MORALE DE MARC-AURÈLE
Corps, âme animale, intelligence : voilà notre être. Le corps a les sensations, l'âme animale les passions, l'intelligence les principes.
La perception des objets qui tombent sous Taction des sens est une faculté qu'ont les brutes'mêmes. L'agitation que nous imprime l'action mécanique des passions, les animaux féroces la connaissent, et les hommes efféminés, et un Phalaris, et un Néron. Régler sa conduite avec intelligence pour toutes les bienséances extérieures, ceux qui nient les dieux en
ont aussi le secret, ainsi que les traîtres à la patrie, et ceux qui osent tout quand ils ont leurs portes fermées. Ce qui reste le propre de l'homme de bien, c'est l'acceptation sans murmure de ce qui lui arrive et forme la trame de son existence ; c'est le soin de ne jamais souiller le génie qui habite dans sa poitrine, de ne le point troubler d'une foule confuse de perceptions, mais de le conserver calme, modestement soumis à la divinité, ne disant jamais un mot qui ne soit vrai-, ne faisant jamais une action qui ne soit juste.
Que si tous les hommes refusent de croire à la simplicité, à la modestie, à la tranquillité de sa vie, il ne s'irrite contre personne ; il ne se détourne pas non plus de la route qui conduit à la fin de l'existence, à cette fin où il faut qu'on arrive pur, paisible, préparé pour le départ, et plein d'une résignation volontaire à la destinée.
Initiation à la vertu.
Dans cette philosophie rien de pédanlcsque ; tout tend à la pratique.
A Tœuvre Marc-Aurèle ! Initie-toi à la vertu ! Laisse là les livres. Plus de distraction. Le temps te manque. Il ne t'est plus loisible de lire ; mais tu peux mépriser les voluptés et les douleurs ; mais tu peux te mettre au-dessus de la vaine gloire ; mais lu peux ne pas te fâcher contre les stupides et les ingrats ; bien plus, tu peux leur faire du bien.
Songe à ce que tu es : un peu de chair, un faible souffle, et un principe modérateur. Méprise cette chair : du sang, des os, Un réseau fragile, un tissu de nerfs, de veines et d artères 3 Considère ce souffle lui-
même : qu'est-ce en somme? du vent : non pas encore une chose toujours la même, mais une expiration, puis une aspiration de tous les instants. Reste le troisième principe, celui qui commande. C'est là qu'il faut appliquer tous tes soins : ne permets plus qu'il soit entraîné au gré d'un sauvage caprice, ni qu'il murmure, mécontent du présent, ou n'osant envisager l'avenir.
Que désormais ta préoccupation soit non point de paraître, mais d'être.
De fait, n'est-il pas étrange que l'homme, s'aimant lui-même par-dessus toutes choses, fasse cependant moins de cas de sa propre opinion sur ce qu'il vaut que de celle d'autrui ?
Si l'on recevait d'un dieu l'ordre de ne rien penser, de ne rien méditer, qu'à l'instant même de la conception on n'en rendît compte en public, comme on serait changé du jour au lendemain par cette salutaire contrainte ! 11 est donc vrai que nous redoutons l'opinion du prochain sur nous bien plus que la nôtre. ^
Devenu pour lui-même le plus sévère des témoins, le sage empereur pénètre toutes ses pensées et toute sa conduite de cette double maxime : (c Ce que tu as à faire, fais-le en le rapportant au bien des hommes ;ce. qui t' arrive, reçois-le en le rapportant aux dieux. »
Sincérité et esprit de fraternité.
Un premier devoir envers les hommes c'est la sincérité.
Fi de ces faux-semblants de vérité oîi le fourbe se dissimule ! L'affectation de la franchise est un poignard
caché. 11 y a de la corruption et de rhypocrisie dans ce discours : J'ai résolu d'en agir franchement avec vous.
Que fais-tu, ô homme? Ce préambule est inutile; la chose se fera bien voir à Tinstant : ton front doit porter écrites tes intentions; on doit lire dans tes yeux du premier coup; comme celui qui est aimé découvre dans un regard toutes les pensées de celle qu'il aime.
Un second devoir, c'est l'esprit de fraternité.
Il n'y a qu'une lumière du soleil, bien qu'elle se divise à l'infini, sur les plaines, sur les montagnes, sur les eaux. 11 n'y a qu'une matière commune, bien que disséminée en une infinité de corps particuliers. Il n'y a qu'une vie unique, bien qu'elle se partage entre une infinité d'êtres. Les choses telles que l'air, l'eau, le feu, la terre, n'ont pas de sentiment, et sont sans rapport d'affection les unes avec les autres nonobstant l'intelligence universelle qui les embrasse et la pesanteur qui les retient en un même lieu. Au contraire, la pensée tend par sa nature propre à s'unir à ce qui lui ressemble : ce penchant est tout en elle; rien ne peut en arracher l'instinct qui fait se rapprocher les êtres capables de connaissance.
Cet instinct nous révèle que nous sommes frères les uns des autres ; nous devons donc nous aimer et nous servir mutuellement.
D'ailleurs, si notre regard pouvait envisager l'ensemble des faits, nous verrions bien que ce qui ne profite pas à la société finit par nuire à l'individu.
Soyons donc pleins de bonté et par sentiment et par sagesse, nous appliquant à n'avoir jamais, même pour les inhumains, les sentiments que trop souvent les hommes ont pour les hommes.
Fabre. — Pensée antique. 19
La parfaite bonté.
La bonté est douce ; en présence de qui fait mal, elle vise non à invectiver, mais à améliorer. N'accuse personne; corrige, si tu le peux, celui qui pèche; si tu ne peux le corriger, remédie aux effets de sa faute ; si cela même passe ton pouvoir, que gagnes-tu encore à te plaindre ? Il ne faut jamais rien faire sans but.
La bonté est docile ; elle n'imagine point que ce soit s'asservir que de céder à qui a pour soi la raison. Souviens-toi que changer d'avis et te soumettre à quelqu'un qui te redresse, ne te rend pas moins libre que tu ne Tétais, car c'est une action produite par un effet de ta volonté et de ton jugement, par conséquent l'accomplissement de la pensée de ton âme.
