mourir coupable, et ils peuvent faire mourir un innocent.
L'heure venue, meurs comme doit mourir un homme qui ne fait que rendre ce qu'on lui a prêté. Le sage sauve sa vie en la perdant.
— « Dieu, pourras-tu dire, ai-je violé vos commandements ? Ai-je abusé des présents que vous m'avez faits ? Ne vous ai-je pas soumis mes sens, mes opinions et mes volontés? Me suis-je jamais plaint de vous? Ai-je accusé votre providence? J'ai été malade parce que vous l'avez voulu, et je l'ai voulu de même. J'ai été pauvre parce que vous Tavez voulu, et j'ai été content de ma pauvreté. J'ai été dans la bassesse parce que vous l'avez voulu, et je n'ai jamais désiré d'en sortir. M'avez-vous vu jamais triste de mon état? Vous voulez que je sorte de ce spectacle magnifique? J'en sors, et je vous rends mille très humbles grâces de ce que vous avez daigné m'y admettre pour me faire voir tous vos ouvrages et pour étaler à mes yeux l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers. »
Faut-il s'étonner qu'au temps du plus pur et du plus ardent christianisme tant de cénobites, à la suite de saint Nil, aient fait leur règle du Manuel d'Epictète?
MARCAURELE