‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 14 sur 41 · Apologia, p. m · texte numérisé non relu

Apologia, p. m

c'est-à-dire sur les mêmes preuves de conscience vues dans la collectivité. Leurs théories, acceptées d'ailleurs sans aucun contrôle, bien que Ne^vman habitât un pays de naturalistes, de géologues et d'anthropologistes, cadraient à merveille avec la sienne. Cela explique que son apologétique soit sans inquiétude et d'un enchaînement parfaitement simple, c'est-à-dire toute différente de celle qu'on attendait du méfiant analyste de l'inférence. On peut la résumer en quelques lignes \

La conscience nous révèle Dieu. Elle nous révèle non seulement son existence mais son attribut premier : la justice rctributive. La religion de tous les peuples le prouve : l'idée qui en fait la base est toujours celle du péché, complétée par celle du prêtre purificateur et du sacrifice propitiatoire. La conscience nous enseigne donc en même temps et l'existence du souverain Juge, et la raison de son absence du monde, qui est notre péché, et celle de la présence universelle du mal, qui est ce même péché. Ce sont les aspects sévères de la religion naturelle. Elle en a de consolants. La conscience encore une fois et les cultes proclament le bienfait de la prière et du sacrifice, c'est-à-dire le pardon des fautes et le secours providentiel. Toutes les nations primitives ont cru à la protection des êtres supérieurs.

Cette croyance nous fait passer naturellement de la religion naturelle à la religion révélée. Si tous les peuples sont convaincus d'une assistance plus ou moins spéciale de la divinité, ils croient par cela même que la divinité se révèle directement à eux.

i. Il prend sa division générale dans Bullcr.

Cela étant, nous n'avons qu'à rechercher dans quelle religion se trouveront les marques les plus convaincantes d'une intervention providentielle. Newman les trouve comme les apologistes classiques dans la pureté du monothéisme hébreu et la conservation providentielle d'Israël, dans le concert dos prédictions, de l'attente, et de la venue du Messie, dans la diffusion miraculeuse du christianisme, enfin dans les innombrables harmonies que, une fois la doctrine du Christ acceptée et embrassée, on trouve entre elle et la révélation intérieure de la religion naturelle * .

En somme l'apologétique positive de Newman est exactement celle de Joseph de Maistre, Lamennais, Donald et même Nicolas, complétée parles démonstrations classiques de Paley. Ce sont les mêmes vues appuyées sur la même connaissance superficielle de l'histoire des religions, ou plutôt la méconnaissance d'une multitude de faits devenus aujourd'hui familiers. Toute cette partie est donc à première vue, caduque; et comme elle renferme les assumptions que Newman regarde comme la base indispensable de la croyance, on serait tenté de dire qu'il a complètement échoué quand il a voulu passer de la théorie à la pratique et vérifier son analyse des préliminaires de la foi. Ce serait un jugement hâtif. Il faut se souvenir que Newman ne veut faire ressortir que des probabilités, même lorsque sa conviction personnelle lui fait prendre, comme à

I. L'argument tiré du miracle n'est qu'indiqué en passant. Cependant il est indubitable que Newman en était personnellement très frappé {Gram.. p. 427). Patlison l'accuse même de crédulité {Memoirs, p. 212), mais Patlison taxait ainsi la croyance à tout miracle.