La bonté est désintéressée ; elle n'a pas besoin qu'on la reconnaisse, elle sait se contenter d'elle-même. Quand tu as fait le bien et qu'un autre a reçu tes bienfaits, pourquoi, à l'exemple de tant d'insensés, chercher autre chose encore ? Pourquoi vouloir que ta bienfaisance paraisse aux yeux,^ou qu'on ait pour toi de la gratitude ?
La bonté est miséricordieuse. Quelqu'un me méprise? c'est son affaire. Pour moi, je prendrai garde de ne rien faire ou dire qui soit digne de mépris'; et contre les méchants dont j'ai à me plaindre ma seule vengeance sera de ne pas devenir semblable à eux. Quelqu'un me hait? c'est son affaire encore. Pour moi, je suis doux et bienveillant pour tout le monde, toujours prêt à montrer à chacun qu'il se trompe, non en le mortifiant, "non en me faisant violence, mais franche-
ment et avec bonté. Or est-il rien de puissant comme la bonté?
La bonté est invincible, pourvu qu'elle soit constante, sincère, sans dissimulation et sans fard.
Que pourrait te faire le plus méchant des hommes, si tu persévérais à le traiter avec douceur ; si, dans Toccasion, tu l'exhortais paisiblement, et lui donnais sans colère, alors qu'il s'efforce de te faire du mal, des leçons comme celle-ci : « Non, mon enfant ! nous sommes nés pour autre chose. Ce n'est pas moi qui éprouverai le mal, c'est toi qui t'en fais à toimême, mon enfant ! » Fais-lui voir adroitement, par une considération générale, que telle est la règle ; que ni les abeilles n'agissent comme lui, ni aucun des animaux qui vivent naturellement en troupes. N'y mets ni moquerie, ni insulte, mais l'air d'une affection véritable; ne parle pas en pédagogue, ni pour te faire admirer de ceux qui sont là, mais n'aie en vue que lui seul et son bien.
Le perpétuel éveil de la conscience.
Il est vrai. C'est chose difficile de se tenir à ces hauteurs oîi nous élèvent le détachement, la résignation, la sincérité, la bonté parfaite. Nous retombons bien vite, pauvres hommes. Mais il faut lutter toujours et toujours avoir en vue l'idéal.
mon âme, seras-tu quelque jour enfin bonne, simple, toujours la môme, et toute une, plus visible à l'œil que le corps qui t'enveloppe ? Goûteras-tu enfin le bonheur d'aimer, de chérir les hommes ? Seras-tu un jour enfin assez riche de toi-même pour n'avoir aucun besoin, aucun regret ; ne désirant ni objet de plai-
sir quelconque, ni temps pour prolonger tes jouissances, ni d'être en d'autres lieux, de respirer un air plus pur, d'avoir affaire avec des hommes plus sociables ?
Persuades-toi que tout ce qui t'arrive est bien pour toi; que tout vient des dieux, et qu'il ne peut y avoir que du bien dans tous leurs décrets et dans tout ce qu'ils feront pour la conservation de la Nature, cet être parfait, bon, juste, beau, qui produit, embrasse, contient toutes choses, et où tout se dissout pour servir de matière à d'autres êtres semblables aux premiers. Seras-tu enfin en état quelque jour de vivre avec les dieux dans une telle communion, que jamais tu ne te plaignes d'eux et que jamais ils ne te condamnent ?
Voilà à quoi il convient de songer sans cesse; car telles seront nos réflexions habituelles, tels nous serons. Notre âme prend la teinture de nos pensées. Plongeonsla donc continuellement dans de bonnes pensées en nous disant que les êtres raisonnables ne vivent que pour le bien et les uns pour les autres.
Le matin, lorsque tu sens de la peine à te lever, distoi : J'ai à faire œuvre d'homme. Debout ! — Mais j'aurais plaisir à rester chaudement couché sous mes couvertures. — Tu es donc né pour te donner du plaisir? Ce n'est donc pas pour agir, pour travailler.^
Ne vois-tu pas les plantes, les abeilles, les fourmis, remplissant chacune sa fonction, et servant selon leur pouvoir à l'harmonie de l'univers?
Alerte donc, à l'œuvre ! mais garde-toi de rien faire au hasard, et ne te propose que le bien de la société.
Pareille à un grand feu qui s'alimente de tout ce qui y tombe, la vertu du sage convertit tout événement en une matière d'exercice.
Hier ce méchant t*insultait, aujourd'hui il a besoin de toi. Sois-lui secourable. Ressemble à la fontaine qui ne refuse pas au passant son onde rafraîchissante, y aurait-il jeté des monceaux de boue. Le soleil pénètre indistinctement tout ce qui est susceptible de recevoir sa lumière. Ainsi notre bonté doit rayonner sur tous. Répète-toi : «c II est contre nature que Thomme soit l'ennemi de l'homme. A quoi bon la raison, si elle ne m'apprend à garder un cœur fraternel envers ceux qui m'offensent? »
A chaque action que tu fais, demande-toi à toi-même : « Est-elle selon la conscience et conforme à l'humanité? »
Ce n*est pas assez de ne pas faire le mal, il faut même en bannir l'idée. Le méditer c'est déjà l'accomplir. Scrute donc tes idées comme tes actes et, par une pratique quotidienne, munis-toi d'un ferme propos contre lequel les passions viendront se briser, comme les flots contre un rocher.
Méditations de Marc-Auréle sur le néant des choses.
Marc-Aurèle, conformément aux leçons de Platon, apprenait à vivre en méditant sur la nécessité de mourir. Convaincu qu'il est bon, pour mater nos convoitises, de nous redire souvent combien nous sommes rien et combien tout est rien, il revient sans cesse à la considération du néant des choses et de son propre néant.
Comme est petite, se disait-il, cette partie du temps immense, infini, qui est accordée à chacun de nous, et comme elle s'évanouit bientôt dans l'éternité! Combien est petite notre part de l'universelle matière ! Combien petite notre part de Tâme universelle ! Qu'est-ce,
prise dans la terre entière, que cette chétive motte de terre où tu rampes ?
Supposons que tu t'élèves tout à coup dans l'air, et que de là tu contemples les choses humaines, embrassant d'un seul coup d'œil toute la variété des êtres ; tu reverras toujours, crois-moi, le môme spectacle, la môme courte durée: et voilà ce qui fait notre orgueil !
Repasse en ton esprit ce qui fut jadis, et tous ces changements des empires ; tu peux dès lors voir d'avance l'avenir. Tout sera toujours ce qu'il est : il est impossible que les choses sortent des règles qu'elles suivent aujourd'hui.
