‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 95 sur 103 · L'AGONIE DU PAGANISME · texte numérisé non relu

L'AGONIE DU PAGANISME

La mort de Julien fut le dernier râle du paganisme. Son agonie avait été longue et le mal qui le travaillait datait de loin.

Déjà, au temps de Lucrèce qui se donna pour mission d'affranchir les âmes des chimères du culte et des sottes craintes du Tartare, les classes cultivées de Rome professaient une entière incrédulité pour les fables polythéistes, et les augures avaient quelque peine à se regarder sans rire. Aussi César, en plein sénat, déclare qu'on sait bien que penser de ces contes sur une autre vie dont la religion amuse les enfants; et lui-même, le timide Virgile, se prend à envier le grand poète qui « a su pénétrer les mystères de la nature et fouler aux pieds les vaines inquiétudes des âmes dévotes ».

Mais voici que le prudent Auguste, qui d'ailleurs ne croit qu'en lui-même, met le culte en honneur. La dévotion est bien portée, et les poètes les plus sceptiques, tels que Tibulle et Horace, ajoutent à leur lyre une corde de piété.

La tradition s'établit parmi les Césars de protéger la religion et ils excitent une si bonne fièvre de supersti-

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tîon qu'on fait leur propre apothéose. Ils Taîssenf tnm. Pourtant la mortalité "des dieux de la terre pouvait bien apprendre au peuple que les dieux du ciel n'avaient jamais vécu. Au fond, le peuple s*en doute un peu; mais il se plaît tant aux pompes des sacrifices ; il aime tant à se faire illusion ! Les prières publiques, les jubilés, les pèlerinages se suivent sans interruption; les fêtes religieuses se multiplient au point d'embrasser le quart de Tannée; et l'on s'y presse en foule, qui par politique, qui par dissipation, qui par imitation.

C'est ici qu'il faut admirer comme l'égoïsme se mêle à ce qu'il y a de plus sacré. Ceux qu'on appelait les honnêtes gens, c'est-à-dire les gens arrivés, estimaient qu'il faut des croyances au peuple. Incrédules dans le for intérieur, ils se prêtaient aux manifestations extérieures du culte, et plus ils se faisaient violence pour grimacer une foi qui leur manquait, plus ils étaient intolérants vis-à-vis des malheureux qui faisaient profession d'athéisme. Le plus malhonnête homme était loué de son honnêteté s'il s'astreignait à toutes les observances envers les dieux ; le plus honnête homme était noté d'infamie dès qu'il ne craignait pas d'afficher l'irréligion.

Il arrivait bien que dans l'intimité ces honnêtes gens s'avouaient combien il entrait de feinte et de convention dans leurs manèges. Mais les justifications ne manquaient point : Y a-til un Dieu? N'y en a-t-il pas? Nous ne savons ; mais il faut faire comme si Dieu était. Les masses ne pourraient plus être gouvernées si elles cessaient d'être réfrénée» par le sentiment religieux.

Lorsqu'une religion devient ainsi un instrument politique, elle perd tout son ressort. A première vue elle semble bien acquérir par là un surcroît de force ; mais cette force est toute factice. Au lieu de plonger ses racines dans les entrailles de Tâme, la croyance s'accroche à des intérêts fragiles et variables ; elle n'a plus qu'un point d'appui artificiel : elle est perdue.

Les progrès de répicurisme.

A côté de la grande masse des prudents qui disaient : « Adorez sans chercher à voir clair », il y avait le troupeau de plus en plus grossi des épicuriens qui trouvaient les pratiques inutiles aux bonnes mœurs, utiles seulement à la fourbe et à l'imposture; louaient leur maître Epicure d'avoir enfin exorcisé le fantôme de la religion ; estimaient qu'il n'y a d'enfer que celui que nous forment nos passions; se piquaient en tout de n'être pas dupes et élargissaient leur esprit en dehors des préjugés de famille, de caste, de patrie, non moins qu'en dehors des préjugés du culte.

L'épicurisme , qui s'annonçait en libérateur, fit des progrès d'autant plus grands que plus rudes étaient les chaînes dont le paganisme chargeait les consciences.

Représentez-vous un Romain vraiment dévot. Le lourd manteau de la superstition pèse sans cesse sur ses épaules, et à tout moment se dresse devant lui le spectre des pieuses épouvantes. A quelles angoisses n'est-il pas condamné? Sort-il? Un chien aboie ; un corbeau croasse : cela veut dire malheur. Que si, par hasard, tout lui a ri pendant la journée, voici que, la nuit venue, un songe apporte l'inquiétude en son âme. Pense-t-il à former une résolution? 11 faut consulter

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C'est ainsi qu'aujourd'hui tel positiviste qui condiimne sans appel le christianisme croit aux tables tournantes.

La Teti2i<>sîté ûlE>-ïcllf.

Le scepticisme, qui dans l'ombre discrète des cercles aristocratiques avait son franc parler, gardait lians le public une espèce de décorum .

C'est que la grandeur de Rome semblait incorporée à sa religion. Mépriser les dieux, c'était mépriser le nom romain.