Pascal, le ton de la démonstration, et que sa théorie veut qu'il accepte autant d'apologétiques qu'il y a de croyants. Deuxièmement et surtout, il faut remarquer qu'en s'appuyant d'abord sur le fait religieux, il cesse, peut-être à son insu, de dépendre des traditionnalistes, pour entrer dans la philosophie la plus moderne et qui a le plus de chance de durer quelque temps. Je parle de la tendance si évidente chez lui, à ne pas faire dépendre la croyance uniquement de l'intelligence raisonnante, mais de tout nous-mêmes. La critique de notre faculté de connaître, quand on la pousse au point que veut la philosophie du jour, est décourageante. Elle dit que nous sommes enfermés en nous-mêmes et que notre évidence sur les principes que nous appelons les plus fondamentaux peut nous être propre; que d'ailleurs nous n'atteignons directement aucune réalité, même sensible, et qu'il est donc souverainement vain de chercher, sous des phénomènes dont nous ne sommes même pas sûrs, des causes (le jeu de la matière, de l'esprit) dont la connaissance suppose des millions de faits (toute l'évolution de la nébuleuse) qui nous sont cachés et que des anges bien supérieurs ne connaissent pas non plus.

Mais il est illogique d'en rester là. Il faut continuer par la critique de ce qui est en nous la catégorie de l'idéal : le besoin de vérité, d'ordre, de beauté, de bonté que nous éprouvons. Ces tendances supérieures sont la fleur de ce que nous connaissons de l'univers. Il y a sans doute une contradiction à raisonner sur elles comme si elles étaient absolues, mais la nature elle-même a ses contradictions. Passé làdessus, nous trouvons qu'enfermés en nous-mêmes,

nous devons, tenir compte de tout nous-mêmes, que si notre faible raison nous offre des négations, notre volonté, notre effort est positif, et que nous avons le droit et même le devoir d'en tenir compte dans notre vie, sous peine d'annihilation. Les antinomies intellectuelles sont des faits, mais les impulsions morales sont également des faits, aussi « brutaux », comme on dit, que des faits physiques ou physiologiques sur lesquels on veut bien raisonner sans en avoir la clef. Dès lors pourquoi négliger des faits religieux aussi indéniables? Si un théiste ou un chrétien s'attachent à ce qu'il y a d'encourageant et d'élevant dans ridée de Providence, celle de Révélation, de Rédemption, d'Eglise, de secours spirituels et sacramentaux, a-t-on le droit de leur en faire un reproche, et ne peut-on pas dire au contraire qu'ils font un usage entièrement légitime de leurs facultés dans les limites possibles à l'humanité?

L'apologétique tradilionnaliste de Newman ne nous atteint donc plus, mais l'apologétique morale qui fait tout le fond de la Grammaire de l'assentiment, la restitution à la volonté et à la grâce de leur prééminence dans l'acte de la croyance, l'élévation de la possibilité à la certitude morale, sont basées sur des analyses que l'on ne contredira pas. N'eùt-il fait qu'entrevoir ces idées fécondes, elles suffiraient avec sa théorie à la fois hardie et sage de la relativité des formules dogmatiques, et son analyse de leur évolution, à le ranger parmi les hauts esprits qui ont vu par-dessus leur temps.

Il nous reste, pour ne pas laisser trop incomplètes ces brèves indications, à dire un mot de Newman écrivain. Son œuvre imprimée est considérable. Elle comprend une douzaine de volumes de sermons, cinq ou six volumes d'études théologiques, autant de controverses, sept ou huit volumes d'essais historiques ou littéraires, une autobiographie, deux romans, des vers, des méditations spirituelles. 11 faudrait ajouter deux gros volumes de lettres de la première partie de sa vie, d'admirables pages éparses dans la collection des Tracts, des éditions des Pères, des grands théologiens anglicans, de la vie des saints, môme des classiques latins.

Il ne peut être question de caractériser même sommairement une activité littéraire aussi variée. Le psychologue des Sermons ^ n'est pas le même que celui de la Grammaire de l'assentiment oii de VApologia. Ily a dans les sermons de Newman catholique et dans l'admirable oratorio du Rêve de Gérontius une couleur riche et chaude qui se rencontre moins dans ses sermons anglicans. \jApologia a un charme particulier, et un style calme et nerveux à la fois qu'on ne retrouve que dans les Lettres, écrites d'ailleurs avec beaucoup d'abandon. Il faut donc se borner aux grandes lignes et aux grands traits.