Il est bien indifférent d'avoir eu pendant quarante années le spectacle de la vie humaine, ou pendant dix mille ans. Que verrait-on davantage?
Considère, pour prendre un exemple, le temps oîi régnait Vespasien : tu y observeras toutes ces choses : gens qui se marient, qui élèvent des enfants, qui sont malades, qui meurent, qui font la guerre, qui célèbrent des fôtes, qui négocient, qui labourent la terre, qui flattent, qui sont remplis d'arrogance, de soupçons, de desseins pervers, qui désirent la mort de tels ou tels, qui murmurent de l'état présent des affaires, qui se livrent à l'amour, qui thésaurisent, qui briguent de hautes situations; eh bien, ils ne sont plus ni ici ni ailleurs ; ils ont cessé de vivre.
Descends ensuite au temps de Trajan : même spectacle encore; et ce siècle aussi a péri.
Va, interroge les épitaphes d'autres temps et d'autres nations. Quelle multitude d'hommes qui, après des efforts inouïs pour s'élever, sont tombés bientôt et se sont dissous dans les éléments des choses !
MARC-ADRÈLE 295
Rappelle à ta mémoire tant de gens que tu as connus toi-môme en proie aux distractions vaines, négligeant de faire ce que comportait leur dignité d'hommes et de borner là leurs désirs. Représente-toi enfin ceux qu'ont illustrés de grands honneurs, des malheurs, des inimitiés, des fortunes diverses. Demande-toi après : Où est tout cela maintenant? Qu'est-ce devenu? un tas de cendres, un objet d'entretien ; pas même : on n'en parle plus.
Figure-toi Fabius dans sa campagne, Lucius dans ses jardins, Stertinius à Baies, Tibère à Caprée, enfin tous ces voluptueux qui occupaient tant de place dans le monde et que Topinion mettait si haut. Combien était vil le but de leurs agitations ! Ah ! qu'il est bien plus sage de se montrer juste, tempérant, zélé pour le bien et soumis à la Providence, mais avec simplicité; car le pire orgueil est l'ostentation de l'humilité.
Si ton action présente est celle d'un être raisonnable, humain, soumis à la même loi que Dieu, qu'as-tu à chercher davantage ?
Méditations de Marc-Aurèle sur sa propre mort.
Le temps arrive où tu rendras ton âme aux éléments. Quelle que soit l'heure, qu'elle te trouve prêt !
Pourquoi regretterais-tu un monde où si peu te regretteront?
Il n'est personne d'assez fortuné pour n'avoir pas, quand il meurt, quelqu'un près de lui qui se réjouisse du mal qui lui arrive.
C'était un homme vertueux et sage; qu'importe ? Il y aura à sa dernière heure quelque personne qui se dira : « Enfin nous allons respirer, délivrés de ce
pédant : sans doute il ne faisait de mal à aucun de nous; mais je me suis aperçu qu'en secret il nous condamnait. »
Ainsi console-toi de mourir en pensant que tu sors d'une vie où tels qui la partageaient avec toi, pour qui tu avais travaillé, fait des vœux, pris mille soucis, sont ceux-là mêmes qui à ton départ se sentiront soulagés.
Qu'y a-t-il donc qui puisse nous engager à rester ici plus longtemps ?
Cependant ne te sépare pas d'eux moins bien disposé pour cela; continue à leur montrer amitié, indulgence, dévouement.
N'aie pas Tair non plus de céder à la contrainte. C'est la nature qui a formé le lien, c'est elle qui le rompt. Prends congé de bonne grâce.
Méditations de Marc-Aurèle sur la mortalité de rame
Mais, en mourant, tout est-il donc fini ? Mourir ? S'éteindre ? Se déplacer, peut-être ?
Si l'espoir d'une autre vie est une illusion, et tout nous prouve que c'en est une, comment se fait-il que les dieux qui ont ordonné si bien toutes choses, et avec tant d'amour pour les hommes, aient négligé ce seul point, et que des hommes d'une vertu éprouvée, qui ont eu pendant leur vie une sorte de commerce avec la divinité, ne revivent pas après la mort, mais soient éteints pour jamais ?
Que veux-tu? La chose est ainsi. Conclus-en qu'elle devait être. Si l'immortalité eût été juste, elle eût été possible.
Dans peu d'instants, tu ne seras plus que de la cendre, un squelette, un nom, à peine un nom.
Et le nom, qu'est-il, sinon un bruit, un écho ? Ce que nous estimons tant dans la vie n'est que vide, pourriture, petitesse : des chiens qui mordent, des enfants qui se battent, qui rient, qui pleurent bientôt après.
Oui, regarde, considère; tout est rien : la terre, un petit coin du monde ; Tocéan, une goutte perdue dans Tunivers; le temps présent, un point de la durée; la matière, un flux perpétuel; la sensation, un phénomène obscur; le corps, une masse corruptible; Tàme, un tourbillon; le sort, une énigme; la réputation, une chose sans jugement; le souvenir, le commencement de l'oubli; notre séjour en ce monde, une halte de voyageur; notre vie, une guerre sans trêve.
Qu'est-ce donc qui peut nous servir de guide ? Une chose, et une seule : la philosophie. Et la philosophie, c^est de préserver notre conscience de toute ignominie ; c'est de vaincre le plaisir et la douleur, de ne rien faire au hasard, de n'user jamais de mensonge et dé dissimulation, de tout accepter sans trouble et d'attendre la mort d'un cœur tranquille.
Rien de grand, sinon de faire ce qu'exige et de souffrir ce qu'apporte la nature commune.
Comment ton âme use-t-elle d'elle-môme ? Tout est là. Le reste, qu'il dépende de ta volonté ou n'en dépende point, n'est que corps mort et ombre vaine.
La foule des hommes vulgaires n'apprécie que les objets sensibles.
Ceux qui sont plus sages prisent avant tout les êtres raisonnables, non toutefois selon leur vertu, mais selon leur industrie et leur génie.
Seul, celui qui sait honorer la raison universelle, reine du monde et des sociétés, fait mince cas de tout ce
qui n'est pas la grandeur morale. Il n'a à cœur que de se régler conformément au bien de la communauté humaine et d'aider ses semblables à faire de même.
