‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 88 sur 103 · APOLLONIUS DE TYANE · texte numérisé non relu

APOLLONIUS DE TYANE

Il y a un homme dont la vie et le prestige peignent assez bien cette époque d'innovations et de superstitions, mal assurée dans ses croyances et amoureuse du merveilleux. C'est Apollonius de Tyane.

Il était né en Cappadoce quelques années avant Jésus- Christ. Après avoir reçu dans sa jeunesse les leçons d'un maître pythagoricien, il se mit à voyager pour s'éclairer et éclairer les autres, et il visita tour à tour les mages de la Perse, les brahmanes de l'Inde, les ascètes de l'Egypte.

Comme on lui demandait quelle était son école, il fit sa

APOLLONIDS DE TïANE 31»

profession de foi à peu près en ces termes : « La philosophie a mis devant moi toutes ses sectes. Parmi elles il en élait une, celle qu'avait autrefois embrassée Pythagore, qui semblait me dire : « Écoute, jeune H homme, je suis sans agréments; je n'aime que « l'austérité. Qui s'attache à moi se résigne à reli-an- « cher de sa fable tout ce qui a eu vie et renonce au « vin pour ne pas troubler en lui les sources de la pure (i sagesse ; il enchaîne en outre toutes ses passions et a même met un frein à sa langue. Maintenant, si tu * supportes celte vie, veux-tu savoir ce que lu y gagne- « ras? Tu y gagneras d'être tempérant, juste, exempt « d'envie et de crainte; tu y gagneras de pénétrer les a cœurs et de prévoir l'avenir. L'habituelle pureté de (( l'âme la dote d'un regard si limpide et si perçant « qu'elle voit clair dans ce qui reste un mystère pour le a commun des hommes. » Voilà la secte que j'ai choisie; et je possède tout ce qui m'avait été promis. Les vrais philosophes sont ceux qui, k force de s'affranchir des liens du corps, d'exercer leur âme, de sanctifier leur vie, se font par leurs vertus les précepteurs de l'humanité et s'élèvent à l'intuition des choses divines. Sachez-le, la philosophie, réglée comme elle l'a été par Pythagore, et inspirée d'un souffle divin, comme elle l'était déjà avant Pythagore chez les Indiens, procure des jouissances infinies en nombre et en durée, >'

D'après Apollonius, autant les Egyptiens sont inférieurs aux Grecs, autant les Grecs sont inférieurs aux Indiens.

Son commerce avec ces derniers avait fait de lui un illuminé. On le considéra comme un homme divin, et on lui attribua le don des miracles.

Son austère moralité et son ardent enthousiasme pour la vertu disposaient en effet à l'illusion sur ses prétentions de thaumaturge. Il était simplement vêtu, ne vivait que d'eau et de légumes, montrait la plus grande chasteté et se sevrait des plus ordinaires plaisirs.

De toutes parts, on accourait à sa rencontre. Il allait, donnant tout son avoir aux pauvres, attaquant les abus, apaisant les séditions, glorifiant le travail, prêchant la fraternité, exhortant aux bonnes mœurs, enseignant les plus nobles doctrines.

Selon Apollonius, l'existence et les révolutions des êtres visibles s'expliquent par l'opération de l'Être invisible, agent mystérieux des métamorphoses de la nature, principe de l'harmonie universelle, Dieu suprême, toujours un et identique sous la variété des noms et des représentations qui en altèrent l'essence.

La meilleure manière de montrer sa reconnaissance et sa piété à ce Dieu suprême, c'est de ne lui rien sacrifier, de ne lui rien consacrer qui tombe sous les sens. Il n'a besoin d'aucune chose matérielle ; et la terre ne . porte point de plante, l'air ne nourrit point d'animal, qui ne soit impur devant sa face.

Que devons-nous donc offrir au plus grand des êtres pour nous attirer ses grâces ? Nous devons lui offrir ce qu'il y a en nous de plus excellent, notre âme. La prière est le don que l'âme fait d'elle-même.

« Quand je prie, disait Apollonius, je demande aux dieux que la justice règne sur la terre; que les lois ne soient point violées; que les sages aient le cœur d'être pauvres et que le reste des hommes possède tous les biens en abondance, mais innocemment. En ce qui me touche, je me borne à dire aux dieux : Donnez-moi

APOLLONIUS DE TYARE 321

ce qui me convient! Si je suis bon, j'obtiendrai plus que je n'espère et que je ne désire. Si je suis méchant, j'aurai mérité tous les maux que je pourrai subir, a

Apollonius finit par avoir sa confrérie d'adorateurs. À les en croire, il savait toutes les langues sans jamais en avoir appris aucune; il avait le don de seconde vue, et son intelligence plongeait dans le lointain des lieux et des âges; il s'entretenait avec les ombres des morts, par exemple avec l'ombre d'Achille ; il faisait enfin des cures merveilleuses, rendant la raison aux fous et la santé aux malades.

On lui attribuait même le pouvoir de rendre la vie aux morts, et on se racontait comment il avait ressuscité une jeune fille noble, puis lui avait donné pour sa dot les magnifiques présents qu'il venait de recevoir du père reconnaissant.

Quelque temps après la mort d'Apollonius, le rhéteur Philostrate fit son histoire ou plutôt amplifia sa légende, dans un livre que remplît le merveilleux le plus extravagant et où le philosophe est visiblement sacrifié au thaumaturge.

Entre autres prodiges il y est expliqué comment Apollonius, accusé de magie et sur le point d'être condamné, disparut tout à coup du tribunal; comment il quitta mystérieusement ce monde ; comment il apparut, après sa mort, à un de ses disciples un peu incrédule, pour lui dire : « Quittez vos doutes ; l'âme est immortelle : elle n'est pas à vous; elle est à la Providence. Une fois le corps épuisé, l'âme s'élance, méprisant le triste esclavage qu'elle a souffert. Au surplus, pour savoir pleinement les choses, attendez de n'être plus. » Fabhe. — Pensée anlique. SI

Il faut remarquer, — signe fr^paat de Tétaf des

esprits, — qu'en général on admettait la réalité des miracles d'Apollonius, et qu'on les attribuait, qui à une vertu divine, qui à une intervention démoniaque.

Les Pères de l'Eglise, avec Arnobe et Lactance, maltraitèrent fort ce philosophe thaumaturge. Ils lui en voulaient d'autant plus, qu'un de leurs adversaires, Hiéroclès, l'avait comparé et préféré à Jésus. Toutefois, ils n'eurent garde de nier tous ses miracles. Ils se bornèrent à en contester un certain nombre, et ils expliquèrent les autres, moitié par les artifices de la magie, moitié par les sortilèges du diable.

Au cinquième siècle, quand la période militante eut fait place à la période triomphante, l'opinion chrétienne s'adoucit à l'égard d'Apollonius. Ainsi Tévêque Sidoine Apollinaire verra en lui un sage meilleur et plus instruit que le commun des hommes.

Les païens, eux, du moins ceux qui étaient croyants, conservèrent le souvenir d'Apollonius comme celui d'un être privilégié qui, sous la forme d'un homme, aurait été plus qu'un homme. Eunape dira de lui : <( C'est un Dieu qui n'a fait que passer sur la terre; » et Tempcreur Alexandre Sévère, consacrant une espèce de chapelle éclectique aux grandes âmes de l'antiquité, placera l'image d'Apollonius à côté de celles de Jésus, d'Orphée et de Moïse.

Page 1