Newman a quelques qualités de tout premier ordre, de celles qui font reconnaître, d'un seul coup

l.Trcs bien éiniié par l'abbé II. Brémond dans le travail le plus poussé que nous ayons lu.

LE VOYAIT. 12ci

d'œil, le génie. Premièrement il se tient fort audessus de la littérature. A égalité de valeur, je ne vois qu'un seul homme qui ait eu le même détachement : c'est Bossuet. Il serait absurde de supposer qu'avec un don exceptionnel de style, un écrivain pourrait ne pas trouver plaisir à écrire. Newman lui-même nous apprend que, tout enfant, « il avait la passion de mettre du noir sur du blanc ». Il avait un culte pour la perfection du langage. Il relisait chaque année un roman de Miss Austen, for the style, pour le style K Cette espèce de respect timide d'un grand homme, vivant à une époque de goût moins pur, pour l'élégance précise d'une génération antérieure a quelque chose de touchant, mais il ne faudrait pas qu'elle fît conclure à aucune préoccupation exclusivement littéraire. Newman est, avant tout, un homme d'Eglise, servant lÉglise par la parole et la plume, mais dans l'humilité la plus entière. Il n'a jamais écrit une ligne, même dans ses romans, pas même un vers, pour la seule ambition d'accroître une œuvre dont il était impossible qu'il ne vît pas le mérite. Ses livres ont tous leur raison d'être dans une circonstance déterminée de son évolution intérieure ou de sa vie de prêtre, de controversiste et d'éducateur. Un même volume contient des pages admirables sur le rôle et la mission des Universités, et des modèles strictement scolaires de composition anglaise et latine, de modestes réminiscences d'examinateur. A quelque page qu'on l'ouvre, on sent aussitôt le désir de persuader et d'instruire, jamais, si peu que ce soit, celui de se faire

\. Ce style de Miss Austen est un peu sec, mais d'une admirable justesse.

admirer. Une différence immense entre la masse de la littérature au xix^ siècle et celle des âges précédents, c'est qu'elle est vaniteuse et égoïste, au lieu d'être utile et modeste. Comparez Chateaubriand avec sa manie de laisser soupçonner sous chacune de ses phrases des abîmes de recherche et d'érudition ou d'expérience, avec la promptitude de Voltaire à donner des renseignements superficiels mais d'apparence précise et immédiatement utilisables. Comparez Renan si clair, si essentiellement vulgarisateur, et cependant si dédaigneux au fond et hostile au lecteur, avec Bayle ou Tillemont. Lisez nos philosophes modernes tout bardés de leur jargon et si contents de leurs formules, après Descartes, Locke, ou Hume. Toute cette science et cette profondeur inaccessible fait l'admiration d'une multitude de petits écrivains au détail qui empoisonnent les journaux et les revues de contrefaçons nuisibles à euxmêmes. Nous avons des hommes de talent qui ont gaspillé des huit ou dix ans à se donner des airs de ce qu'ils n'étaient pas et n'ont cru pouvoir être naturels qu'après avoir joué la comédie do l'érudition assez longtemps pour savoir enfin quelque chose. II est quelquefois plaisant, quand on se trouve avoir un petit coin mieux connu, de voir comment un détail brillant rebondit du livre à la revue, de la revue au journal et de celui-ci à la conversation, sous la main d'ignorants qui s'en font honneur en l'affaiblissant tour à tour.