Pourquoi imaginer que sa vertu ait besoin de félicités à venir ? L'œil demande-t-il à être récompensé parce qu'il voit, le pied parce qu'il marche ?
Être bienfaisant est la fonction de Thomme. La récompense d'avoir fait le bien, c'est précisément d'avoir fait le bien.
Méditations de Marc-Aurèle sur la solidarité et la charité.
Marc-Aurèle, répète-toi souvent : « Je suis membre de la société humaine. » Si tu dis simplement : « Je fais partie de la société humaine, » c'est que tu n'as pas encore du plaisir à faire du bien aux hommes comme à tes parents et à tes frères; tu leur en fais par pure bienséance, tu ne t'y portes pas encore comme à ton propre bien.
Chacun doit faire comme le pied et la main qui, s'ils étaient doués de raison et qu'ils comprissent -la constitution de la nature, ne se remueraient jamais sans tenir compte de Tutilité du corps tout entier.
Ton bien se confond avec le bien de tous. Ce qui n'est pas utile à l'essaim n'est pas non plus utile à l'abeille. Il faut être branches du même arbre, tout en ayant chacun sa pensée.
Par cela même que tous les êtres raisonnables ont été faits les uns pour les autres, la patience fait partie de la justice qu'ils se doivent réciproquement.
Ceux qui gouvernent leurs semblables avec orgueil et les traitent de haut en bas, que sont-ils donc le plus souvent? des misérables qui tout à l'heure faisaient
bassement leur cour, toujours prêts à s'humilier devant toute puissance dont ils craignent ou espèrent quelque chose.
Le sage vit parmi les menteurs et les injustes sans s'écarter de la vérité et de la justice, et, corrigeant la méchanceté quand il le peut, la déplorant toujours, il n'a garde d'en vouloir aux méchants.
Pourquoi s'abandonner à des mouvements d'aversion ? Tout homme, quel qu'il soit, n'est-il pas notre prochain, notre allié, notre parent, notre frère? Ah ! aimons, aimons toujours ! Comment ne pas se hâter d aimer lorsque la mort est là?
Méditations de Marc-Aurèle sur la Providence.
Cependant, à la vue de tant de vices et de maux qui désolent l'humanité, la tristesse prend Tâme.
mon âme, pourquoi es-tu triste 1 1l faut donner de la joie aux dieux. Ne les accuse point; n'accuse point la nature. Tais-toi, vil esclave; tais-toi !
Comment vas-tu imaginer que tout n'est pas pour le mieux ?
Ou le monde a été bien ordonné, ou c'est un pêlemêle fortuit.
Mais quoi ! Tu peux être, toi-même, un monde bien réglé, et dans l'univers tout serait désordre et confusion? Et cela, quand toutes choses, à la fois distinctes et unies, marchent en un si bel accord !
Non. 11 y a une souveraine intelligence répandue partout. Elle nous porte tous dans son sein; elle se communique spécialement à tout homme digne d'elle; elle est pour qui pense et veut ce que Tair ne cesse d'être pour tout ce qui respire.
Intelligence, ô Monde, tout ce qui t'accommode m'accommode moi-même. Rien n'est pour moi prématuré ni tardif, qui est de saison pour toi. Tout ce que m'apportent les heures m'est un fruit savoureux, ô Nature ! Tout vient de toi ; tout est en toi; tout rentre en toi.
Marc-Aurèle, tu as été citoyen dans la grande cité. Que t'importe de Tavoir été pendant plus ou moins d'années? Ce qui est conforme à la loi commune n'est inique pour personne. Qu'y a-t-il donc de si fâcheux à être renvoyé de la cité par la Nature même qui t'y avait fait entrer?
C'est comme quand un comédien est congédié du théâtre par le préteur qui l'y avait engagé. — J'ai bien peu joué. — Tu as joué ton rôle. N'importe qu'il fût court. Le point est que tu l'aies bien joué.
Le même Dieu qui, hier, noua la trame de ton existence, aujourd'hui la dénoue. Ni génération, ni dissolution ne viennent de toi. Pars donc, l'âme sereine! Celui qui te renvoie ne te veut pas de mal.
L'originalité de Marc-Aurèle et d'Epictète.
Il y a un mot bien significatif de François Barberini qui venait de traduire en italien ces entretiens de Marc-Aurèle avec lui-même, que Pierron a si heureusement fait passer dans notre langue depuis 1843 : <( Rougis, ô mon âme, s'écriait le bon cardinal. Je te dédie cette traduction pour te rendre plus rouge que ma pourpre au spectacle des vertus de ce païen. »
N'est-ce pas qu'on sent vibrer, dans les méditations de Marc-Aurèle, comme dans celles d'Epictète, l'âme d'un vrai philosophe, l'âme d'un sage?
Mais, objectera-t-on peut-être, Sénèque, que nous connaissons, n'a-t-il pas dit tout ce que disent Marc- Aurèle et Épictète?
Il Ta dit; il ne Ta point senti, il ne l'a point vécu.
Lisez tour à tour Sénèque et Marc-Aurèle; puis comparez, et vous mesurerez Timmense distance qu'il y a d'un auteur à un homme.
— Mais, dira-t-on encore, comme Epictète et Marc- Aurèle se répètent! C'est toujours la môme chose.
Eh oui, certainement, et il le faut. Les vérités morales ne sont pas comme les vérités mathématiques qu'il suffit de démontrer une fois pour qu'on en demeure convaincu. Elles demandent à être présentées sous des milliers de faces, parce qu'il y a des milliers d'obstacles qui s'opposent à leur entrée en nous.
Les plaquer sur Tesprit, c'est ne rien faire; il faut qu'elles pénètrent jusqu'au plus intime de l'âme. Or, pour arriver jusqu'au plus intime de l'âme qu'obstruent tant d'intérêts et de passions, il est besoin de trouées bien profondes et les coups de pioche ne sauraient être trop répétés.
Pascal disait que « le cœur a son ordre » et que « cet ordre n'est point par principes et démonstrations mais consiste principalement en des digressions sur chaque point qui a rapport à la fin, pour la montrer toujours. » Cet ordre qu'ont suivi Jésus-Christ et saint Paul, selon Pascal, est aussi celui qu'ont suivi Epictète et Marc-Aurèle.