L'empire se montrait d'ailleurs libéral envers les divinités exotiques et ne leur refusait pas le droit de cité, pourvu qu'elles acceptassent la suzeraineté dos divinités indigènes.

P La raison de cet éclectisme, oii la politique se couvrait

de pieux dehors, était que la nature divine comporlu

Fabrb, — PensiSc antiiiuc. tl

toute sorte de symboles et qu'il faut respecter les différentes manifestions de Tinstinct religieux.

Seuls le judaïsme et le christianisme n'étaient pas toujours tolérés, parce qu'ils n'imitaient point la condescendance des autres religions et n'admettaient point de partage.

Par suite des avances faites aux cultes étrangers, les dieux de l'Afrique et de l'Asie envahirent le Panthéon romain et captivèrent bientôt l'imagination populaire, soit par leur étrangeté et leurs mystères, soit par la licence et les impuretés qui se mêlaient à leurs cérémonies.

Quelques-uns virent là une recrudescence de l'esprit de piété. Il est vrai que les malheurs subis et les misères du despotisme avaient développé un vague besoin du merveilleux et des émotions qu'il procure. De ce côté était la seule issue ouverte à l'activité des âmes inquiètes. Mais ce qui les poussait, c'était moins une foi religieuse qu'une frénésie superstitieuse.

Recrudescence des pratiques dévotes et des miracles lucratifs.

La matérialité du culte gagne tout ce que perd sa spiritualité. Aussi arriva-t-il que les pratiques dévotes devinrent plus nombreuses et plus variées qu'en aucun temps. Leur complication égala la complication des divinités.

On sait comment le formalisme romain avait multiplié à rinfmi les administrateurs célestes. Pour chaque situation, pour chaque action, il y avait des divinités différentes à invoquer. Ainsi, à l'égard de l'enfant nouvfeâii-né, on distinguait et la déesse qui facilite sa sortie du sein maternel, et la déesse qui, le prenant dans

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ses bras, rinitieàla vie, et la déesse qui, effleurant sa bouche, le prépare à parler l'auguste langue des Romains. Chacun de ces divins personnages était parqué dans ses fonctions et ne sortait pas de sa spécialité.

L'esprit de régularité administrative s'étendait môme aux hautes œuvres des dieux, aux miracles. Les grands dieux étaient assez généreux pour en faire partout, quoiqu'ils eussent leurs endroits préférés. Les petits dieux étaient cantonnés chacun dans ses terres. Hors de là leur puissance cessait, et il fallait prendre la peine d'aller les y trouver pour obtenir les faveurs dont on avait besoin.

Les fonctionnaires ne travaillent guère gratuitement: Aussi fallait-il payer chaque divinité pour les prodiges qui étaient de son ressort.

Dans les temples l'or coulait à profusion; on multipliait les présents de toute sorte; on suspendait d'innomblables ex-voto; et, comme pour gagner le maître il n'est pas mauvais de se concilier les serviteurs, on prodiguait aux prêtres les legs opulents.

Du moins, n'avait-on pas lieu de regretter la dépense, tant on savait voir les choses par le bon côté. 11 n'était bruit que de prophéties, d'interprétations de songes, de guérisons merveilleuses que personne ne songeait ii mettre en doute. Eux-mêmes les chrétiens ne contestaient pas ces prodiges, et ils les expliquaient par l'intervention de malins esprits, jaloux d'attirer les âmes dans les filets des faux dieux.

En môme temps que les prodiges s'ajoutaient aux prodiges, l'encens fumait partout et les cérémonies

s'accomplissaient avec une magnificence de plus en plus grande. C'était. dans Tordre. Plus décroît la vie d'une religion, plus s'accroît la pompe théâtrale dont elle s'environne. 11 en est d'elle comme de la femme coquette qui, ne sachant pas vieillir, multiplie ses colifichets, s'ingénie à faire belle mine et se donne une activité factice.

Sentant qu'on a contre soi la nature, on imagine toute sorte d'artifices en dehors des voies naturelles ; on fabrique des miracles; on spécule sur l'exaltation de la sensibilité, sur les surprises de l'imagination, et l'hystérie sous toutes ses formes est mise au service de la religiosité aux abois.

Goût universel du merveilleux.

Les illuminés ne manquaient pas qui s'attribuaient un commerce immédiat avec les esprits célestes. Ce que les médiums et autres font de nos jours, les devins le faisaient alors.

Le goût du merveilleux et du surnaturel, éternel levain des superstitions populaires, offrait à ces pieux charlatans un champ d'exploitation très fertile, et la communication des morts et des vivants par leur intermédiaire était d'autant plus aisément admise que le dogme de la métempsycose s'était généralisé dans les masses.

Ayant l'âme vide et l'esprit curieux, le vulgaire croyait à tout, et à l'astrologie avec ses divinations, et à la magie avec ses sortilèges, et aux lutins, et aux loups-garous.

De tous côtés, des saltimbanques sacerdotaux attroupaient et émerveillaient le petit peuple. Ainsi Apulée

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