Newman était trop honnête, il avait lu trop de Itères de l'Église, trop de théologiens et d'historiens soucieux de précision pour que sa manière ne fût pas celle des temps heureux où l'on faisait et on lisait

LE ^ OVAM. l-.'7

plus de livres que de journaux. Son immense érudition, sa pensée abondante et subtile, prennent invariablement la forme le plus simplement et ouvertement didactique. Le lecteur est son unique préoccupation. Il lui établit et lui développe la question sans allusions à des doctrines ou des faits supposés connus, sans abstractions, sans mots techniques, sans précipitation : qu'il commence un livre ou un sermon ou un tract, on dirait qu'il a toute l'éternité pour expliquer sa pensée. Sa méthode est une persuasion, douce et aimable, son accent ne devient jamais violent. 11 présente tranquillement à l'esprit des aspects de la vérité ou des exemples dont il est touché et il ne doute pas de leur effet. Dans la Grammaire en particulier il rappelle souvent ces philosophes de l'antiquité, allant de long en large sous un portique ou dans une allée et enseignant spontanément, tranquillement et simplement, comme on se promène. Son intelligence, comme son âme, est droite et sereine, Il est assez souvent ironique et ses lettres comme les souvenirs de ceux qui l'ont connu montrent bien qu'il ressentait vivement l'absurde; cependant cette ironie, même au commencement de V Apologie où il écarte calomnie et calomniateur d'un geste si léger, no sert jamais dans ses livres qu'à éclairer plus vivement la vérité. 11 n'en fait jamais un artifice de style, il ne s'y complaît pas. On ne le voit d'ailleurs jamais prendre plaisir aux mots. S'il a un défaut c'est que son style est un peu uni, que la lumière s'y répand d'une manière un peu uniforme. Sa langue est constamment pure sans faux classicisme; mieux que cela elle est d'une justesse absolue. Mais il semble écarter tout mot qui en faisant valoir la pensée retien-

128 LA PENSÉE CATHOLIQUE EN ANflLETERRE.

drait un peu trop l'attention : il n'a jamais la métaphore rare, dont un Français, petit écrivain, faisait naguère le signe de l'écrivain de race ' : il ne connaît pas la valeur vocale des syllabes, la symphonie magique que le son peut ajouter au sens ; il est rarement pittoresque bien qu'il soit souvent riche et éclatant. Le seul ornement qu'il admette est un rythme ample et magnifique, moins souple que celui de Bossuet, plus large que celui de Fénelon qu'il rappelle cependant. Sa pensée lucide s'en revêt avec une aisance royale, sa démarche un peu lente en prend une noblesse incomparable. Là est le charme qui rend sa parole si persuasive. Il a bien la grande manière des classiques : la sincérité, la simplicité et la séduction. On a essayé de lui trouver des origines; Est-ce Platon? Est-ce Cicéron? Est-ce seulement Lysias ou même de Quincey? N'est-ce pas plus simplement les grands prédicateurs anglicans et surtout la Bible anglaise? Qu'importe d'où il a pris son accent? On entend aussitôt qu'il est de la famille des plus grands artistes. Newman a le style qui convient à la noblesse de sa vie et de son caractère. La lucidité et l'ampleur de sa phrase peignent son âme sereine et droite.

Il y aurait trop à ajouter pour que j'ajoute encore au peu que j'ai dit. Je voulais surtout montrer que la conversion de Newman et le mouvement d'Oxford n'ont ni épuisé ni même contenu sa vie. J'ai laissé dans l'ombre presque tout l'homme et le catholique. Dans ce que j'ai dit du théologien et du philosophe, je me suis attaché autant que je l'ai pu à sa pensée et à son expression, et j'espère ne pas l'avoir trop

i. 11 sedistingue ncUcmcnt par là de de Quincey auquel on le compare parfois.

LE \uYAM. r.'V

trahi. Le lecteur qui voudrait compléter ou contrôler cette brève analyse fera bien de consulter de préférence le sermon sur la Théorie du développement, et celui sur la Raison implicite et explicite, dans les Sermons d' Oxford, traduits par M. Tabbé Brémond ' ou M. R, Saleilles ^, 11 va sans dire que je prends la responsabilité de mon interprétation de la pensée de Newman mais non de cette pensée même et surtout de propositions isolées dont quelques personnes pourraient s'étonner.

i. Bloud et Barrai.

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