Maintenant tout ici est-il à admirer? Non. Il y est fait trop de part à la résignation, et pas assez à l'action. La foi au progrès manque. Chez Epictète et encore plus chez Marc-Aurèle, nous trouvons un avant-goût de ce
mysticisme mélancolique et découragé qui prévalut aux heures tristes du moyen âge.
Il y a bien dans Marc-Aurèle une énergie généreuse qui lui permet de dominer toute passion, de refouler tout dégoût, et d'arriver à une sérénité qui le met en harmonie avec la nature toujours sereine. Mais, dans ce cœur apaisé, perce quand même le sentiment de la disproportion énorme entre les efforts et Tœuvre accomplie.
Toujours à son poste, toujours vainqueur, il écrit sous sa tente : « Une araignée se glorifie d'avoir pris une mouche ; un chasseur d'avoir pris un lièvre ; un imperator d'avoir pris des Sarmates. Même vanité. 11 n'y a que pourriture au fond du sac. »
Encore plus que contre les Sarmates ou les Marcomans, le bon empereur a à lutter contre les Romains, pour le bien de Rome. 11 combat les mauvais vouloirs ; mais il les trouve invincibles, et il dit : « Ces gens n'en feront pas moins ce qu'ils font, devrais-tu en crever de dépit. Quel rêve d'enfant que de vouloir le règne de la philosophie ! N'espère pas la république de Platon. Tout en faisant pour le mieux, contente-toi d'un peu de bien, si petit soit-il. »
Il voit dans la mort le suprême refuge ; et c'est avec une sorte d'accent de triomphe qu'il constate combien, après tout, est bref le combat de la vie : « Derrière toi une infinité de temps où tu n'étais pas. Devant toi une infinité de temps où tu ne seras plus. La vie n'est qu'une apparition d'un moment entre les deux abîmes du néant. Finies bientôt les agitations, finies les servitudes. »
L'esprit aristocratique des stoïciens.
On s'étonne que cette belle religion du devoir, qui fut le stoïcisme romain, ne soit pas devenue la discipline morale du grand nombre et n'ait pas pris la place des vieilles croyances qui avaient fait leur temps. Mais plusieurs causes empêchaient qu'elle pût jamais devenir populaire.
Aux nobles doctrines du stoïcisme se mêle toujours Torgueil, l'orgueil qui glace tout, Torgueil qui rend stérile et l'enseignement et l'exemple même de la vertu.
Ainsi, à ceux qui lui demandent quel homme il est pour vivre autrement que les autres, le sage répond volontiers : « Je suis l'espèce de choix; je suis la bande de pourpre dans la robe de laine. » 11 sied mal de se distinguer si dédaigneusement du peuple quand on veut le conquérir.
Mais l'ambition de nos stoïciens ne va pas si loin ni si haut : ils auraient dit si bas. Une élite leur suffit.
Épictète déclare qu'il ne veut pas parler à tous. Sans aptitude et préparation préalable, on ne saurait venir à son école. Il vous endoctrinera si vous lui faites
Teffet d'être quelqu'un, si vous avez en vous quelque chose qui engage à vous parler, si vous êtes comme le petit enfant charmant et vif qui nous donne Tenvie de jouer avec lui, de marcher avec lui sur les mains, de balbutier avec lui. Mais qui a jamais eu l'idée déjouer avec un âne ou de braire avec lui ?
Mépris déplacé. C'est témoigner trop d'attachement à l'esprit que de n'être inspiré qu'avec les gens d'esprit. Et puis, qui oublie le grand nombre s'en fait justement oublier.
Le fait est que ces sages n'ont pas foi en la bonne nature du grand nombre. Au lieu de voir dans la masse du peuple une riche terre à fertiliser, ils n'y voient que ronces et rocs stériles.
Marc-Aurèle lui-même prend en pitié ces politiques qui croient possible la réforme d'un peuple. Il se demande si le sage n'est pas en ce monde au milieu de fous dont on ne saurait rien tirer de bon et qu'il faut décidément laisser aller leur train. Il n'a pas cette confiance dans une régénération des multitudes, qui donna tant d'élan aux fondateurs du Christianisme et aux auteurs de la Révolution.
Quel mal que ce dédain du vulgaire ! Sans le vulgaire on n'abouti t à rien . Et pourquoi donc se méfier ? Il n'est pas de bonne idée que l'instruction ne puisse inculquer aux foules. Il n'est pas de bonne habitude à laquelle l'éducation ne puisse les façonner. Il faut avoir confiance en l'humanité et lui jeter de bon cœur les paroles de vie.
L'enthousiasme actif est la condition des grandes choses. Les puissantes croyances ne demeurent pas purement individuelles : il y a en elles une force expansive qui les pousse à s'implanter dans toutes les
LE STOiCîSME ROMAIN 305
âmes. Où manque Tardeur de Tapostolat manque la vie.
Les apôtres du stoïcisme à Rome.
Le stoïcisme eut, il est vrai, ses apôtres attitrés. C'étaient les cyniques, avec leurs grands manteaux et leurs longues barbes.
Ils se vantaient d'avoir quitté le monde et faisaient métier de prêcher la vertu.
Plus d'une grande maison avait ainsi son philosophe, espèce de directeur de conscience, conseillant le parti à prendre dans les circonstances difficiles et exhortant au courage quand il fallait mourir.
Mais, maintes fois, le zèle pieux de- ces austères mentors parut doublé de basses convoitises, et leurs menées semblèrent justifier les persécutions qu'on ne leur épargna point.
C'est en vain qu'afin de prévenir les abus, Epictète, quand il trace l'idéal du sacerdoce philosophique, demande que le sage, voué à l'apostolat, soit aussi voué au célibat, et semble rêver qu'il se fonde des congrégations de philosophes.
Est-il donc nécessaire de s'affranchir des douces attaches de la famille pour se dévouer aux intérêts de Thumanité? Avoir femmes et enfants empôchc-t-il de voir dans tous les hommes ses frères et dans toutes les femmes ses sœurs? N'est-il pas excessif, n'est-il pas contre nature de prétendre qu'on ne peut être époux et père en même temps que prêtre de la vérité? Enfin, égoïsme pour égoïsme, l'égoïsme de famille ne vaut-il pas mieux que Tégoïsme de corporation?
Fabre. — Pensce antique. 20
L'excès d*iasensibilité.
Tout un côté de la nature semble fermé aux stoïciens. Quand ils n'interdisent pas les affections, ils les mutilent. Ils ne comprennent pas les choses de Tâme; ils ne sentent pas la poésie et la fécondité de la douleur, de la tristesse, de la pitié et des larmes ; ils autorisent presque leurs adversaires à prétendre que, s'ils ne se font pas stoïciens, c'est pour demeurer des hommes.
Trouvez-vous, par exemple, qu'il soit humain de comparer, comme le fait Epictète, la perte d'un fils à la « perte d'une coupe ou de tout autre ustensile », et de rester impassible devant la mort de ceux qui nous tiennent le plus de près en se disant que voilà une dette payée? Ce n'est pas assez de proclamer que les liens de la famille sont excellents pour quiconque n'a pas la vocation d'apôtre, et d'enseigner que se marier et avoir des enfants est conforme à la nature non moins qu'au bien public. Il faut encore ne pas sevrer le cœur de ses tendres délicatesses et même lui pardonner des faiblesses qui tiennent à sa force.
Outrer à un tel point la rigidité du devoir, c'est très mal le comprendre. La vertu qui est sans entrailles n'est pas la vertu.
C'est ce que comprit Marc-Aurèle. Ce fut son originalité d'être plus ouvert que les autres stoïciens aux saintes impressions de la pitié, d'embrasser de son ardente commisération la foule des déshérités, et de tempérer par une sage mesure les sévérités de Zenon à l'endroit des manquements de la volonté humaine que sa brutale rigueur mettait tous sur le même pied.
LE STOiasUE ROMAIN
L'exclusion d'une vie future.
Si la vertu des stoïciens de Rome n'est pas toujours sans entrailles, surtout chez un Marc-Aurèle, elle est du moins toujours sans espérance. Il lui est prescrit de se nourrir d'elle-même, au lieu de se repaître des chimères de l'immortalité.
D'après Epictète et Marc-Aurèle, croire à une autre vie est une erreur.
D'autres ajoutent que c'est une puérilité sans profit. H Non, disait Chrysippe, le docteur le plus classique du stoïcisme, ce n'est pas un bon moyen de détourner les hommes de l'injustice que d'en appeler à la crainte des dieux. Tout ce discours sur les vengeances divines est sujet à mille controverses et difficultés. Il ne diffère guère de ces contes par lesquels les bonnes femmes empêchent les petits enfants de mal faire. »
Certes, rien d'aussi nécessaire que de déterminer une morale toute rationnelle en dehors des croyances religieuses; rien d'aussi immoral que de se faire une moralité dont la peur serait le principal ressort; mais encore est-il vrai qu'on est plus encouragé à bien vivre quand on a la persuasion de vivre toujours et que la grande masse des hommes, raisonnant d'une façon conséquente à la sublimité de notre nalure, associe dans la destinée humaine l'immortalité au devoir.
Religion stoîque.
Alors même qu'ils nous enferment dans la vie présente, les stoïciens ne laissent pas de déclarer qu'il y a une Providence et que tout est pour le mieux.
Mais qu'est-ce que ce Dieu qu'ils adorent? Qu'est-ce que cet ordre qu'ils proclament ?
Cel ordre, c'est l'assujettissement universel des choses à une irrésistible fatalité qu'il faut accepter sans murmure, opposant notre impassibilité réfléchie à l'impassibilité aveugle des forces de la nature. Ce Dieu, ce n'est ni le Dieu personnel du théisme, ni THomme-Dieu du christianisme sollicitant l'amour par l'amour et unissant son cœur au cœur de l'humanité ; c'est le Dieu-Tout, froide idole qui ne dit rien à l'âme.
En somme, l'optimisme stoïque est l'optimisme du désespoir. Sa sévère grandeur pouvait bien captiver une élite, elle ne pouvait fixer la croyance des foules.
Eux-mêmes, Sénèque, Epictète et Marc-Aurèle se trouvent trop à l'étroit dans la théologie de l'école et ils exaltent un Dieu vivant qui est « notre protecteur, notre guide, notre père ».
Mais ils ne s'en tiennent pas là. Leur piété s'accommode aux fictions dont s^entre tenait la crédulité publique dans le monde romain comme dans le monde grec.
Ils professent la pluralité infinie des dieux avec le grand dieu Jupiter à leur tête ; font des prières et des sacrifices à leur adresse; admettent la divination et les présages.
Sans doute, pour eux Jupiter n'est rien de plus que l'âme du monde, et les autres dieux, qu'ils adorent par métaphore, sont encore le Dieu unique considéré en ses parties, astres, éléments, forces naturelles, vertus morales. Toujours est-il qu'ils parlent comme le peuple, tandis qu'il aurait convenu de réagir virilement contre la superstition commune, et cela par la prédication
d'un Dieu éminemment personnel et moral, non par Tapothéose d'une abstraction.
Impopularité et noblesse du stoïcisme.
Pour se poser en conservateur des croyances établies au lieu de prendre une attitude franchement novatrice, le stoïcisme romain n'en devint pas plus populaire, C^est à Tépicurisme qu'allaient les gros bataillons.
L'on comprendra, en effet, que celui-ci fut salué comme une doctrine libératrice, si on considère de quelles terreurs sans fin la foi religieuse torturait les âmes, les forçant à s'inquiéter du vol d'un oiseau, de la lueur d'un éclair, des chimères d'un songe, du bruit d'un écho, du geste d'un passant, du saut d'un animal, de tout enfin, et annonçant, après la mort, au grand nombre d'atroces tourments, aux privilégiés une vie où cette terre se fait regretter.
En politique, de même qu'en religion, le stoïcisme romain ne fut pas assez révolutionnaire pour devenir vraiment populaire. Il resta une philosophie d'opposition, militante sans doute, mais très peu agressive.
Parmi les hontes de la corruption impériale, n'y avait-il rien plus à faire qu'à bien mourir ? N'y avait-il pas à tenter quelque grand coup et à s'aventurer dans quelque belle folie? Il y a des cas où les fous sont les sages.
On se contentait de jeter en l'air quelques-unes de ces fortes paroles qui, de loin, nous semblent exagérées, mais qui étaient bien naturelles, sous le vent de terreur qui soufflait alors, prononcées par des hommes qui étaient proscrits ou allaient le devenir. Mais ils
demeuraient isolés tous cesl)raves gens, et, s'en tenant à la ferme volonté de ne pas déchoir, ils dédaignaient de former une sainte ligue contre la tyrannie et la corruption triomphantes. On savait se donner la mort; on ne savait pas donner la mort à César. On montrait une grande vertu, mais une vertu toute passive. Ce qui est passif répugne aux masses. Il faut l'action pour les entraîner.
Au fond, on péchait par un excès d'individualisme. Mais quel individualisme grandiose que celui de ces héros du devoir qui, tandis qu'autour d'eux tout était désordre et ténèbres, savaient rester debout, et, tranquilles au milieu de l'universelle dissolution des choses, s'imposaient de sauvegarder leur dignité d'hommes et de citoyens!
Ils n'ont pas su populariser leur doctrine; ils n'ont pas su créer autour d'eux des mœurs et une foi conformes à leurs règles ; mais, adaptant à tous les états de la vie le grand précepte : « Fais ce que dois, quoi qu'il advienne, » ils ont eu l'honneur de nous léguer la magnifique ébauche d'une morale vivante, fondée sur la raison. Elle demeurera comme un sublime fragment de la philosophie éternelle.
Hautes conceptions des juriscon'^ultes stoïciens.
C'est dans la sphère juridique que se concentra la grande influence du stoïcisme romain. S'il n'aboutit point à un entier renouvellement des cœurs et à une pleine transformation de la vie commune, il introduisit du moins dans la loi un esprit nouveau et traduisit en articles du code les plus sages inspirations de l'équité naturelle.
LE STOklSHE ROHlEf 311
A un individualisme soureni outré les sloîcïcns unissaient un curieux sentiment de la solidarité humaine.
Zenon et ses disciples grecs avaient les premiers développé l'idée d'une cité universelle ; les philosophes romains agrandirent cette conception et la firent passer dans la pratique.
Les événements y poussaient : car voici que Rome, donnant à toutes les nations un fover commun, semblait avoir réalisé cette unité qu'Alexandre n'avait fait qu'ébaucher.
Aussi les tendances cosmopolites étaient-elles communes parmi les épicuriens non moins que parmi les stoïciens. Mais, chez les épicuriens, elles consistaient surtout à se défaire des préjugés d'Etat, de religion et de caste; chez les stoïciens, elles visaient à l'établissement et à la garantie de droits communs. Là le cosmopolitisme de l'indifférence ; ici le cosmopolitisme de la vertu.
Cicéron interprétait la pensée stoïcienne quand il concluait de notre commune participation à la raison que la charité lie l'homme envers l'homme ; que le sage, s'estimant né pour tous et non pour soi, fait du monde sa patrie ; enfin que le droit, fondé sur notre inclination à nous entr'aimer, n'est, au fond, que la raison écrite.
Appliquant ces principes, les jurisconsultes Gaius, Paulus, Ulpien, Papinien, immortels successeurs des Rufus, des Tubéron, des Scœvola, font pénétrer l'esprit philosophique dans la législation et mettent d'accord la jurisprudence avec la morale.
A leurs yeux, l'inviolabilité humaine repose sur la
fraternilé humaine, et c'est parce que nous sommes les frères les uns des autres que l'homme est sacré pour rhomme.
Du saint caractère de l'humanité dérivent les grands préceptes de la justice, ainsi déterminés par.Ulpien : « Vivre honnêtement ; ne faire du tort à personne ; rendre à chacun ce qui lui revient. »
La justice étant au-dessus de tous les intérêts et de tous les pouvoirs, le droit ne saurait être là oii elle n'est pas. Le magistrat ne fait que la reconnaître et rappliquer ; il ne saurait ni la créer, ni la transformer, ni la détruire, vu qu'elle est antérieure et supérieure à toutes les lois, une et immuable en tout lieu comme en tout temps.
La justice formulée c'est le droit. Au secours du droit vient la peine. « La peine, dit Paulus, est établiepour l'amélioration des hommes. » Elle ne doit atteindre que le coupable. Tant pis si vous n'arrivez point à le convaincre ou à le saisir. — « Qui sera coupable, s'il suffit de nier ses crimes ? » s'écriait un accusateur. — « Et, s'il suffit d'être accusé, qui sera innocent? » répondit l'empereur Julien.
En même temps qu'ils édictaient ces grands principes et qu'ils brisaient les anciennes barrières des cités en légiférant pour la cité universelle, les jurisconsultes stoïciens donnaient une consécration rationnelle au droit de propriété antérieurement fondé sur le privilège des citoyens; réclamaient la part de la bonne foi dans les contrats à l'encontre de l'autorité exclusive accordée à la chose écrite ; tendaient à substituer, dans la famille, l'équité à la tyrannie, en prescrivant au père
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et à l'époux la bMilé cû^miiK i*-^^ àt i*s di\>its : «dCd. sapaient le prineipe m^iiie Je l'ets^larafi? en déelaraDl que l*assQJeUUspaieiil Je lli>>Dune par rhomine est une institulioD da droit de: sens contraire à la nature qui. originairement, mw^ a faits toQ~ libres.
L'esclavage, «Midamné en théorie, c<HilinDait à être maintena dans la pratique. Mal immense : car âon abolition aurait peut-être saoTé et r^^néré l'ancien monde.
Mais encore est-il bien =ûr que les stoïciens s'accordaient à le combattre. Enchérissant sur Zenon qui. d'après Dit^ne de Laërce. estimait que le droit du maître, qu'il résulte de la conquête ou d'un achat, est un droit mauvais, Sénèque proclamait que, la même origine nous étant commune à Ions, il n'y a pas des esclaves, mais des hommes. Descendant anx causes. Epiclèle, plus profond ici qu'.Vrîstote, disait que celuilà seul est susceptible d'être esclave qui ne participe pas à la raison : or cela n'est vrai que des bêtes. Enfin, et il faut que les idées d'égalité eussent fait un bien grand progrès pour de%'enir ainsi un lieu commuQ dans la bouche des rhéteurs, Dion Cfarvsostome opposait à l'esclavage une argumentation longue, mais décisive, qui peut être ramassée en ces quelques mots : « Pour vendre, pour échanger, pour donner, pour transmettre par héritage, il faut être légitimement propriétaire. Or, jamais on ne délient un homme en légitime propriété, vu que force ne fait pas droit. Les promiei-s esclaves ne l'ont pu devenir que par un clTot de la violence; et par cela même ils avaient le droit de
reprendre par tous les moyens leur personnalité qu'on leur avait volée. Que si on reconnaît, et il faut nécessairement le reconnaître, qu'étant nés libres, les premiers esclaves ne pouvaient devenir justement esclaves, les mômes raisons qui condamnent leur asservissement condamnent Fasservissement de leurs descendants. Ainsi toute acquisition et toute possession de l'homme par l'homme est foncièrement nulle et illégitime. »
En un mol, les stoïciens romains sont unanimes à dire au maître que Tesclave est son frère, étant comme lui capable de vérité et de vertu, fils de Dieu comme lui.
Le frère, quand il s assujettit son frère, bénéficie d'une-Ioi de mort faite par les hommes ; mais il viole la loi de vie qui est divine et veut que là où est la raison soit aussi la liberté.
Autres inconséquences des jurisconsultes romains.
Les inconséquences légales des jurisconsultes istoïciens ne se bornèrent pas malheureusement à la tolérance de Tesclavage. Une pente funeste les mena à consacrer la servitude dans sa forme politique la plus expresse qui est le césarisme, et Ulpien ne craignit point de formuler, à côté des axiomes de la justice, Taxiome de la tyrannie : « Le bon plaisir du prince a force de loi. »
Parler ainsi c'était subordonner les droits de tous aux privilèges d'un seul.
11 est vrai que, pour atténuer cette énormité, Ulpien faisait remonter le pouvoir de l'empereur à un plébiscite et ainsi essayait de jeter sur le despotisme le voile de la liberté. « C'est le peuple, est-il dit dans les
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Institules, qui, de par la loi régalienne, a concédé au ■ prince la souveraine puissance. »
Mais qui ne voit que tout cela revient à faire dépendre le droit d'opprimer, attribué à César, du droit de se suicider, attribué au peuple ?
La souveraineté nationale ne saurait ni s'abdiquer^ ni, quels que soient ses représentants temporaires, substituer légitimement l'arbitraire à la justice, seule vraiment souveraine.
Il est pénible de voir les jurisconsultes stoïciens autoriser ainsi l'usurpation et l'oppression, après avoir émis des principes contraires, tels que cette belle sentence d'Ulpien : « Juridiquement tous les hommes naissent libres et égaux. »
Sans doute, c'est chose commune en tous les temps, et surtout dans les temps de dictature, que les articles d'une loi enlèvent morceau par morceau ce qui est accordé en bloc dans ses préliminaires. Mais, de la part des coreligionnaires d'un Epîctëte et d'un Marc-Aurèle, de telles inconséquences étonnent.
Elles témoignent singulièrement des contradictions qui divisaient alors les consciences. En effet, les habitudes invétérées disputaient la place aux nouvelles idées. Autres étaient les aspirations, autres les mœurs.
Ces démocrates qui se disaient les citoyens du monde étaicuL foncièrement imbus de l'esprit aristocratique ; et la république telle qu'ils la comprenaient et l'aimaient était une république toute péliic de privilèges.
Ils proclamaient les droits de l'humanité et ils étaient disposés à se sacrifier les di'oits de leurs concHoy^ta. Ils ne parlaient que de liberté et ils n'agisitaiwt ^te
par routine. Dans leurs théories, ils égalisaient tous les hommes; dans la pratique, ils n'admettaient pas que le chevalier et l'affranchi pussent se coudoyer au sénat et au pouvoir. Dans leurs théories, ils réprouvaient ce qui est malhonnête, et rien que ce qui est malhonnête ; dans la pratique, ils avaient la plus grande indulgence pour les déprédations des hommes de finance et ils accablaient de leurs flétrissures le travail mercenaire des pauvres gens.
Condamné par sa nature à vivre de popularité, l'empire servit la plèbe bien mieux que ces flers républicains du patriciat ; mais il servit la plèbe en l'avilissant, et, au lieu de relever les petits au niveau des grands, il abaissa les grands au niveau des petits.
Suprême grandeur du stoïcisme.
Malgré ses défectuosités et quelle qu'ait été en divers points la mauvaise influence des mœurs du temps ou de l'esprit de parti, l'œuvre juridique des stoïciens a été dans son ensemble tellement pénétrée de sagesse et d'équité, qu'elle a mérité de survivre à l'empire. Si Ton excepte les conceptions maîtresses de la Révolution française, le droit romain est le plus beau monument de l'application de la philosophie aux affaires humaines.
Ainsi, en même temps qu'au-dessus de la morale de l'instinct ou de Tégoïsme ils élevèrent une morale rationnelle et désintéressée, les stoïciens romains, audessus de législations fondées sur des intérêts particuliers, élevèrent une législation inspirée du droit commun.
Mais il ne faut pas oublier que la Grèce avait fourni les semences que les Romains firent si admirablement
fructifier. Athènes conçut, Rome pratiqua. Athènes fut la tête, Rome fut le bras.
L'an 529, au moment où, à l'instigation des chrétiens jetant Tinterdit sur la philosophie, Técole d'Athènes fut fermée par l'empereur Justinien, le philosophe Simplicius commentait Epictète et couronnait son œuvre par cette prière à Dieu :
« Je t'en suplie, 6 notre père, arbitre et guide des consciences, fais que nous nous souvenions de la noblesse dont lu as daigné nous honorer; prête-nous ton aide à nous que tu as créés maîtres de nous donner une loi et de la suivre; assure-nous les moyens de nous purger de nos affections brutales, et de soumettre nos désirs à la raison !
« père, je t'en supplie, redresse notre esprit; unisle à l'être véritable par la lumière de la vérité ; écarte de plus en plus les nuages qui nous empêchent de bien connaître l'homme et Dieu. De là dépend notre salut; car comment bien connaître sans bien aimer ? Et comment bien connaître et bien aimer sans bien faire ? »
N'est-ce pas qu'il plaît à l'imagination de voir ce Romain de Cilicie, le dernier représentant de la philosophie hellénique, commenter, sur les ruines mêmes de l'école d'Athènes, le grand interprète de la doctrine stoïcienne, et s'inspirer de son esprit?
C'est que le stoïcisme représente le plus noble effort de la philosophie antique pour le gouvernement des âmes; et, quand aura été renouée la chaîne de la civilisation, nous le retrouverons, avec Descartes, Montesquieu et Kant, aux points culminants de la philosophie moderne.